RETOUR DE DON HENRI
Don Henri employa utilement l'argent du roi de France. 11 paya les rançons de ses compagnons d'infortune, acheta des armes et des chevaux, recruta des soldats. Les gouverneurs français secondaient ces préparatifs avec zèle, tout en ayant l'air de les ignorer. Charles V lui-même inventait des prétextes pour lui fournir des subsides. C'est ainsi qu'il lui racheta deux fois de suite les terres qu'il lui avait données (I). D'un autre côté, les capitaines anglais, furieux contre don Pèdre, et désespérant d'en obtenir jamais les indemnités qu'il leur avait promises, se montraient généreux pour leurs prisonniers, se contentaient de modiques rançons, ou même les mettaient en liberté sur parole. Entre les chevaliers de France et d'Angleterre régnait celte sorte de courtoisie qu'on trouve chez les joueurs. 11 n'était pas rare qu'un seigneur prêtât à ses prisonniers armes et chevaux et leur permît d'aller se bat-
(1) Avala, p. hOi. Note 2 de M. I.lacrihio. — Dom Vaisselle, ITist. de Languedoc.
tre au loin, diins l'espoir (jne la fortune leur serait favorable et leur permettrait d'acquitter un jour leurs dettes. Vers le milieu de l'année 1367, un grand nombre de Français et de Castillans, prisonniers de Najera, se trouvaient libres, avaient remonté leurs équipages et se rendaient auprès de don Henri, brûlant du désir de réparer leurs pertes. Ce prince avait transféré sa résidence au château de Pierre-Pertuse, nouveau don du roi de France, sur la frontière du Roussillon, et chaque jour il y voyait arriver quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes. Pendant qu'une petite armée se rassemblait au nord des Pyrénées, plusieurs soulèvements se déclaraient dans l'intérieur même de la Castille. En Estramadure, le fils de l'infortunée dona Urraca et le maître de Saint-Jacques, don Gonzalo Mexia, s'étaient fortifiés dans la ville d'Alburquerque, et de là faisaient dans toute la province une guerre de partisans redoutable. Leur exemple fut bientôt imité par d'autres riches-hommes et par des communes importantes. Ségovie et son Alcazar, forteresse admirable, arborèrent l'étendard de don Henri, ainsi que Avila et quelques autres villes de la Castille vieille. Aussitôt après le départ du prince de Galles, ValladoliJ et une partie des provinces basques, irritées parles çxcès de l'armée anglaise, s'insurgèrent contre don Pèdre, qu'elles rendaient responsable de leurs maux (I). Un assea grand nombre de prisonniers de Najera, rentrés en Espagne, armaient leurs vassaux et annonçaient le retour prochain du prétendant. Enfin les Anglais, eussent-ils voulu tenter une nouvelle intervention, allaient avoir assez d'occupation du côté de la France. On publiait que les trêves allaient être rom-
(1) Ayala, p. 506 et suiv.
pues; déjà des bandes nombreuses d'aventuriers, excitées et payées par Charles V, faisaient des incursions en Guyenne, et le prince de Galles ne songeait plus qu'à se mettre en mesure de faire respecter ses propn^s frontières.
Don Henri crut qu'il ne fallait pas laisser refroidir le zèle de ses amis. Après une conférence tenue à Aigues-Mortes avec le duc d'Anjou et le cardinal de Boulogne, assuré de la protection et de l'assistance de Charles V et du pape, pourvu par eux d'une somme d'argent considérable, il rassembla, vers le milieu d'août, tous ses partisans et se mit en marche pour rentrer en Espagne. Il n'avait encore que -400 hnces, mais cette petite troupe se composait d'hommes d'élite, castillans, français et aragonais, commandés par le bâtard de Béarii, le Bègue de Villaines et le comte d'Osuna. Elle suffisait pour ; on escorte jusqu'à la frontière de Castille; là il devait trouver une armée capable de lui conquérir un royaume, ou bien une mort glorieuse, digne d'un chef de désespérés. Voulant prouver à ses compagnons qu'il était résolu de tout sacrifier au succès de son entreprise, il emmena avec lui sa femme et son fils et ne laissa dans le château de Pierre-Pertuse que sa fille et un assez grand nombre de dames, qui auraient trop embarrassé sa petite expédition.
Pour pénétrer en Castille, il lui fallait nécessairement traverser le territoire aragonais. J'ai déjà fait connaître quelles étaient les dispositions de Pierre IV depuis son alliance avec l'Angleterre; mais, si la cour de Barcelone se montrait contraire au prétendant, tout le peuple et une partie de la noblesi=e
faisaient ouvertement des vœux pour le succès de son entreprise. L'oncle même du roi, l'infant F^n Père (t), secondait ouvertement les desseins de don Henri et l'engageait à s'avancer en assurance. A la nouvelle des préparatifs qui se faisaient à Pierre-Pertuse, le roi d'Aragon envoya signifier à don Henri que son alliance avec le prince de Galles l'obligerait à considérer comme un acte d'hostilité toute tentative pour passer sur ses terres. Sans tenir compte de cette menace officielle, don Henri se jeta dans la vallée d'Aran (2), passa les Pyrénées sans trouver d'ennemis pour lui défendre les cols, et vint déboucher dans le comté de Ribagorza, seigneurie qui appartenait à l'infant En Père. Ce prince lui avait envoyé des guides sûrs pour le conduire dans ce pays sauvage et hérissé d'obstacles naturels. En s'engageant sur le territoire aragonais, don Henri écrivit à Pierre IV pour lui rappeler leur ancienne alliance et les services qu'il avait rendus à l' Aragon, services bien considérables, puisque, l'année précédente, son entrée en Castille avait suffi pour obliger don Pèdre à évacuer en un seul jour cent vingt villes ou châteaux dont il s'était emparé. H promettait de respecter le territoire qu'il était contraint d'emprunter pour rentrer dans ses états; mais il annonçait aussi sa ferme résolution de repousser par la force toute tentative pour troubler sa marche. En réalité, elle ne fut retardée que par la difficulté des chemins et par quelques démonstrations peu sérieuses des montagnards contre son avantgarde. En arrivant dans le comté de Ribagorza, l'armée castillanne trouva en abondance des vivres et des rafraîchis-
(1) Le fils de ce prince, le comte de Dénia, créé marquis de Villena par don Henri, était encore prisonnier des Anglais.
(2) Avala, p. 510, note 1.
sements de toute espèce préparcs par les soins de l'infant En Père. Don Henri ne s'y arrêta que le temps nécessaire pour reposer hommes et chevaux, épuisés par une longue traite. Un pou i)lus loin, à Esladilla, il traversa les domaines de son beau-frère don Philippe de Castro, riche-homme aragonais que don Pèdre retenait alors prisonnier dans le château de Burgos. Partout ses partisans lui tenaient prêts des guides et des vivres. A Balbastro, il apprit qu'un corps de troupes considérable était envoyé de Saragosse par le roi d'Aragon pour le combattre; mais les chefs même de celte armée l'avertirent courtoisement de leur approche et lui témoignèrent qu'ils obéissaient fort à contrecœur à des ordres réprouvés par tons leurs compatriotes. Vraisemblablement, Pierre IV comptait sur la désobéissance de ses capitaines, et n'avait d'autre but que de prouver au prince de Galles qu'il était étranger aux projets de don Henri. Cclni-ci cependant, précipitant sa marche, fut bientôt hors d'atteinte. Traversant avec rapidité une partie dn territoire navarrais, qu'on ne put ou qu'on ne voulut pas lui disputer, il passa lÈbre près d'Azagra et se trouva enfin en Caslille devant Calahorra, la ville où l'année précédente il avait été proclaïué roi.
En touchant la rive droite de l'Èbre, don Henri demanda s'il était en Castille. On lui répondit qu'il venait d'entrer dans son royaume. Aussitôt il descendit de cheval, se jeta à genoux, fit une croix sur le sable et la baisa. « Par cette croix, s'écriat-il, image de l'instrument de notre rédemption, je jure que, pour dangers ou malheurs qui m'adviennent, je ne sortirai plus vivant de ce royaume de Castille. En Caslille, j'attendrai la mort ou telle aventure que le ciel me réserve (t)! »
(1) Ayala, p. 514.
8â4 HISTOIRE ftÈ DON PÉÛRË.
Puis, se relevant, il arma plusieurs chevaliers comme au jôUt d'une bataille, entre autres le bâtard de Béarn, qu'il fit dans la suite comte île Médina Celi.
Calaborra n'avait pas attendu son approche pour se déclarer en sa faveur. Déjà un grand nombre de ses partisans s'y étaient donné rendez-vous, et la ville réunissait en ce moment cinq à six cents hommes d'armes castillans ou français, la plupart ayant combattu à Najera, tous bien montés et remplis d'ardeur. Pendant plusieurs jouis, don Henri s'arrèla dans cette petite ville pour y rallier les volontaires qui se présentaient de toutes parts. Dès-lors, se voyant à la tête d'une force respectable, il marcha audacieusement sur Burgos. Partout il était accueilli avec des transports de joie. Logroiio fut la seule ville qui lui fermât ses portes. Ce n'était pas le temi)s de s'amuser à un siège, et, après une escarmouche aux barrières, il reprit sa marche avec rapidité. Burgos était déjà bloquée par ses partisans. Deux factions divisaient cette grande ville : la plupart des bourgeois voulaient accueillir don Henri, mais le château avait une garnison de deux cents lances, et les Juifs, toujours fidèles à don Pèdre, avaient pris les armes et se fortifiaient dans leur quartier, résolus de le défendre. Aussitôt que la bannière royale fut déployée, l'archevêque, tout le clergé et les principaux de la bourgeoisie sortirent en procession, apportant leurs clés, et conduisirent don Henri en triomphe dans le palais, tandis que le château et la Juiverie lançaient des flèches et tiraient des coups de bombarde contre la ville. Il fallut entreprendre deux sièges à la fois. Au bout de quelques jours, les Juifs, voyant leur muraille minée et des engins en batterie prêts à les foudroyer, demandèrent grâce et obtinrent, au prix d'une forte contribution, que leur vie et leurs biens se-
HBTOmË M ftON PÈOllB. 8^8
raient respectés. Le château se fit battre plus long-temps. Enfin le gouverneur, instruit que les mineurs étaient déjà sous ses remparts, et n'ayant d'ailleurs aucun espoir de secours, offrit sa soumission et livra sa forteresse. En entrant dans le château, don Henri délivra son beau-frère Piiilippe de Castro, détenu depuis la défaite de Najera. Il y fit encore un prisonnier d'importance, le fils du dernier roi de Majorque, qu'une maladie avait empêché de sortir de Burgos. C'était une capture considérable, car la rançon du prince, payée bientôt par sa femme la r^ine de Naples, fut de 80,000 doubles (I).
La prise de l'antique capitale de la Castille ne pouvait manquer de produire la plus vive impression dans tout le royaume. Dès ce moment, les partisans secrets de don Henri n'hésitèrent plus à se déclarer, et, dans peu de jours, entraînèrent la défection de presque toutes les villes du Nord. Bientôt l'insurrection, se propageant avec une incroyable rapidité, s'étendit jusqu'aux provinces les plus éloignées. L'Andalousie, jusqu'alors calme et soumise, façonnée de longue main à l'obéissance, contenue d'ailleurs par la présence du roi légitime, subit cependant la contagion de l'exemple, et le feu de la guerre civile s'y alluma pour ainsi dire sous les yeux de don Pèdre. En excitant à la sédition les habitants de Cordoue, Martin Lopez n'avait cru travailler que pour lui-même; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait préparé les voies pour le prétendant. Vers la fin de l'année 4367, les bourgeois entrèrent en communication avec Gonzalo Mexia, maître de Saint-Jacques, qui depuis plusieurs mois guerroyait, au nom do don Henri, sur la frontière de Portugal. Ils l'appelèrent dans leuis murs et
tu Ayala, p. 516.
le prirent pour leur chef (I). La défection de Cordoue consterna les amis du roi légitime et porta au comble l'enthousiasme et les espérances des rebelles. Don Pèdre, se défiant de sa fortune et ne se croyant déjà plus en sûreté dans Séville, ne s'occupait cependant qu'à fortifier la ville de Carmona, dont il voulait faire sa place d'armes. Il y faisait transporter d'immenses approvisionnements de toute espèce, et dans cette citadelle, qu'il s'efforçait de rendre imprenable, il comptait renfermer ses enfants (2) et ses trésors, peut-être y trouver un dernier refuge pour lui-même. En même temps il rassemblait des troupes, pressait les Maures de Grenade de lui envoyer des secours et n'oubliait rien pour ranimer le courage de ses partisans; mais nulle part il ne trouvait d'empressement à le servir. Il accusait la lenteur des Maures, l'apathie de ses vassaux. Menaces, prières, il mettait tout en œuvre pour presser les armements, et cependant, hors d'état d'entrer en campagne, il se voyait contraint d'abandonner à leur fortune le petit nombre de loyaux serviteurs qui essayaient encore de soutenir sa cause dans le nord du royaume. Son principal lieutenant dans la Castille vieille, Rodrigo Rodriguez, assiégé dans le château de Duenas par don Henri lui-même, fut obhgé de capituler après une assez longue résistance.
L'hiver seul retardait les progrès de l'usurpateur. De part et d'autre, les derniers mois de l'année 1367 et les premiers de l'année suivante se passèrent en préparatifs militaires, sans que les deux rivaux cherchassent à se combattre. Tandis que don Pèdre appelait aux armes tout ce qui lui restait de vassaux
(1) Ayala, p. 517.
(2) Don Pèdre avait plusieurs enfants, non légitimés, d'autres femmes que Marie de Padilla. Les trois filles de cette dernière étaient alors à Bayonne.
fidèles, don Henri, parcourant la Castille vieille et le royaume de Lcon, se montrait à ses partisans, les exhorlait à redoubler d'efforts, recrutait des soldats, achetait ou prenait des châteaux, et obtenait des communes des secours d'argent en leur accordant des immunités et des privilèges pour l'avenir. Presque partout il n'avait qu'à se louer du zèle de la noblesse et des communes; mais c'était dans sa famille même qu'il devait trouver l'opposition la.plus dangereuse. J'ai eu plusieurs fois à signaler la jalousie de don Tello, ses trahisons répétées, ses intrigues continuelles. Suspect à son frère depuis la bataille de Najera, il était cependant accouru auprès de lui aussitôt après son entrée en Espagne, et, lui imposant en quelque sorte son alliance, il l'accompagnait dans toutes ses expéditions. Peu de temps après la prise de Burgos, il vint jeter l'alarme dans le camp de don Henri, en annonçant que le prince de Galles arrivait à Bayonne à la tête d'une armée. A l'appui de cette nouvelle, il produisit une lettre qu'il avait fait fabriquer par un de ses scribes. Quel était son dessein? Il est assez difficile de le deviner. Peut-être espérait-il, par ce mensonge, échapper à la surveillance secrète dont il était entouré par don Henri et se faire envoyer en Biscaïe; là, sous prétexte de s'opposer à l'invasion des Anglais, il aurait travaillé à se faire une souveraineté indépendante. Telle avait toujours été ran)bition de don Tello, et, dans le désordre de ce temps, l'idée d'indépendance absolue était la préoccupation de tous les esprits. Les villes voulaient des franchises qui les constituassent en républiques; les seigneurs voulaient devenir des rois.
Quoi qu'il en soit, la fourberie de don Tello fut découverte par l'homme qu'il avait choisi pour en être l'instrument. Son secrétaire le dénonça à Pero Lopez d'Ayala, qui se hâta de
provenir dôil Henri. Celui-ci, accoutumé à dissimuler les perfidies de son frère, ne lui adressa aucun reproche, n'eut aucune explication avec lui, et prit même de grandes précautions pour récompenser le scribe dont la révélation avait dissipé ses inquiétudes (1). Quant à don Tello, à la première occasion il trouva le moyen de s'enfuir en Biscaïe, où , jusqu'à la fin de la guerre civile, il ne s'occupa plus que de ses intérêts particuliers.
Malgré l'hiver, don Henri poursuivait ses conquêtes. Au milieu du mois de janvier 1368, il vint assiéger Léon et s'en rendit maître après un siège de quelques jours. De là il put donner la main à ses partisans dans les Asturies, qui, chaque jour, gagnaient du terrain sur les lieutenants de don Pèdre. Peu après, il s'empara de Tordehumos, malgré la résistance vigoureuse de la garnison. Dans un des assauts qu'il dirigeait en personne, il perdit un de ses plus braves compagnons d'armes, le comte d'Osuna, qui, loin d'hériter de la haine de son père. Bernai de Cabrera, pour don Henri, s'était entièrement dévoué à son service. Buitrago succomba pareillement après quelques jours de résistance; Madrid, ville alors médiocrement peuplée, mais importante au point de vue militaire par les fortifications dont elle était entourée, se défendit avec succès pendant quelques jours; mais un traître nommé Domingo Munoz ouvrit une porte aux assiégeants, qui, pour punir les habitants de leur fidélité au roi légitime, livrèrent les maisons au pillage (2).
(1) Ayala, p. 517. Abrev,
(2) Ibid., p. 529 et suiv.
fliâtOItlÉ DE DON PÈDRS. 519
Par la prise de toutes ces forteresses, don Henri voyait son autorité solidement établie dans les provinces du nord; il délibéra s'il pousserait avec toutes ses forces en Andalousie pour attaquer don Pèdre dans ses derniers retranchements, ou bien s'il assiégerait Tolède, qui passait alors avec raison pour la plus forte place du royaume. D'un côté, les habitants de Cordoue, effrayés des pré[)aralifs de don Pèdre, demandaient avec in* stances qu'on vînt les secourir; mais, d'un autre côté, l'argent manquait pour une expédition lointaine, et la plupart des capitaines tenaient pour une haute imprudence de passer la Sierra-Morena, en laissant derrière soi l'armée renfermée dans Tolède. Celte opinion prévalut; la richesse du pays offrait d'ailleurs un appât aux aventuriers, et l'espoir du butin les rendait moins exigeants a réclamer leur solde arriérée. Avant de commencer les opérations du siège, la reine donaJuana, accompagnée de plusieurs prélats, entre antres de larchevêque de Tolède, vint s'établir à peu de distance de la place, essayant, par des séductions et des promesses, de déterniiner les habitants à ouvrir leurs portes. Mais la garnison était nombreuse et fidèle; elle se composait de plus de six cents lances, sans compter les arbalétriers et la bourgeoisie qui avait pris les armes. Les Juifs surtout se montraient ardents pour la défense. Enfin les deux capitaines qui commandaient dans la place, l'alguazil mayor Fernand Alvarez et don Garci de Villodre étaient dévoués à don Pèdre et s'attendaient à le voir bientôt paraître à la tête d'une armée. Ils rejetèrent avec fierté les offres du prétendant et répondirent à ses menaces par d'orgueilleuses bravades. Malgré tous ses efforts, don Henri n'avait pu amener devant Tolède qu'un millier de lances, force suffisante à la vérité pour un blocus, mais hors d'état de tenter une attaque
scrieiTse contre une ville si bien fortifiée. Au reste, les obstacles naturels, qui empècbaienl l'assiégeant de pousser ses opérations avec vigueur, lui permettaient de resserrer la garnison dans l'enceinte de ses remparts par des travaux pen considérables. Au moyen de bastilles élevées devant les ponts de Saint- Martin et d'Alcântara, don Henri put fermer les principales issues de la place et attendre que la famine l'obligeât à capituler.
Au printemps de l'année 1368, le royaume de Castille se partageait à peu près également entre les deux frères rivaux. Don Pèdre conservait la supériorité dans les provinces du midi. Murcie, l'Estramadure et l'Andalousie lui obéissaient, à l'exception de Cordoue et de quelques petites places sur la frontière de Portugal. La Galice, dominée par don Fernand de Castro, demeurait fidèle, ainsi qu'une partie des Asturies; mais presque toutes les autres provinces du nord s'étaient déclarées pour don Henri. Cependant don Pèdre y conservait encore des postes isolés, quelques-uns d'une grande importance militaire. 11 avait des garnisons dans Zamora, Soria, Vittoria, Logrono, dans les places maritimes de la Biscaïe et dans le Guipuzcoa. Je me borne à indiquer ici les grandes divisions, car, dans chaque province et dans chaque district, il y avait des châteaux et des maisons fortifiées qui protestaient contre le parti adopté par la masse de la population. En ce moment, quiconque possédait un donjon et quelques armures de fer était un chef indépendant, déclarait la guerre à tout son voisinage, pillait et rançonnait autour de lui, attendant que la victoire lui eût appris auquel des deux rois il devait faire acheter son adhésion.
Après avoir mis en œuvre toutes ses ressources, don Pèdre n'avait pu réunir encore que quinze cents lances et six mille fantassins; mais à cette armée le roi de Grenade allait joindre toutes ses forces. C'était contre Cordoue que les deux rois avaient résolu de diriger leur premier effort, et don Pèdre avait juré d'en faire un exemple qui effrayât à jamais les rebelles. D'un autre côté, le maître de Saint-Jacques, s'étant jeté dans Cordoue avec quelques hommes d'armes, s'était empressé d'y faire exécuter des travaux de défense. Les bourgeois le secondaient avec beaucoup de zèle, mais ils manquaient d'armes et d'expérience. Éloignés de don Henri, entourés de barbares, condamnés par un despote impitoyable, ils se regardaient comme des victimes dévouées, mais ils puisaient un courage nouveau dans leur désespoir, et s'apprêtaient à mourir sur la brèche avant d'implorer leur pardon. Un secours inattendu vint encore exciter leur ardeur. A l'approche des Maures, don Ali>honse de Guzman, qui occupait le château de Hornachuelos, quitta son fort avec toute sa garnison , et, passant la nuit au milieu des Grenadins sans être reconnu, alla s'enfermer dans Cordoue, résolu à partager le sort de ses habitants. C'était un faible renfort, mais, en voyant les plus nobles seigneurs du pays s'associer à leurs périls, les bourgeois se crurent plus forts et le devinrent en effet.
Mohamed amenait à don Pèdre cinq mille génétaires et trente mille hommes de pied, dont un grand nombre d'arbalétriers excellents. C'était en quelque sorte une levée en masse des Maures de Grenade. Cordoue, pendant long-temps capitale des Arabes andalousiens , restait dans l'imagination des
5ii HISTOIRE DE DON PEDRE.
musulmans comme une cité sainte. A leurs yeux, la célèbre mosquée bâtie par Abdérame, devenue église chrétienne, mais encore pure des additions qu'y fit depuis Charles V, était un sanctuaire aussi vénéré que le temple de Jérusalem pour les croisés du xn'' siècle. Une expédition contre Cordoue réchauilait le fanatisme chez tous les musulmans de la péninsule, et les enflammait d'une ardeur guerrière. Aussi marchaient-ils contre cette malheureuse cité comme à une croisade, et il n'y avait pas une ville maure qui n'eût envoyé ses volontaires à cette sainte entreprise.
En voyant paraître l'ennemi, le maître de Saint-Jacques et ses chevaliers s'attendaient à une escarmouche devant les barrières, c'était alors le début de tous les sièges. Les plus braves de la garnison s'étaient portés à la Calahorra, grosse tour qui formait comme une têle de pont sur la rive gauche du Guadalquivir; ils croyaient n'avoir qu'à rompre quelques lances ou échanger des traits avec les jeunes émirs grenadins. Ils se trompaient. Ce ne fut point une escarmouche, mais un assaut général poussé avec fureur qu'ils eurent à soutenir. Profitant de leur nombre, les Maures attaquèrent la place de plusieurs côtés à la fois. D'abord, par une grêle de garrots, leurs arbalétriers délogent les chrétiens des postes avancés et du parapet de la Calaliorra; puis, plantant partout des échelles avec une grande résolution, les i)lus vaillants assaillent celte tète de pont, tandis que d'autres colonnes, passant le fleuve, investissent le corps de la [)lace, s'efforcent de saper la base des remparts et d'y pratiquer des brèches. Ajirès un vif combat, un émir, nommé Aben-Faluz, s'empare de la Calahorra, et presque eu même temps six brèches, ou plutôt six trous ouverts dans h muraille du vieil Alcazar, Uvrqnt passage aux
musulmans. En ce moment, les femmes, croyant la ville prise, se jettent dans les rues, les cheveux épars et poussant des cris lamentables. Elles appellent les hommes d'armes; tantôt elles les accablent d'injures et leur reprochent leur lâcheté; tantôt, avec des sanglots et des larmes, elles les conjurent de tenter un dernier effort pour les arracher à l'esclavage et à la brutalité des infidèles. Ce spectacle ranime les chrétiens. Ils se précipitent avec la rage du désespoir sur les postes déjà occupés par les Maures, et les repoussent sur les brèches qu'ils n'ont pas encore eu le temps d élargir. A l'ardeur des Grenadins succède une terreur panique. Leurs plus braves soldats sont culbutés du haut des remparts. On arrache leurs enseignes noires déployées un instant sur la Calahorra. Cette tour et les brèches de l'Alcazar, obstruées de cadavres, sont reprises par les chrétiens. De tous côtés, les infidèles se débandent; une vigoureuse sortie, conduite par le maître de Saint-Jacques, achève de les mettre en déroute et les ramène battant jusqu'au pied des collines où ils avaient planté leurs tentes. Lorsque la retraite des Maures eut mis fin au combat, une partie des habitants, dans l'ivresse de la victoire, passa la nuit à chanter et à danser dans les rues a la Inpur des feux de joie, tandis que d'autres plus prudents s'empressaient à boucher les brèches des remparts, à réparer les plates-formes et les machines, à porter sur les courtines des pierres, des traits, tous les projectiles nécessaires pour repousser un nouvel assaut (t).
Les Maures, qui avaient fait des pertes considérables, n'essayèrent pas de recommencer l'attaque. De la confiance, ils avaient passé au découragement. Allah, disaient-ils, ne veut
(1) Âyala, p. 525 et suiv. — Coude, Hitt. de loa Arabes, i* part , cap. 26.
pas nous rendre la cité sainte ! D'ailleurs, ils étaient dépourvus de vivres et n'avaient pas eu le temps d'amener un matériel de siège. En quelcjnes jours, toute cette grande armée se dispersa. Après de vains efforts pour retenir ses alliés, don Pèdre lui-même fut contraint de retourner à Séville; mais, avant de lever son camp, il envoya son héraut proclamer, aux portes de la ville assiégée, que Cordoue était déclarée tout entière coupable de trahison, et que, lorsqu'il y rentrerait, il la livrerait aux flammes et ferait passer la charrue sur les fondements de ses édifices.
Le succès inespéré des Cordouans et l'indignation causée parles ravages des Maures obligèrent plusieurs villesde l'Andalousie à se soulever et à proclamer le prétendant. Jaën et Ubeda payèrent chèrement leur audace. Toutes les deux furent détruites de fond en comble par le roi de Grenade (1). Les alliés musulmans de don Pèdre, voyant des ennemis dans tous les chrétiens, portaient le fer et le feu jusqu'aux portes de Séville. En quelques semaines, tous les châteaux conquis par le roi dans la dernière guerre retombèrent au pouvoir des Maures, quelques-uns cédés à Mohamed , comme le prix de son alliance, d'autres emportés de vive force, comme coupables ou suspects de défection au prétendant. Beaucoup de villages et quelques villes considérables furent im[)itoyablement saccagés, et un grand nombre d'hommes et de femmes emmenés en esclavage à Grenade. On porte à onze mille le nombre de personnes de tout âge et de tout sexe enlevées par les musulmans du seul territoire d'Utrera, à quelques lieues de Séville (2). Loin de s'opposer à ces dévastations, don Pèdre
(1) Ayala. p. 528. — Argote de Molina, Noblcza t.'»' Andaluria, p. 238.
(2) Idem, p. 519.
semblait les encourager en concentrant la plus grande partie de ses troupes à Séville et à Carmona. Les paysans, exaspérés, publiaient que le roi avait abjuré sa religion pour prendre celle de son allié, le Maure de Grenade.
Le spectacle de l'Andalousie en feu, les supplications des malheureuses villes victimes de cette guerre barbare, ne pouvaient arracher don Henri au siège de Tolède. Cependant la force ouverte et la corruption échouaient tour à tour devant la fermeté de la garnison et la vigilance du gouverneur. Quelques bourgeois gagnés, étant parvenus à s'emparer d'une des tours de l'enceinte, nommée la tour des Abbés (1), y arborèrent l'étendard du prétendant au cri de CaHille au roi Henri! Mais dans l'intérieur de la ville personne ne répondit à cet appel. Une quarantaine de soldats de l'armée assiégeante escaladèrent la tour et y plantèrent cinq bannières. S'ils eussent été vigoureusement soutenus, Tolède succombait peutêtre ce jour-là; mais aussitôt les habitants, accourant avec des fascines et des sarments, entassèrent ces matières inflammables à la porte de la tour des Abbés, et y mirent le feu. Non-seu-
(1) On nomme ainsi à Tolède une tour hexagone qui fait partie de l'enceinte arabe de la ville, et qui touche à la porte del Cambron. Suivant une tradition, cette tour aurait servi autrefois de prison à l'oflicialité de Tolède. Selon quelques antiquaires, elle devrait son nom à la résistance héroïque d'un petit nombre de prêtres tolédans, qui la défendirent contre les Maures, dans le mémorable sié^'o que soutint Tolède contre le roi de Maroc Ali-Aben Jusef , au xi^ siècle. La parte del Cambron est plus moderne que la tour des Abbés. On dit qu'autrefois l'entrée protégée par celte tour s'appelait la porte de l'Almaguera.
iement ce ninr de flammes empêcha les assaillants de déboucher dans la ville, mais bientôt, enveloppés de fumée et menacés d'être brûlés vifs, ils s'estimèrent heureux de pouvoir s'échapper au moyen des échelles dont ils s'étaient servis pour gagner la plate-forme de la tour (1). Une autre tentative pour livrer une porte à don Henri n'eut pas plus de succès. Tous les complots tramés en sa faveur étaient découverts et sévèrement punis. D'un autre côté, l'art des ingénieurs était impuissant contre les excellentes fortifications de Tolède. Entourée par le Tage, la ville n'était vulnérable que sur deux points : les tours placées en avant des ponts de Saint-Martin et d'Alcântara. Après avoir long-temps battu et sans efîet le premier de ces deux ouvrages, les assiégeants tentèrent de le miner. Le gouverneur ce}>endant faisait construire une forte muraille en arrière de la tour de Saint-Martin, afin de fermer le passage du pont si la tour venait à tomber au pouvoir de l'ennemi. De la rapidité dans l'exécution de ces travaux contraires dépendait le sort de la place. Les mineurs de don Henri , parvenus par une galerie souterraine sous les fondemens de la tour et les étayant à mesure qu'ils pénétraient plus avant, la Crurent suspendue, pour ainsi dire, au-dessus des excavations qu'ils avaient pratiquées; ils se retirèrent après avoir mis le feu à leurs blindages, persuadés que la destruction des étais allait entraîner la chute de tout l'édifice. Le mur que les assiégés bâtissaient à l'entrée du pont n'étant pas encore assez avancé pour offrir un obstacle sérieux, toute l'armée de don Henri s'était formée en bataille au débouché du pont Saint-Martin, attendant avec impatience le résultat de la
(1) Ayala, p. 529 et suiv.
mine pour s'élancer dans la ville sur les ruines de la tour. Mais les ingénieurs s'étaient trompés dans leurs calculs, et la vieille maçonnerie demeura debout après l'incendie de ses étais. Il n'était plus temps de songer à élargir la mine, car les assiégés, avertis par la fumée qui s'échappait de la galerie souterraine, s'ét^iient décidés à couper le pont de Saint Martin. C'était un ouvrage du xiii* siècle, qui passait alors pour un des monuments les plus remarquables de toute l'Espagne. Malgré les traits lancés par les machines pour écarter les travailleurs, les assiégés enlevèrent rapidement les claveaux de l'arche maîtresse, et la firent crouler dans le Tage (t). Dès ce moment, perdant tout espoir d'arriver de vive force au corps de la place, don Henri borna tous ses soins à resserrer plu» étroitement le blocus. Pour prévenir l'entrée des convois, il augmenta le nombre de ses bastides, et ajouta de nouveaux ouvrages à ses lignes de circonvallalion. C'était en quelque sorte une ville nouvelle qu'il bâtissait autour de Tolède. Pressé par le défaut d'argent au milieu de ces immenses travaux, il fît frapper à Burgos une monnaie au-dessous du titre. On appela sizains les nouvelles pièces, parce qu'elles avaient nominalement la valeur de six deniers. Avec ces ressources précaires, alors fort en usage, il solda pendant quelque temps son armée (2).
Les villes du nord de la Castille qui tenaient encore pour don Pèdre, isolées au milieu de provinces soulevées, n'avaient pas pour se défendre les moyens que la nature et l'art .iNliient accumulés autour de Tolède. Les conseils de Logrono, de Vittoria et de quelques autres villes de la province d Aiava, s'é-
(1) Ayala, p. 539 et suiv.
(2) Idem, p. 523.
tant concertés entre eux, écrivirent nu roi pour lui demander des secours et pour {'ajourner, selon la pratique du moyenâge, c'est-à-dire pour lui fixer un délai au-delà duquel ils se croiraient dégagés de leurs serments d'obéissance. Il paraît que le siège ou le blocus de ces places ne se poursuivait pas avec beaucoup de vigilance, car les envoyés des conseils parvinrent sans être arrêtés jusqu'à Séville. Là, jugeant bien que le roi était hors d'état de conduire une armée dans le nord, ils lui demandèrent la permission de se donner au roi de Navarre, son allié, plutôt que de se soumettre à don Henri, Ils représentaient à don Pèdre que cette cession de territoire déterminerait probablement le roi de Navarre à intervenir en sa faveur. Don Pèdre, avec son inflexibilité ordinaire, répondit en leur enjoignant de se défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais il ajouta que si, la fortune le trahissant, il se trouvait dans l'impossibilité de leur porter secours, il voulait qu'ils se rendissent à don Henri plutôt qu'au roi de Navarre. «Souvenez-vous, leur dit-il, qu'avant tout, il importe que la couronne de Castille se conserve tout entière (1). » Réponse vraiment royale, et d'autant plus remarquable qu'à cette époque les idées de patriotisme étaient presque inconnues, et que, depuis le souverain jusqu'au vassal, personne ne connaissait d'autre règle de conduite que son intérêt personnel. Dans le triste état de ses affaires, il était beau de soutenir l'intégrité d'une couronne qu'il allait peut-être abandonner à son ennemi mortel. Malheureusement les conseils des villes assiégées ne comprirent pas ce noble langage. Le Navarrais était à leurs portes, prodigue de promesses à son ordinaire, et don Tello, d'accord avec lui, était accouru pour les exhor-
(1) Avala, p. 53a.
1er à la défection. Toujours bassement envieux, ce prince espérait ainsi s'assurer la protection du roi de Navarre, et d'ailleurs il croyait g;agner assez s'il fiiisait perdre quelque chose à son frère. Logrono, Vittoria, Salvalierra, Santa-Cruz de Cainpeszo, arborèrent sur leurs murs les bannières navarraises.
L'année 1368 allait finir, et la lutte demeurait encore indécise. De part et d'autre, les succès, les revers se balançaient à peu près également; mais la misère du pays était arrivée à son comble. L'Andalousie livrée aux ravages des musulmans, l'Aliva et la Rioja vendues à l'étranger, partout des villes rançonnées ou mises au pillage, le peuple foulé par les gens de guerre, l'anarchie, la désolation partout, telle était la situation d'un royaume naguère florissant lorsqu'il n'obéissait qu'à un seul maître.
Malgré l'apparente égalité des forces, il n'était pas difficile de prévoir l'issue de la lutte, et pour la prédire en assurance il suffisait de comparer les caractères des deux princes qui se disputaient la Castille. L'inflexibilité, la hauteur de don Pèdre, lui enlevaient chaque jour quelques-uns de ses partisans; la souplesse de don Henri, sa libéralité naturelle ou calculée, lui en gagnaient plus que la force de ses armes. L'un , toujours méfiant, ne pardonnait pas une faute et punissait l'indilTérence à l'égal de la rébellion, l'autre, oubliant les injures, traitait les ouvriers de la dernière heure comme les compagnons dont le dévouement ne s'était jamais démenti. Don Pèdre croyait qu'en se sacrifiant pour lui on ne faisait que son devoir; don Henri se regardait comme l'obligé de ceux qui ne l'attaquaient pas ouvertement. Mais ce qui devait tôt ou tard rallier au prétendant la majorité de la noblesse et des
communes, c'est que pour acheter le pouvoir il était prêt à subir toutes les conditions, tandis que, fort de son droit, don Pèdre ne voulait rien céder en dépit de 5a mauvaise fortune.
De tous les princes voisins, le roi de France était le seul qui prit une part active aux atfaires de la Castille. Les rois d'Aragon et de Portugal observaient la neutralité avec plus ou moins de franchise. Le roi de Navarre, en se fortifiant dans le territoire dont il venait de s'emparer, promettait tour à tour son alliance aux deux rivaux. Quant au prince de Galles, ruiné par la dernière campagne, menacé d'une guerre avec la France, il avait cessé de tourner les yeux vers la Péninsule.
Charles V, protecteur déclaré de don Henri depuis ses derniers succès, lui faisait passer quelques subsides, et, à défaut d'une armée, allait lui envoyer l'homme dont l'expérience militaire semblait suffire à lui assurer la victoire; j'ai déjà nommé Bertrand Du Guesclin. Prisonnier d'Edouard depuis la défaite de Najera, il avait reçu de lui les plus honorables traitements; mais Du Gnesclin, à la tète des troupes françaises, avait fait trop de mal à l'Angleterre pour qu'on jugeât prudent de lui rendre la liberté, au moment où la France menaçait la Guyenne d'une formidable invasion. Les conseillers du prince étaient unanimes pour qu'il refusât de mettre le prisonnier â rançon. Qu'importait la perte de quelques milhers de florins, lorsqu'on privait la France de son plus habile général? A Bordeaux, où il avait été conduit. Du GueSclin fut instruit de cette résolution par les capitaines anglais euxmêmes, pTirmi lesquels il comptait plus d'un admirateur et d'un ami. Il avait appris à connaître le faible du prince de Galles, et ce fut dans son orgueil qu'il l'attaqua. Un jour, Edouard, (}ui se plaisait à causer familièrement avec son pri-
HISTOIRB DE DON PÉDRE. 55 i
sonnier, lui demanda s'il se trouvait bien du séjour de Bordeaux. « Monseigneur, répondit Bertrand avec sa brusquerie affectée, il ne me fut oncques mais mieux; et c'est droit qu'il me soit bien, car je suis le plus honoré chevalier du monde, quoique je demeure en vos prisons; et vous savez comment et pourquoi. » Le prince laissa voir quelque surprise. « On dit parmi le royaume de France, reprit le rusé Breton, que vous me doutez tant et ressoignez que vous ne m'osez mettre hors de votre prison. » Le coup avait porté. « Voire! messire Bertrand, s'écria le prince, frémissant à lidée qu'on le soupçonnât de craindre un honune au monde, pensez-vous que pour votre chevalerie nous vous redoutions ? Fixez vous-même votre rançon. Que ce soit un fétu de paille, et je m'en contenterai. » Aussitôt Du Guesclin happa ce mot, comme dit Froissarl, mais il ne voulut pas qu'on lui reprochât de s'être laissé vaincre en générosité. Il passait pour pauvre, n'ayant que son corps, pour me servir d'une expression usitée de son temps. « Tout pauvre chevalier que je suis, dit-il fièrement, je trouverai dans la bourse de mes amis cent mille florins d'or, et j'aurai de bons répondants. » Le prince, étonné, ne voulut point humilier ce grand courage en refusant cette énorme rançon. Il prévoyait que l'Angleterre allait perdre au marché, mais il avait trop d'honneur pour retirer sa parole (i). Le jour même, Chandos et d'autres capitaines anglais offrirent à Du Guesclin de lui avancer des sommes considérables; mais il les refusa avec politesse et s'empressa d'écrire en France et en Bretagne pour faire connaître le prix mis à sa délivrance. Sa noble confiance ne fut pas trompée. On vit bientôt arriver à Bordeaux un grand
(1) Froissart, liv. I, 2* partie, chap. 247. — Avala, p. 466 ci suiv.
nombre d'écuyers, apportant chacun le sceau de son maître, dont Bertrand devait faire usage pour fixer la somme à laquelle il taxait chacun de ses amis, et pour laquelle il engageait leur sceau , signe sacré, dit Ayala, parce qu'il porte le nom et les armes, c'est-à-dire l'honneur du chevalier (1). Jamais hommage phis unanime ne fut rendu à la vertu guerrière. Toute la France voulait racheter son grand capitaine, mais le roi se chargea seul de payer la rançon de celui qu'il avait déjà choisi comme l'instrument de ses vastes desseins. Il y ajouta un présent de trente mille francs d'or pour que Bertrand pût remonter ses équipages (2). Dès que celui-ci se vit libre, il s'empressa de racheter ses meilleurs hommes d'armes; puis, après une courte entrevue avec le roi de France, il prit à grandes journées le chemin de la Caslille, amenant à don Henri cinq à six cents hommes d'armes, gens d'éUte, bien armés et bien montés. En ce moment, c'est-àdire au commencement de l'année i 369, la guerre éclatait de nouveau entre la France et l'Angleterre; une armée anglaise considérable se rassemblait en Guyenne. Pour se priver en de telles circonstances de son meilleur capitaine et de ses plus braves soldats, il fallait que le prudent Charles V attachât un bien grand prix au rétablissement de don Henri sur le trône de Castille. L'événement prouva qu'il ne s'était point trompé en choisissant son allié.
Du Guesclin, précédant ses soldats, rejoignit don Henri de-
(1) Ayala, p. 469.
(î) Froissart, liv. I, chap. 2i7. — Ayala, p. 470.
vant Tolède. La ville était toujours étroitement bloquée, et la disette commençait à s'y faire sentir. Le gouverneur, don Garci de Villodre, avait été obligé de tuer tous les chevaux pour faire subsister sa garnison. Chaque jour il écrivait à don Pèdre pour lui re[)résenter l'horreur de sa situation et le conjurer de ne pas abandonner une population fidèle qui, par dévouement à son roi, souffrait depuis dix mois les plus dures extrémités. Que s'il lardait à lui envoyer des secours, et même h marcher en personne pour faire lever le siège, la famine allait triompher de l'héroïque constance des Tolédans. Don Pèdre avait [)assé la plus grande partie de l'hiver à Carmona, travaillant sans relâche à ajouter de nouveaux ouvrages à ses fortifications. Il y avait entassé d'immenses approvisionnements, et, après avoir épuisé ses arsenaux, il avait fait porter dans cette forteresse jusqu'aux rames des galères de Séville pour en faire des bois de flèches (1). On prétend qu'un astrologue lui ayant prédit qu'il serait un jour assiégé, il s'étudiait à rendre un château imprenable. Plein de méfiance dans les disposilions du peuple de Séville, il avait fait choix de Carmona, d'abord en raison de son assiette, puis parce que sa population médiocre ne pouvait entraver la résistance d'une garnison dévouée. Peut-être son projet était-il d'attendre don Henri derrière ces remparts inexpugnables; mais les instances des Tolédans le contraignirent à changer de résolution. L'honneur et la politique lui défendaient d'abandonner des sujets qui se sacrifiaient pour lui, et qui, après avoir repoussé les assauts d'une puissante armée, allaient succomber à la famine. Vers la fin de l'hiver, don
(1) Ayala, Cron. de don Henrique II, p. 15.
Pèdre rassembla toutes ses troupes disponibles; il y joignit un corps auxiliaire de cavaliers grenadins, et après avoir donné l'ordre à tous les partisans qui lui restaient, dans le nord, de venir le joindre au débouché de la Sierra-Morena, il se mit en marche, résolu d'ofîrir la bataille à don Henri sous les murs de Tolède. En quittant l'Andalousie, il laissa dans Carmona les enfants qu'il avait de différentes maîtresses (i), son trésor et une garnison considérable. Carmona était son dernier refuge si la fortune lui était contraire.
Le roi, parlant de Séville, traversa la Sierra-Morena par un de ses cols les moins élevés, probablement en suivant la route qui passe par Constanlina pour aller aboutir à Llerena (2), Sa marche était lente, car il menait un grand convoi, et il s'arrêtait continuellement pour attendre les renforts qui lui arrivaient de loin dans des lieux fixés à l'avance. Après avoir franchi sans obstacle, dans les premiers jours de mars, la barrière de montagnes qui sépare l'Andalousie de la Manche, il fit halte sur un des grands plateaux de cette province, là où s'élevait autrefois le magnifique château de Calatrava, chef-lieu de l'ordre militaire de ce nom. 11 était alors à quelque vingt lieues de Tolède.
Son armée se composait des contingents fournis par les communes de Séville, Ecija, Carmona et Jerez, outre sa mai-
(1) On a vu que les trois filles qu'il avait eues de Marie de Padilla demeuraient à Bayonne en otage auprès du prince de Galles.
(2) Je n'ai pu trouver de renseignements précis sur le point où don Pèdre passa la Sierra-Morena. Son arrivée à Calatrava, pour rallier des troupes venant de la Galice, me donne lieu de supposer qu'en partant de Séville il marcha droit vers le nord; c'était dans cette direction qu'il devait rencontrer Feruand de Castro, venant de Zamora.
son militaire et ses vas«aiix particuliers. Don Fernand de Castro, ayant traversé toute la Castille pour le joindre, lui amena quelques troupes de Galice et un détachement de la garnison de Zamora. D'autres petits corps levés en Estramadiire et même en Castille se trouvèrent également réunis à Calatrava. Toutes ces forces s'élevaient ensemble à trois mille cavaliers, gendarmes ou génétaires chrétiens, et quinze cents chevaulégers de Grenade. Son infanterie était peu nombreuse, comme il semble, et ne comptait que les quatre bannières des villes d'Andalousie que je viens de nommer.
Pour aller de Calatrava vers Tolède, la route directe traverse dàpres montagnes dont les passages peuvent être facilement défendus par une poignée d'hommes. Le roi, craigflant de s'y engager, préféra faire un assez long détour pour gagner les vastes plaines de la Manche, où sa cavalerie devait trouver du fourrage et un terrain favorable à ses opérations. Peut-être encore don Pèdre voulut-il rallier en passant les contingents des royaumes de Jaën et de Murcie, qu'il savait en marche pour le joindre (1), ainsi que les garnisons de quelques villes sur la frontière de Valence qui lui demeuraient encore fidèles. Il s'agissait pour lui d'arriver devant Tolède avec une force supérieure à celle de l'armée assiégeante, et, dans sa position, aucun renfort n'était à négliger. Quel que fût son dessein, au lieu de se diriger en droite ligne
(1) Il est vraisemblable que les troupes de don Pèdre, partant de l'Andalousie, ne passèrent pas toutes la Sierra-Moreua sur le même point. Celles qu'il avait à Jaën ou à Andujar, par exemple, enti-èrent sans doute daus la Manche par la vallée de la Jandula (la route du Despena Perros n'était pas encore pratiquée). Pour ces divisions, Moutiel était le point de ralliement le plus convenable.
vers le nord, il tourna du côté de l'est en quittant Calatrava, et vint camper auprès de Montiel, riche commanderie de Saint- Jacques, dont le gouverneur, nommé Garci Moran, était un de ses vieux serviteurs [\).
Sur la nouvelle de cette marche, don Henri avait rassemblé tous ses capitaines et les consulta sur le parti à prendre. Tous furent d'avis qu'il fallait prévenir don Pèdre et l'attaquer avant qu'il ne se présentât devant Tolède. Une partie de l'armée dut rester pour la garde des ouvrages de circonvallation, tandis que le reste se porîerait à la rencontre de l'ennemi. Laissant toute son infanterie dans ses retranchements, don Henri s'avança de sa personne avec l'élite de ses gendarmes à Orgaz, sur la limite de la Manche, pour surveiller les mouvements de son adversaire. En même temps, il écrivit au maître de Saint-Jacques, Gonzalo Mexia, de venir le joindre au plus vite en lui amenant tout ce qu'il aurait de troupes disponibles, sans trop affaiblir la garnison de Cordoue. Ainsi, de part et d'autre, les détachements isolés accouraient au corps principal, et les deux rivaux s'apprêtaient à paraître sur le champ de bataille accompagnés de leurs meilleurs soldats.
Gonzalo Mexia passa la Sierra-Morena par la route qui mène de Cordoue à Ciudad-Ueal, avec environ quinze cents cavaliers, et, débouchant dans la Manche, se trouva sur le flanc droit de l'armée royale, qui avait traversé les montagnes beaucoup plus à l'ouest. 11 observa sa marche d'assez loin pour ne pas se laisser entamer, et la précédant toujours, de manière à gêner ou intercepter les communications du roi avec ses adhérents en Castille (2). Près d'Orgaz, il fit sa jonc-
(1) Ayala, p. 543.
(2) Id., p. 5i5. — n est évident que le maître de Saint-Jacques ne put
tion avec don Henri, qui venait de rallier les six cents lances françaises de Du Guesclin. Au moyen de ce double renfort, l'armée du prétendant s'élevait à trois mille hommes d'armes, tous vieux soldats éprouvés; mais il n'avait point d'infanterie et peu ou point de cavalerie légère. Malgré son infériorité numérique, témoin de l'ardeur que montraient ses gens, encouragé par les capitaines français, il marcha droit sur Montiel.
Le détachement parti de Cordoue avec le maître de Saint- Jacques n'avait pas permis à don Pèdre de s'éclairer au loin; il était persuadé que don Henri l'attendait sous Tolède, et telle était sa sécurité, qu'en arrivant à Montiel il permit à ses troupes de se répandre dans les villages voisins pour y chercher des vivres et du fourrage; une distance de plusieurs lieues séparait les divers détachements de son armée, et cependant don Henri, parfaitement servi par ses espions, n'était qu'à une marche de Montiel.
La nuit du 13 au 14 mars, la guette du château de Montiel, où logeait don Pèdre, signala un grand nombre de feux en mouvement à moins de deux lieues dans les montagnes. Ces feux étaient les torches portées par l'avant-garde de Du Gueschn, qui, s'avançant à travers champs au milieu des ténèbres, indiquait ainsi sa direction au reste de l'armée. Le commandeur Garci Moran réveilla le roi pour lui communiquer le rapport de la guette; mais le roi lui dit de n'avoir aucune inquiétude, que ces feux provenaient de la troupe du maître Gonzalo Mexia, qui fuyait devant lui depuis plusieurs jours (I ).
abandonner Cordoue qtic lorsque don Pèdre fut au nord de la Sierra-Moreiia. Or, pour qu'il pût le précéder sur la route de Tolède, il fallait que le roi eût débouché soit en Estraniadure, soit dans la partie occidentale de la Manche. (1) Ajala, p. 548.
Toutefois, par un excès de précaution, comme il lui semblait, il fit monter à cheval quelques génétaires pour reconnaître le nombre et la contenance de ces troupes; puis il se rendormit tranquillement. Au lever du soleil, ces cavaliers reviennent bride abattue, annonçant que toute l'armée ennemie était à leurs trousses. En effet, déjà don Henri était en vue de Montiel. Ses troupes s'avançaient rapidement en deux batailles ; l'avant-garde, aux ordres de Du Guesclin, composée des chevaliers des ordres militaires et des aventuriers; la réserve, beaucoup plus nombreuse, sous le commandement du prétendant en personne.
Aussitôt don Pèdre fait lever sa bannière, autour de laquelle se rangent les arbalétriers de sa garde, les gendarmes de sa maison et les quinze cents chevaux grenadins qui formaient son escorte ordinaire; c'étaient les seules troupes qu'il eut alors sous sa main. 11 expédie des courriers dans toutes les directions pour que ses bandes dispersées se rallient sans délai autour du château, qu'il désigne comme rendez-vous général. Mais déjà l'action s'engageait, et le gros de l'ennemi chargeait avec fureur sa petite troupe encore en désordre et surprise sur un pied, suivant l'expression pittoresque de Froissart (J). Cependant la bataille de Du Guesclin, par la faute de ses guides, avait perdu quelque temps à passer un ravin difficile (i) et s'était laissé devancer par le corps de réserve, qui, mieux dirigé, marcha droit à la bannière royale et fondit avec impétuosité sur le petit nombre d'hommes d'armes qui la défendait. Ce fut une surprise plutôt qu'un combat. Don Pèdre, pourtant, soutint assez vigoureusement le pre-
(1) Froissait, liv. I, 2» part., ch. 253.
(2) Ayala, p. 549.
HISTOIRB DE DON PÈURB 559
mier choc; mais bientôt, accablée par le nombre, sa garde fat enfoncée, et l'arrivée de Du Guesclin acheva la déroute et rendit tout ralliement impossible. La panique devint générale. Le roi, entraîné par les fuyards, se jeta avec quelques-uns des seigneurs de sa suite dans le château de Montiel; mais il avait été reconnu à ses armes. Le Bègue de Villaines, un des capitaines français, le suivit jusqu'à la barrière, devant laquelle il planta aussitôt son pennon pour rallier les hommes d'armes qui s'abandonnaient à la poursuite des fuyards (1). Quant aux autres divisions de l'armée du roi, elles furent battues en détail à mesure qu'elles se présentaient, ou bien elles se dispersèrent en apprenant la défaite du corps principal. Martin Lopez, rassemblant environ huit cents chevaux, repassa précipitamment les montagnes et parvint à gagner Carmona sans être inquiété. Jamais victoire ne coûta moins de sang. Un seul seigneur de marque du côté de don Pèdre, Juan Jimenez de Cordoue, y perdit la vie (2): car le vainqueur, averti que le roi était dans Montiel, ne suivit point la chasse et revint bloquer toutes les avenues du château. Mais les ^^aures auxiliaires, reconnaissablesà leur costume, traqués de toutes parts par les paysans de la Manche et de l'Andalc !sie, furent presque tous taillés en pièces. Il avait suffi d'une heui o pour que don Pèdre se trouvât réduit à l'étroite enceinte d'un château médiocrement fortifié et dépourvu de vivres et de munitions.
Vin.
A l'activité extraordinaire que déployaient les vainqueurs
(1) Froissart, chap. 25*.
(S) Ajrata, p. 5i9.
pour entourer les remparts de Montiel de larges trancliées et de murs en pierres sèches, au soin qu'ils prenaient de garder toutes les issues, le malheureux roi comprit que sa retraite était connue et que son ennemi se préparait à l'y forcer. Il essaya cependant de lui donner le change, et, par son ordre, le commandeur Garci Moran envoyaun héraut aux assiégeants, offrant de rendre la place si, dans le délai d'un mois, le roi don Pèdre ne se présentait pas avec des forces suffisantes pour les obliger d'abandonner leur entreprise. Ce message fut reçu avec d'amères railleries. On répondit qu'avant un mois le château et don Pèdre seraient au pouvoir de don Henri. Nul espoir de s'ouvrir un passage l'épée à la main, ni de tromper la vigilance des gardes nombreuses qui, jour et nuit, bordaient ces retranchements improvisés. Restait une seulechance de salut : c'était de séduire quelques-uns des capitaines étrangers au service de don Henri. On pouvait encore se flatter que ces soldats mercenaires se laisseraient gagner à force d'or et fourniraient au roi les moyens de s'échapper. Don Pèdre chargea de cette négociation Men Rodriguez de Senabria, dont il avait en plusieurs occasions éprouvé l'intelligence et la fidélité. Gouverneur de Briviesca en 1366, Men Rodriguez avait le premier donné l'exemple d'une résistance désespérée, lorsque tous les autres capitaines du roi abaissaient leurs pontslevis devant les bannières des aventuriers. Il était né dans le comté de Trastamare, et par conséquent il avait maintenant pour seigneur naturel Du Guesclin, à qui don Henri avait donné le titre qu'il portait avant son couronnement. Après la prise de Briviesca, Du Guesclin, qui honorait la bravoure, môme dans un ennemi, cherchant d'ailleurs peut-être à s'attacher ses nouveaux vassaux , avait racheté de ses deniers Men
Rodriguez, et avait essayé, mais inutilement, de le faire entrer au service de don Henri. Cependant la générosité du capitaine français avait paru faire une vive impression sur son prisonnier, et ils s'étaient séparés, non-seulement avec courtoisie, mais avec une véritable cordialité. C'était sur ces relations de quelques jours que Men Rodriguez fondait l'espoir de sauver son maître. Il fit demander à Du Guesclin la permission de l'entretenir en secret. Dès qu'il l'eut obtenue, il se rendit de nuit à son quartier, et là, seul dans sa tente, sans chercher de vains détours, il lui déclara qu'il était envoyé par don Pèdre et qu'il venait le supplier d'arracher ce malheureux prince à la vengeance de son ennemi. c< Sa reconnaissance, dit-il, sera proportionnée à un si grand service. Et moi, messire Bertrand, je vous conjure de prendre pitié d'un si noble roi. Ce vous sera grand honneur, quand tout le monde saura que c'est à vous seul qu'il doit sa vie et son royaume. » Du Guesclin, un peu étonné de la proposition, répondit en rappelant qu'il était sujet du roi de France et à la solde de don Henri. « Ami, dit-il, vous qui naguère avez reçu de moi quelque courtoisie, vous ne devriez pas me tenir un tel langage. Envoyé ici par monseigneur le roi de France pour combattre un allié de l'Anglais, je manquerais à l'honneur en sauvant un ennemi de mon maître. » Men Rodriguez redoubla ses prières et ses offres : « Si vous consentez à mettre le roi en lieu sûr, lui dit-il, il s'engage à vous donner en héritage les villes de Soria, d'Atienza, d'Almazan, de Monteagudo, de Deza et de Seron; de plus, 200,000 doubles castillannes d'or. Vous serez le premier de son royaume, et il vous regardera toujours comme son sauveur et le plus ferme appui de sa couronne. » Bertrand l'écoutait en silence et d'un air impassible; puis il mit fin
brusquement à la conférence, en demandant du temps pour réfléchir à ces propositions et consulter ses camarades. Men Rodriguez, persuadé que l'appât de l'or agirait encore plus fortement sur les capitaines d'aventure que sur leur chef, rentra plein d'espoir dans le château de Montiel.
En effet. Du Guesclin s'empressa de réunir ses parents et ses amis, et leur fit part des offres qu'il venait de recevoir, mais en leur déclarant que son intention bien arrêtée était de ne rien faire contre le service du roi de France son seigneur, ni contre don Henri, avec lequel il était engagé. Seulement il voulait consulter ses compagnons d'armes sur un point d'honneur chevaleresque : pouvait-il, devait-il communiquer à don Henri les ouvertures de Men Rodriguez?... Tous furent d'avis que c'était un devoir, ajoutant qu'il n'y avait aucun ménagement à garder avec un prince qui osait lui demander une trahison (1). Suivant ces casuistes militaires, les propositions transmises à Du GuescUn étant réprouvées par la chevalerie, celui qui les adressait ne pouvait plus prétendre à être traité en chevalier. En d'autres termes, une tentative de trahison autorisait une trahison. J'insiste sur ces subtilités, parce qu'elles peignent les mœurs du moyen-âge, et que jusqu'à un certain point elles excusent ce qu'il y a de peu loyal dans la conduite d'un homme dont les grands services ont rendu le nom cher à tous les Français. La valeur morale d'une action dépend toujours de l'idée qu'on y attache, et j'aimerais à penser que dans cette circonstance Du Guesclin pût se croire le droit d'user de représailles contre un ennemi qui, par sa déloyauté, avait forfait aux lois de la chevalerie.
(1) Ayala, p. 551 et suiv.
HISTOraE DE DON PÈDRE. M3
A la suite de cette consultation entre les capitaines français, don Henri, informé de tout par Bertrand, commença par l'assurer qu'il se chargeait d'acquitter les promesses de don Pèdrc, et qu'il lui donnerait et les seigneuries et l'énorme rançon qu'on venait de lui offrir (1). Puis il le supplia d'attirer don Pèdre hors du château en feignant de se rendre à ses propositions. Du Guesclin hésita: ses compagnons se joignirent à don Henri pour vaincre ses scrupules, et cependant les pourparlers et les entrevues mystérieuses continuèrent avec Men Rodriguez. Nul ne peut savoir quelles furent les promesses échangées de part et d'autre, mais il paraît certain que don Pèdre eut lieu de croire qu'il pouvait compter sur Du (iues-
Ces négociations duraient depuis plusieurs jours, et déjà le château, encombré de monde, était réduit aux dernières extrémités. Les vivres, l'eau même, allaient manquer; il fallait ou fuir ou se rendre. Avala, peut-être témoin oculaire des scènes que je vais raconter, admet que l'infortuné don Pèdre reçut les serments les plus solennels de quelques capitaines français intermédiaires de Du Guesclin, ou du moins se donnant pour tels (2). Au reste, du moment que la négociation avait été révélée à don Henri, elle ne pouvait manquer d'être dirigée dans ses intérêts et suivant ses instructions. Or, le prétendant craignait d'en venir à une capitulation , car les riches-hommes de son parti n'auraient pas manqué d'en vouloir dicter les articles. Il ne se sentait pas assez puissant pour juger son frère et son roi, et il craignait que le cœur ne faillît à ses propres partisans pour condamner leur souverain
(1) Ayala, p. 554.
(2) Id., ibid. — Cfr. avec VÂbrev.
et leur légitime seigneur. Suivant toute apparence, les capitaines français ne croyaient pas que la vie du prince qu'ils livraient fût menacée, et je penche à croire qu'ils avaient même fait quelques stipulations à cet égard avec don Henri. Celuici, bien résolu à se défaire de don Pèdre, calculait froidement le moyen d'y parvenir. Alors on pouvait tuer un roi, mais on ne le jugeait pas; il fallait que sa mort fût le résultat d'un accident, d'une espèce de hasard. Voilà pourquoi don Henri, connaissant la situation désespérée de Montiel, au lieu d'attendre que la famine lui livrât son ennemi, lui tendit un piège à la faveur de ces négociations, dont les capitaines français ne devinèrent pas peut-être le motif calculé.
La nuit du 23 mars 1369, dix jours après le combat de Montiel, don Pèdre, accompagné de Men Rodriguez, de don Fernand de Castro et de quelques autres chevaliers, sortit du fort dans le plus profond silence et se rendit au quartier des . aventuriers français. En descendant la motte du château, tous conduisaient par la bride des chevaux de course dont les sabots étaient entortillés de drap pour ne pas faire de bruit. Le roi avait quitté ses vêtements ordinaires; il portait une cotte de mailles légère et s'enveloppait dans un grand manteau. Les sentinelles, prévenues, lui permirent de passer l'espèce de circonvallation en pierres sèches élevée autour de Montiel et le conduisirent à Du Guesclin , qui l'attendait au-delà de ce mur, entouré de ses capitaines. « A cheval! messire Bertrand, lui dit le roi à voix basse en l'abordant; il est temps de partir. » Personne ne lui répondit. Ce silence et la contenance embarrassée des Français semblèrent de mauvais augure à don Pèdre. Il fit un mouvement pour sauter en selle, mais un homme d'armes tenait déjà la bride de son cheval. Il était
entouré. On lui dit d'attendre et d'entrer dans une tente voisine (i). La résistance était impossible; il suivit ses guides. Quelques minutes se passèrent dans un mortel silence. Tout à coup, au milieu du cercle formé autour du roi, paraît un homme armé de toutes pièces, la visière haute : c'était don Henri. On lui fait place avec respect. Il se trouve face à face devant son frère. Il y avait quinze ans qu'ils ne s'étaient vus. Don Henri, promenant ses regards sur les chevaliers sortis de Montiel : « Où donc est ce bâtard, dit-il, ce Juif qui se prétend roi de Castille (2)?» Un écuyer français lui montre don Pèdre. « Voilà votre ennemi, » dit-il. Don Henri, encore incertain, le regardait fixement. « Oui, c'est moi (3), s'écrie don Pèdre, moi, le roi de Castille. Tout le monde sait que je suis le fils légitime du bon roi don Alphonse. Le bâtard, c'est toi ! » Aussitôt don Henri, joyeux de l'insulte qu'il avait provoquée, tire sa dague et le frappe légèrement au visage. Les deux frères étaient trop près l'un de l'autre, dans le cercle étroit que formaient les aventuriers, pour tirer leurs longues épées. Ils se saisissent à bras-le-corps et luttent quelque temps avec fureur sans que personne essayât de les séparer. On s'écartait même devant eux. Sans se lâcher, ils tombent l'un et l'autre sur un lit de camp, dans un coin de la tente; mais don Pèdre, plus grand et plus vigoureux, tenait son frère sous lui. Il cherchait une arme pour le percer, lorsqu'un chevalier aragonais, le vicomte de Rocaberti , saisissant don Pèdre par un pied ,
(1) Celle d'Yvon de Lakonnet, suivant Froissart, 1. I, 2* partie, chap. 254.
(2) Je suis la version de Froissart en ce point, comme la plus vraisemblable; le projet de don Henri était évidemment de provoquer don Pèdre, afin d'avoir un prétexte pour le tuer.
(3) Gfr. Avala, p. 556, et Froissart, 1. C.
le renverse de côté, en sorte que don Henri, qui l'étreignait toujours, se trouve en dessus. Il ramasse son poignard, soulève la cotte de mailles du roi, et le lui plonge dans le côté en remontant le coup. Les bras de don Pèdre cessent de presser son ennemi, et don Henri se dégage, pendant que plusieurs de ses gens achèvent le moribond. Parmi les chevaliers qui accompagnaient don Pèdre, deux seulement, un Castillan et un Anglais, essayèrent de le défendre. lis furent mis en pièces. Les autres se rendirent sans résistance et furent humainement traités par les capitaines français [\). Don Henri fit trancher la tête de son frère et l'envoya à Se ville (2).
(1) Suivant la tradition populaire, un des aventuriers, trouvant sans doute que ce duel de deux rois était un spectacle à voir, s'écria ; « Franc jeu! » Du Guesclin, suivant une autre version , aurait renversé don Pèdre en disant « Je ne fais ni ne défais des rois, mais je sers mon seigneur. » On sait que les légendes populaires mettent toujours en scène les personnages héroïques. Le vicomte de Rocaberti est nommé par Froissart et par un auteur catalan anonyme cité par M. Llaguno, ad Ayala, p. 555. — Cfr. Froissart, chap. 25i. — Molina, Descripcion del regno de Galicia, cité par Argote de Molina» attribue la même action et les mêmes paroles à un écuyer de don Henri, nommé Fernand Ferez de Andrada, qui reçut, dit-on, en récompense, des châteaux et des terres. — V. Romances del rey don Pedro. — Froissart, dans son récit de l'aventure, ne parle pas des négociations entre don Pèdre et Du Guesclin. La mort du premier, suivant le chroniqueur français, aurait été toute fortuite. Malheureusement les apparences sont fort contraires à cette version, et les faveurs extraordinaires prodiguées par don Henri à Du Guesclin ne confirment que trop la relation d' Ayala.
(2) Garbonell, p. 197, v.
Ainsi périt don Pèdre par la main de son frère à l'âge de trente-cinq ans et sept mois. Il était d'une taille avantageuse, robuste et bien proportionné. Ses traits étaient réguliers, et son teint clair et frais. Si l'on en juge par sa statue peinte, qui existe encore à Madrid dans le couvent des religieuses de Saint-Dominique (1), il avait les yeux et les cheveux noirs, contrairement à la tradition qui lui donne des yeux bleus et une chevelure d'un blond ardent. Il était prodigieusement actif et passionné pour tous les exercices violents; d'une sobriété extraordinaire, même dans son pays, où les excès de la table sont inconnus. Quelques heures de sommeil lui suffisaient. Il parlait facilement et avec grâce, mais il conserva toujours cette prononciation un peu mignarde, particulière aux Sévillans. Élevé sous le soleil brûlant de l'Andalousie, entouré de séductions dès ses premières années, il aima les femmes avec fureur; mais, à l'exception de Marie de Padilla, aucune de ses maîtresses n'obtint quelque empire sur son esprit. On l'accusa d'avarice, et l'on cite comme preuve le soin qu'il prit toute sa vie d'amasser des trésors, et les pierreries et les sommes considérables trouvées après sa mort dans le château de Carmona. Jamais il ne perdit une occasion d'augmenter les domaines de la couronne, bien différent de son adversaire don Henri, généreux jusqu'à la prodigalité. Je crois ce-
(1) Cette statue, outre qu'elle a un caractère d'individualité remarquable, peut inspirer d'autant plus de confiance, qu'elle a été exécutée par l'ordre de la petite-fille de don Pèdre, dona Constance de Castillc, prieure de Saint-Dominique.
pendant que don Pèdre n'eut que l'apparence du vice bas que plusieurs historiens lui ont reproché. A mon avis, il n'aima l'argent que pour le pouvoir qu'il donne. Sa grande passion fut de dominer, et, dans un temps comme le sien, le plus riche était le plus puissant.
La première leçon de politique qu'il reçut fut cruelle. A Toro, il lui fallut racheter sa liberté et sa couronne de ses grands vassaux révoltés. Trahi, à plusieurs reprises, par ceux que son père et lui-même avaient comblés de bienfaits, par ses frères, par sa mère, il devint de bonne heure défiant, soupçonneux, souvent injuste pour ses plus fidèles serviteurs. Sa dissimulation, ses parjures, sont les vices de son époque. C'étaient, si je puis m'exprimer ainsi, les nécessités et peut-être les conditions de la royauté au moyen-âge. Il voulut gouverner seul, et, pour être obéi, il commença par se faire craindre. Il n'y réussit que trop facilement. Mais les grands et les prélats ne se soumirent pas sans résistance au joug qu'il prétendait leur imposer. Toute contradiction le rendait plus absolu dans ses volontés; il fit une rude guerre au clergé et à la noblesse : c'était s'attaquer tout à la fois aux ennemis les plus redoutables de la royauté. Le peuple, opprimé par les riches-hommes, vit avec plaisir le pouvoir royal s'élever et s'accroître sur les ruines de la vieille anarchie féodale. D'ailleurs, les rigueurs de don Pèdre n'atteignaient que les grands, et, il faut le dire bien haut, elles frappèrent le plus souvent des traîtres à leur pays et à leur souverain. Il se montra sévère, impitoyable pour les rébellions sans cesse renouvelées par une noblesse factieuse; mais, tandis qu'il faisait tomber les têtes les plus illustres, le peuple respirait et célébrait la justice d'un maître qui exigeait des grands et des petits une égale
obéissance. Au xiv* siècle, un despotisme impartial était un bienfait pour les peuples. Les Juifs et les Musulmans, étrangers aux débats politiques qui divisaient la Castille, le bénirent comme le meilleur des maîtres, parce qu'il encourageait les arts, le commerce et l'industrie, et que son despotisme était doux là où il trouvait des esclaves dociles. Lorsque la guerre d'Aragon l'eut contraint d'augmenter les impôts et d'entraîner à des expéditions lointaines les contingents des villes, accoutumées à ne prendre les armes que pour repousser une attaque contre leurs murs, don Pèdre perdit rapidement sa popularité; et aussitôt qu'une armée étrangère vint dissiper la terreur qu'inspiraient ses nombreux châtiments, sa puissance s'écroula comme un édifice bâti sur le sable. L'anarchie féodale reprit le dessus, et le despote se trouva désarmé au milieu de ses esclaves. Dès ce moment, son prestige f[it détruit. Vainement une armée anglaise le rétablit sur le trône, il en tomba dès qu'elle eut repassé les monts.
Trois princes du nom de Pierre ont régné en même temps dans la Péninsule; tous trois reçurent de leurs contemporains le surnom de Pierre-le-Cruel. Ils visaient au même but : celui d'abattre le pouvoir des grands vassaux, de mettre fin à l'anarchie féodale. On se tromperait gravement à supposer à ces rois la moindre préoccupation patriotique. Ils n'eurent d'autre mobile que leur ambition; pourtant don Pèdre de Castille, plus que ses homonymes, paraît avoir rêvé la gloire, l'ordre et la grandeur de son pays. Je ne sache pas d'autre souverain qui à cette époque eût dit : Plutôt le triomphe de mon ennemi que le démembrement du royaume !
Aux malheurs de sa situation particulière, don Pèdre ajouta de grandes fautes. Il fut trop violent, trop inflexible dans ses
projets, cédant toujours à la passion du moment au lieu d'écouter les conseils de la prudence. Il aurait dû chercher à diviser ses ennemis j il les réunit au contraire sans mesurer ses forces. Seul, il voulut faire tête à la noblesse, au clergé, à de puissants voisins. L'entreprise qu'il tenta était peut-être impossible à l'époque où il osait la concevoir; mais il prépara l'élévation du pouvoir royal en Espagne, et, lorsque le temps fut venu de délivrer à jamais le pays de la tyrannie des grands vassaux, on se souvint de don Pèdre et de son audace. Les Rois Catholiques, qui, plus heureux que lui, accomplirent l'œuvre qu'il avait commencée par ses mains, apprécièrent son courage et les obstacles contre lesquels il se brisa. La reine Isabelle, protestant la première contre le surnom qui flétrit sa mémoire, ne voulut pas qu'on dît Pèdre-le- Cruel; mais, d'accord avec le peuple, qui ne perd jamais le souvenir des princes qui lui ont fait quelque bien, elle l'appela Pèdre-le- Justicier.
(A) La description des tombeaux de l'église de Sainte-Marie, dépouillés de leurs ornements par don Pèdre, m'a paru intéressante pour Tarchéologie, et je la donne ici d'après une notice manuscrite de l'année 1343, rapportée par Zuniga, qui l'avait tirée de la bibliothèque du comte de Villahumbrosa;
« Qui voudra savoir comment sont honorés le roi don Fernand le Bon, saint qui gagna Séville, et la reine dona Beatriz sa femme, et le roi don Alphonse son fils, en la chapelle de la sainte et noble église de Sainte-Marie à Séville, comme aussi des richesses d'or et d'argent et de pierres précieuses, en oiront ci-dessous le récit.
« Ils sont représentés comme personnes naturelles devant l'image de Notre-Dame, là où sont leurs sculptures, toutes couvertes d'argent avec insignes de châteaux et de lions, d'aigles et de croix, lesquelles sont devant les rois et devant la reine.
« Premièrement, se voit l'image de Notre-Dame, qui paraît vivre en chair et en os, avec son fils au bras, en un tabernacle plus haut que ne sont les rois, grand à merveille, tout couvert d'argent, et notez que l'image de Notre-Dame est faite par art mécanique, si, qu'on la lève et l'assied quand on la veut vêtir, elle et son fils. Et leurs draps sont de cramoisi, manteaux courts et longs (mantos , pelotes) et robes; et l'image de Notre-Dame a une couronne d'or en laquelle sont force pierres trop grosses, ce sont saphyrs, rubis, émeraudes et topazes. Pareille couronne a son fils, et dit-on que les deux coûtèrent au roi don Alphonse plus d'un million.
« Or, à l'image de Notre-Dame, en un doigt se voit un anneau d'or, où est enchâssée une pierre de rubis, tant grosse comme une aveline, et l'on conte que dans le tabernacle et sur l'image de Notre-Dame, et celle de son fils, il y a bien dix mille marcs d'argent, esquels sont ensertis jusques à deux mille pierres, que saphirs, rubis, éraeraudes, topazes et autres précieuses, mais assez menues pourtant la plupart.
« Item, tout en haut, sur la couronne de Notre-Dame, sont quatre pierres d'émeraudes en carré, grosses chacune comme une châtaigne, et au-dessus un rubis gros comme une noix, et quand on ouvre ce tabernacle la nuit, tant obscure qu'elle soit, lesdites pierres reluisent comme chandelles ardentes. Devant l'image de Notre-Dame , au bas, il y a trois tabernacles tous couverts d'argent, tous pareillement semés de châteaux, lions, aigles et croix, où sont les figures des rois. A la main gauche de l'image de Notre-Dame, dans sa chaire, est le bon roi don Fernand assis en sa chaire, et de l'autre côté la reine Beatriz assise aussi en sa chaire, toutes lesquelles chaires sont couvertes d'argent. Les trois sont vêtues de leurs grands manteaux et robes, et dit-on qu'en dessous ont leurs chemises et toiles de dessous. Le roi don Alphonse a une couronne d'or avec force pierres précieuses. En sa main il tient un bâton d'argent avec une colombe, et en la gauche une boule d'or avec une croix. Au milieu est le roi don Fernand son père, séant en sa chaire d'argent.
« Sur la tète ledit roi don Fernand a une couronne d'or et de draps précieux comme les autres susdites, et en la main droite tient une grande épée, en laquelle il y a comme on dit grande vertu, et est celle dont il gagna Séville. Ladite épée au pommeau a un rubis gros comme est un œuf, et à la croix de l'épée est une émeraude fort verte. Ceux qui se veulent guérir d'un mal qu'ils ont, baisent ladite épée, et soudain sont guéris. En sa main gauche tient le fourreau de l'épée où sont enchâssées force pierres précieuses. Enfin la reine Beatriz est vêtue de drap bleu, ayant en tète une couronne d'or avec quantité de pierres précieuses, et semble la plus belle femme du monde.
« Les trois sont assis en leurs niches ou tabernacles, assis sur leurs chaires d'argent, avec leurs sépulchres au devant, tous couverts d'argent, avec cierges allumés, où se brûle de jour et de nuit mainte arrobe de cire, et au-dessus quatre lampes d'argent allumées de jour comme de nuit.
«De tout ce que dessus ont soin six hommes à ce commis, et là, chaque jour on dit sept messes; et le tout se paie par une rente qui est de 40,000 maravédis.
« Te présent mémoire est tiré d'un livre de Herman Parez de Guzraan qui fut écrit l'an de l'ère 1383 (134S), il y a deux cent vingt-cinq ans, et fut extrait le 13 juillet 1570. »
Zuniga, Anales de Sevilla, tome il, p. 143.
(B) Passeport du roi d'Aragon, donné à Gonzalo Mexia, intermédiaire du comte de Trastamare auprès de don Fadrique.
Don Pedre por la gracia de Dios, rey d'Aragon, etc., a los nobles et amados richos hombres e cavalleros d'Aragon et al Rogiente l'oficio de la dita governatio et a todos justicias, jurados y otros oficiales et subditos nuestros a losquales las présentes pervendran, salutem et dilectionem. Sabet que Gonçalvo Mexia de Ponte deve ir de mandado del conde de Trastamera al maestre de la orden de la cavalleria do Sent Jago su hermano por algunos afferes; por que nos, con la présente guiamos et asseguramos el dito Gonçalvo Mexia con todos aquellos assi de cavallo como de pie que iran y vernan con el dito Gonçalvo Mexia, assi que por nos ni por vos ni por algun oficial o subdito nuestro non puedan seer presos ; ni danyo alguno les pueda seer dado ni feyto en iendo e viniendo una o muytas vegadas del dito conde al dito maestre e del dito maestro al dito conde, ni estando con el dito conde, en personas ni en bienes, ante puedan venir, estar, et tornar salvament e segurament, cessando toda inquietation, por que a vos e a cadauno de vos dezimos et mandâmes expressament quel dito guiatge guardedes et observades e tengades firmament sin contradiction alguna. Dada en Caranyena a xxviij dias andados de deziembre en el anyo de la Natividatdel nuestro Seny or MCCC. L. VU. Rex Petrus.
(G) Romance du maître don Fadrique.
J'étais là bas à Coimbre (1), je venais de la gagner, quand lettres me sont rendues du roi don Pèdre mon frère: que j'aille voir les tournois qui se préparent à Séville. Moi, Maître à la triste aventure, moi, Maître malheureux, j'en pris treize sur des mules, vingt-cinq sur des chevaux; tous ont chaînes d'or et jupon de brocart. Voyage de quinze jours, en huit est terminé. En passant un ruisseau, eu le passant à gué, ma mule tombe avec moi, mon poignard doré est perdu; mon page se noie, entre tous le plus privé, serviteur de ma salle, toujours
(1) II faut lire Jumilla. On peut inférer de cette erreur que la romance fut composée pendant une guerre entre l'Espagne et le Portugal.
de moi choyé. Avec telles disgrâces à Séville je suis arrivé. Devant la porte de Macarena, je rencontrai un clerc tonsuré, ni n'avait point encore chanté messe : — «Dieu te gard\ Maître; Maître, sois le bien arrivé. Aujourd'hui, un fils t'est né; aujourd'hui il accomplit ses vingtun ans, et, s'il te plaît. Maître, retournons pour le baptiser; moi je serai le parrain, toi. Maître, seras mon compère. — Alors parle le Maître, écoutez bien ce qu'il va dire. — Point d'affaires, mon compère, point d'affaires aujourd'hui. Je viens voir ce que me veut le roi don Pèdre, mon frère. » Un coup d'éperon à ma mule, me voilà dans Séville. Sur mon chemin, point de tapisseries, point de chevahers armés. Je m'achemine à l'Alcazar du roi don Pèdre mon frère. Dès que la porte est passée , la porte se referma. Ils m'ôtent mon épée que j'avais à mon côté; ils m'ôtent la compagnie qui m'avait accompagné. En voyant cela, mes gens m'avertissent de trahison. « Sortez, sortez, nous vous mettrons en sûreté. » Moi, qui étais sans faute, de rien je n'ai cure. J'entre dans la chambre du roi don Pèdre mon frère. — « Dieu vous gard', bon roi, et tous jusqu'à la fin. — A la maie heure vous venez , Maître; Maître, soyez le mal venu. One ne venez nous voir, sinon une fois l'an, et cette fois que venez. Maître, c'est à contre-cœur ou par ordre. Votre tète, Maître, c'est étrennc que j'ai commandée. — Que dites-vous, bon roi? jamais vous ai-je desservi? One vous ai-je laissé en bataille ou combattant avec les Maures? — A moi, mes portiers, faites ce que j'ai commandé. » 11 l'avait dit à peine, on lui coupe la tête. Sur un plat, on l'envoie à dofia Maria de Padilla, qui lui parle de la sorte comme si vivante elle fut encore. Telles paroles lui dit-elle, ainsi devise la dame : Tu as le loyer traître, d'antan et d'aujourd'hui, et du mauvais conseil que donnas au roi don Pèdre ton frère. — Elle la prend par les cheveux et la jette à un dogue. C'est le dogue du Maître. 11 la met sur l'estrade (1). Aux liurlemcns qu'il fait tout le palais a retenti. Le roi demande « Qui fait du mal à ce dogue? » Tous ont répondu, tous qui en sont marris : « Il en a à la tète du Maître votre frère. » Alors parle une sienne tante, tante elle était de tous les deux : «Que mal l'avisâtes, roi; roi, que mal l'avez avisé, quand pour une fausse femme tel frère avez fait tuer! » Elle avait dit à peine, que le roi en fut marri. Il s'en fut à dona Maria et de la sorte a parlé : — Prenez-la, mes chevaliers, mettez-la sous bonne garde, je lui donnerai tel châtiment que tout le monde en parlera. — En prison bien obscure soudain la fit en-
(1) Place d'honneur dans une salle; c'est le divan des Orientaux.
fermer. Lui-même lui porte à manger, lui-même et de sa main ; il ne la confie à personne, sauf au page qu'il a nourri.
(D) Instructions données au comte de Trastamare :
Capitols feytos por part del senyor rey sobre aquello quel conte de Trastamera ha defazer por el dito senyor rey en caso quel dito conte use de la procuracion que se ha feyto en los casos siguientes. Tarazona , I"" dia de marzo MCCCLX.
Primerament. Quiere el dito senyor que en caso quel dito conte, como a procurador del dito senyor rey, obligar el dito senyor rey de non fazer paz ni abiniencia con el rey de Castiella sin aquellos que toraaran su voz, et que asi mismo faga obligar aquellos, que non faran paz ni abiniencia con el rey de Castiella sin voluntat e consentimiento del dito senyor rey.
Item, Que aquellos que tomaran voz con el dito conte por servicio del dito senyor rey, no obedecerem al dito rey de Castiella tro que haya feyta paz ferma con cl dito senyor rey e sus vasallos e valedores.
Item. Si al dito conte parecerà que las ditas cosas o algunas de aquellas non sean fazederas, 6 non las podiesse acabar, en aquello caso fiziesse el en su nombre sus posturas con los sobreditos en la dita forma, o como à el sera, con condicion quel dito conte sea tenido de servir al dito senyor rey con aquellos conque avrà feyto las ditas posturas e fazer guerra e paz con el contra el dito rey de Castiella.
(E) Extrait du jugement du légat Guy de Boulogne sur la sentence de trahison rendue par don Pèdre contre don Henri, Pedro Carrillo et Gomes Carrillo :
... Rex Castelle predictus non erat nec fuit judex Comitis, Pétri, et Gomecii predictorum, nec in ipsorum personas, temporibus processuum et sententiarum praefatorum, ullam penitus habebat superioritatem, eu m Cornes, Petrus et Gomecius supra dicti eo tune forent et essent siibdiîi honiinos et vassalli régi Aragonie, et intra limites dominacionis régis ipsius sua certa continua et notoria domicilia obtinentes; et si unusquisque, Cornes, et alii, ratione originis et extractionis, à domino rege Castelle tenuisse dicatur ipsius fuerant subditi seu vassalli, nihilominus ipsi omnes, ante praefatos sententiam et processus, ad habundantiorem cautelam se expediverant et desnaturaverant ab eo cum publicis instrumentis, et aliis servatis solemniis in talibus con-
suetis, et prout de more patrie et secundum leges Ispaniae, ex causis legitimis ipsis licuit et ab ejus dominacione et superioritate qualibet discesserunt omnino; et ubi intra districlum dicti régis Castelle pretendantiir ctiminalia aliqua commisisse, nihilominus tamcn, evidenter apparebat nuUitas sentenciarum prœdictarum et injusticia eorumdera; cum dicti Cornes, Petrus et Goraecius in distrietu régis ejusdem inventi non fuerint, nec ad illum de more remissi. Insuper, licet rex Castelle in sentencia vel sentenciis de quâ vel quibus super fit mencio, illani sua? praifata; declarationis causa nitatur pretendere, quod saltem in villa Tauri, dicti Cornes, Petrus et Gomccius contra eura cum aliquibus aliis conjuraverunt, et ipsum captivari fecerunt, et interficere voluerunt, et quaedam alla commiscrunt, de illis, tamen judicialiter contra eos informationem recipere, sibique aliter légitime constare non potuit, ipsis non auditis,etpenitus indefensis, amota defensione, quae eisdem de jure compctit naturali; quae et si vera fuissent, tamen illa omnia et singula et alia crimina et delicta, qusecumque per eos commissa fuerunt, eis remissa plenarie per dictum regem Castelle, qui super eis ipsis suas concessit cartas seu litteras, suabullaplumbea et manus propriae annotatione munitas. Praeterea, sententia à dicto rege Castelle perlata non valere potuit, cum ipse rex excommunicationis sententia, in eum per dictum dfim cardinalemGuillelmum tune in regno Castelle legatum apostolice sedis, ut premittitur, lata, et demum in locis pluribus solemniter publicata, et aliis excommunicationum sentenciis esset multipliciter irretitus; certum, Comes, Petrus et Gomecius predicti, nullo modo per regem Castelle fuerunt ad premissa citati, nec citatio, si quam forte rex ipse per edictum, vel aliter, intra dominiisui limites fecisse dicitur, artare potuit predictos, utpote longe ante ab ipso rege Castelle et regnis suis et dominio solemniter desnaturatos et expeditos, et dicti régis Aragonie et regnorum suorum subditos et vassallns efectos, et in ipsius regnis et terris continue et notorie commorantes et lares foventes, presertim, tempore dictorum processuum, et ante et post, extra régis Castelle districtum et territorium constitutos, dictoque rege Aragonie, ordinario judice Comitis et predictorum, per prefatum regem Castelle qui ipsos citaret, vel citari, aut remitti ad eum faceret, minime requisilos; et ubi citati légitime extitissent coram rege Castelle ipsorum notorio inimico , et qui tune de proximo, Comitis et Pétri predictorum, germanos detestabiliter occidi fecerat, ipsumque Comitem et dictos Petrum et Gomecium persequebatur odio capitali, necnon et grandi et copioso exercitu, tempore processus et sententia prefatorum, notorie et con-
sulto, et mortem ipsorum, ut verosimiliter presumebatur, summo desiderio sitienti, apud locum dorninationis sue qui ipsis non poterat non suspectus comparere, minime debuerunt, nec tenebantur consistorii taie subire judicium, in suorumque hostium reponere manibus, atad mortem per violentam injuriam, non per justiciam inferendara, ultroneos se offerre; sicque, sentencia dici non meruit quae a prefato rege, qui per dictos Comitem, Petrura et Gomecium secure adiri non potuit, et in loco notorie non tuto, in ipsos absentes nec citatos légitime et inauditos, et per consequens, indefensos, de tantis presertim criminibus, extitit promulgata. Quodque premissa omnia contra treugam, tractatum et convenciones habitas et factascoram cardinali prefato, ipsiusque statutum et excommunicationes et sententias latas in ipsum regem Castelle, ut praemittitur, per ipsum attemptata, patrata extiterant et comraissa, erantque et fuerant sentenciarum et processuum régis Castelle prefatorum temporibus, et regnis et terris prefatis, et alibi sint manifesta, publica et notoria quod nuUa poterant tergiversatione celari, prout hec et alia superius fuerunt proposita coram nobis : Nos, etc., sententiam et processus, etc., pronunciamus esse nuUos, irritos et inanes, nullumque debere vel debuisse sortiri efectum, etc., ipsosque cassamus, revocamus et annullaraus, etc.
Pampilonie, XV kal. sept., pontificatu serenissirai in X" Patris et Dni Sri dni Innocentii div. provid. pape sexti anno nono.
Même sentence est rendue à l'égard de l'infant d'Aragon par les mêmes considérants, et de plus parce que ce prince est notoirement sujet aragonais. Même date.
(F) Romance de Blanche de Bourbon.
« Dona Maria de Padilla, ne soyez point si triste, vous. Si je me mariai deux fois, ce fut à votre profit, et pour montrer mon dédain à cette Blanche de Bourbon. Je l'envoie à Médina Sldonia pour m'y ouvrer une bannière; le fond, couleur de son sang, la broderie, de ses larmes. Cette bannière, dona Maria, je la ferai faire pour vous. » Aussitôt il appelle Inigo Ortiz, un prud'homme renommé; il lui dit d'aller à Médina pour finir l'œuvre commencée. — Non ferai, sire; qui tue sa dame, est félon à son seigneur. — Le roi , irrité à ce mot, est entré dans sa chambre. Il appelle un arbalétrier à masse et lui fait son commandement. L'arbalétrier va chez la reine et la trouve en oraison. Elle vit l'arbalétrier, elle vit sa triste mort. Il dit : — Madame, le roi m'envoie ici pour que mettiez ordre à votre âme avec celui qui Ta créée. Votre
5i8 APPENDICE.
heure est venue et je ne saurais l'allonger. — Ami, dit la reine, je tous pardonne ma mort. Si le roi mon seigneur Tordonne, faites comme il a commandé. Mais qu'on ne me refuse pas la confession pour que je puisse demander pardon à Dieu. Ses larmes et ses sanglots attendrissent le massier. Lors, d'une voix faible et tremblante, elle se prit à dire : « 0 France, mon noble pays! ô mon sang de Bourbon ! aujourd'hui j'accomplis mes dix-sept ans, je vais sur dix-huit. Le roi ne m'a point connue. Je m'en vais avec les vierges. Castille, dis-moi, que t'ai-je fait? Je ne t'ai point trahie. Les couronnes que tu me donnas sont couronnes de sang et de soupirs; mais une autre m'attend au ciel qui sera de plus grand prix. » Elle achevait ce propos quand le massier la frappa; la cervelle de sa tète est semée par la salle.
(G) Convention de Monzon.
El rey de Aragon :
Prometemos à vos don Anrich conte de Trastamerra queus ayudarcmos a conquérir el regno de Castiella bien e vcrdaderament, con condicion que nos dedcs e siades tenido de dar en franco e libero alou con regalias de rey la seysena part de todo lo que conquerredes en el regno de Castiella en aquella part ho partes que nos estiéremos personalment ho por otro. E assi como nos vos somos tenido dayudar a conquérir el dito regno, assi vos siades tenido à nos ayudar contra todo hombre, e encara con lo que avredes conquerido e seer amigo de nuestros amigos e enemigo de nuestros enemigos. Escripta de nuestra mano en Monçon, al zaguer dia de Marco l'anyo 1363. — E yo el conde don Enrique prometo a vos, sefior Rey, que compliré de bonamient todo lo que vos e de complir segunt dessuso y e por vos dito. Escripta de mi mano, el dia dessuso dito.
Rex Petrus — Yo el Conde.
(H) Traité de Benifîir :
In nomine sancte et individue Trinitatis, Patris et Filii et Spiritus sancti, amen. — Dum grandia et innumerabilia dona mihi collata per vos, serenissimum principem et dominum nostrum, dominum Petrura Dei gratia regem Aragoniae, Valentiae, Majoricae, Sardiniœ et Corsicae, comitémque Barchinonis, Rossilionis et Ceritanise, considère ego humilis subditus et vassalus vester Henricus cornes Trastamarae; dum couspicio me per vos hercditatum in dominatione vestra sic notabi-
liter, villis et castris, quae et quas mihi dedistis; dum attende vos me non ut vassallum set (sic) ut servitorein et socium in omnibus pertractare; nam vestri solita clcmentia pro mvcc equitibus et m peditibus de stipendio per vos dari solito, mihi mandastis continue responderi ultra plures gratias quas mihi facitis incessanter, tantum reputo me dominationi vestrae obhgatum, quod nec video nec imaginare possum unde possira pro tantis beneficiis vestre Celsitudini vice consimili respondere. Igitur, predictis prospectis, et prospecte, inter vos dominura regem et me fuisse tractatum ut, vos dominus rex, cum certis viris, equitibus et peditibus, et ego cum meis familiis, intremus regnum Castellae pro invadendo, adquirendo et occupando regnum istum (sic), seu illara partem ejusdem quam poterimus, prout Dominus ministrabit; cujus praetextu intrare, vos dictum dominum regem infinitos sumptus facere oportebit; tenore presentis qui dignum existit et consonum racioni , ut ex quo in conquista hujusdem bona vestra innumerabiUa et subditorum vestrorum expendendre habctis, commodum et profectum, dante Domino, possitis assequi et habere, dono donacione irrevocabili inter vivos, vobis dicto domino, domino régi, ac vestris, perpetuo, totum regnum Murciœ cum civitatibus, villis, oppidis et castris in eodem regno existcntibus, necnon civitates ac villas subscriptas : Requenam, Otiell, Moya, Canyet, Concham, Molinam , Medinam Celim , Almazanum , Soriam , Agredara , cum universis et singulis aldeis dictarum civitatum et villarum et uniuscujusque earu m , videlicct regnum predictum ac civitates et villas subscriptas cum comitatibus, vicecomitatibus, si qui sunt, cum rochis, fortaliciis eorumdem, domibus, turribus et aliis quibusvis juribus, portubus maris, ripariciis, comitibus, vicecomitibus, comitoribus, vervassoribus et baronibus seu richis hominibus, miUtibus, dominabus, civibus, burgensibus, hominibus et feminis cujuscunique status seu preheminenciae sint, christianis, judseis et sarracenis, in predictis regno, civitatibus, villis, aldeis, oppidis, castris et locis predictis habitantibus et habitaturis, et cum omni cognitione pacis et treugse, mero et mixto imperio, ac omni modo jurisdictione civili seu criminali, alta vel baxa,cum saliciis, piscationibus, venationibus, mineriis, trobis, fluminibus, vectigalibus et aliis exitibus et proventibus quibuscumque, molendiniis, furciis, questiis, subsidiis, adimprivis, serviciis realibus vel personalibus et eorum redemptione, monetatito, conis, albergis, feudis, feudatariis, potestatibus et emporiis, et cum omnibus aliis juribus in dictis regno, civitatibus, villis, castris, opidis et locis pertinentibus cuicumque, qui fuit, est, vel erit rex Castellae, Hujusraodi
vero donacionern facio vobis dicto domino, domino régi et vestris perpétue; si per me in régna Castellae, vel major pars, eorumdem (sic) cura vestri adjutorio fuerint adquista; et quia ad presens ego non habeo nec possideo aliquid ex prcdictis, nec jus aliquid mihi compctit in eisdcm , et ob hoc posset dici quod hujusmodi donatio nuUius existit effîcaciae seu valoris, quia tum cum vestri adjutorio quam cum serenissimo principi domino Karrulo régi Navarre et gentibus suis, quorum et meis familiis stipendiura et, ultra slipendium , plures sumptus prosecutionis hujus tam arduissimi negotii ministratis, ego intendo regnum Castellœ adquirere supradictum vel majorem partem ipsius; nunc, prout quidquid juris rationis et actionis, tam ratione conquistœ vel alias, in regno Murciae civitatibus, villis et aldeis superius specificatis mihi competere poterit, quibuscumque titulis, causis, rationibus sive modis, dono donatione irrevocabili intervivos; et ex tune promitto vos dictum dominum, dominum regem in possessionem regni Murciae, civitatum et villarum superius specificatarum inducere vacuam et expeditam, vel si vos malueritis, possitis possessionem ipsam libère adipisci et adeptam licite retinere.
Quoniam ego nunc pro tune in possessionem omnium premissorum vos induco, et super ipsius possessionis apprehensione et retenlione plenam vobis dono et concedo potestatem, constituendo me nunc pro tune possessionem praedictorura , cum per me adepta fuit vestro nomine precario possidere jura, actiones reaies et personalcs, utiles, directas pariter atque mixtas, vobis concedendo, ac in vos transferendo irrevocabilitcrplenojure; mandans nihilominus tenore presentis, universis et singulis comitibus, vicecomitibus , comitoribus , baronibus , vervessoribus, militibus, civibus, burgensibus et aUis quibuscumque et cujuscumque status vel conditionis existant, quod vos ex tune in dictis regno, civitatibus, villis, castris et locis predictis pro domino habeant, vobisque in omnibus et singulis intra regnum et terras ipsas existentibus parcant, respondeant et obediant et pro predictis omnibus homagium praestent ac etiam juramentum, ac vos pro rege et domino eorum naturali habeant et teneant. Ego enim nunc ut ex tune absolvo et absolvere, si opus fuerit tune temporis, promitto, omnes et singulos comités, vicomites, magnâtes et alios supradictos ab omni homagio, dominio et fidelitate quibus mihi tune temporis adstricti fuerint pro predictis, absque aliqua retentione. Et ulterius promitto vobis dicto domino régi et vestris, quod si presens donacio defectum aliquem pateretur vel posset dici ineffîcax, quod ego ex tune cum dicta régna Castellae vel majorem partem ipsorum, ut est dictum, vestri ad-
jutorio adquisivero, faciam vobis donacionem ut melius et utilius dictari possit ad vestrum commodum de eisdem regno Murciae, civitatibus, villis, locis et aldeis superius specificatis et in eorumdem possessionem vos inducam libère et absque contradictione quacunque. Et si forte per aliquas personas, collegia seu universitates regni Castellae sicut hiis (sic) fieret aliquaquaestio vel controversia, ex tune promitto eandem repellere, ac regnum ipsum, civitates, villas et aldeas praedictas faciam per vos et vestros pacifiée possideri. Et si forte per vos dictum dominum , dominura regera , vel gentes vestras regnum Murciae, civitates, villae, loca et castra prœdicta quae vobis dono, occupata fuerint seu conquista quomodocumque, promitto vobis dicto domino, domino régi ac vestris, numquam per me seu meos fiet, intentabitur seu movebitur questio aliqua, petitio sive demanda; imo, si vobis fieret per aliquas personas, promitto vobis et vestris bona fide et sine dolo quod ego defendam ab inde vos et vestros totis meis viribus cum armis et aliter taliter, quam regnum ipsum, civitates, ville, loca et castra praedicta per vos et vestros possidebuntur pacifiée et quiète, prout cetera régna vestra cum juris plenitudine possidetis. Casu vero quo ego dedero dicto domino, domino régi Navarre partem aliquam regni Castellae, ex tune promitto vobis dicto domino, domino régi et vestris quod ego dabo vobis, computatis et comprehensis praedictis quae vobis dono in tenencia eorum quae nunc vobis dono, de eo quod vos eligeritis tantum quod excédât in triplum seu in très partes ultra quod valuerint ea quae dabo dicto régi Navarre predicto. Volo tamen quod si aliquid dedero dicto régi Navarre, sive non, predicta omnia quae vobis dono, in eorum permaneant robore et valore. Et ideo, promitto vobis dicto domino, domino régi et vestris perpétue in manu et posse notarii infra scripti, tanquam publiée persone a me nominate, omnium quorum interest vel intererit légitime stipulants, pasciscentis et recipientis, praedictam donacionem et omnia alla et singula supra dicta, rata, grata, et firma perpetuo habere, tenere et observare et nunquam in aliquo contrafacere vel venire jure aliquo sive causa; renuncians super hiis legibus dicentibus donationes posse causa ingratitudinis revocari et quibuscunque legibus canonicis, civilibus, municipalibus seu aliis quibuscunque juribus quibus contra praedicta in aliquo contra ire. Et ad majorem corroborationem promissorum, juro per Deum et ejus sancta lUI evangelia corporaliter a me tacta ac facio homagium ore et manibus commendatum vobis dicto domino régi de tenendo et observando promissa omnia et singula et de non contrafaciendo aliquid in promissis jure aliquo sive causa. In quorum
omnium testimonium facio vobis dicto domino régi fieri et sigilio meo irapendenti coramunire presens publicum inslrumentum. Quod est actum in loco de Benefar, décima die octobris anno a nativitate Dni M.ccc.LX. tercio S. "J* Henrici comitis Trastamarae praedieti, qui hic laudo, concedo, firrao et juro et praesto homagium ut est dictum. Yo el Conde.
Testes hujus rei sunt Guillermus de Uxio et Raymundus de Pcrillionibus milites, armorum uxerii dicti domini régis. Sig -J- nura mei Bernardi Michaelis auctoritate illustrissimi domini régis Aragonie notarii publiai per totam terram et dominacionem suam, qui premissis una cura dictis duobus testibus interfui eaque scribi feci et clausi.
(I) Adresse delà commune d'Avignon au camérier de Grégoire XI.
Pater reverendissime, pro parte dilectorum subjectorum vestrorum, consilii et consiliariorum civitatis Avinionis, domini nostri pape, juxta ordinalionem per venerabilem et benignum patrem illis traditam, super propositione et petitione domino nostro pape, pro illorum parte, die sabbati proxima preterita , vestra Reverentia présente, factis, super quinque membris propositis, ad efFoctum ut illorum supplicatio et petitio, super supplicatis et petitis, vestris bonis mediantibus, intercessione, labore et precibus, suum debitum consequantur effectura, de quo infallibiliter sperant, ad vestri meraoriam proposita et supplicata, inferius per ordinera describuntur et responsiones singulariter et singulis per dominum nostrum papam facte.
Item, et quia, reverendissimus in Christo pater, dominus cardinalis Iherosolimitanus, tune vicarius civitatis Avinionis et rector comitatus Venayssini, pro quibusdam conventionibus et pactis habitis et factis cum domino Bertrando de Clequino, dum castrum Tarasconis tenebat, ob sensum quinque millia floronorum auri, quos dicitur récépissé de thesauro Sedis Apostolice, et in suo recessu dicere debuit quod per cives debebant solvi, quamvis (cum débita reverentia loquendo) nunquam de consilio et scientia dicte civitatis predicti tractatus facti fuerant, aut dictorum florenorum quantitas fuerit soluta, sed dumtaxat quantitas quinque milia Irancorum fuerit promissa et soluta eidem domino Bertrando (dum super campis et territorio civitatis Avinionis existeret, ad effectum ut recederet de districtu et episcopatu Avinionis, et Comitatus Venayssini cum toto ejus exercitu) solvenda prorata inter dictes comitatum, civitatem et terras et personas
APPEISDICB. 583
ecclesiasticas et collegia, et in ipsa ultima promissione, prefati consilium et cives Avinionis consenserunt, et pro solvendam portionem suam, de auctoritate curie taliam imposuerunt, et de pecunia dicte talie de qua pecunia ô (1) levanda solvere debebant creditoribus à quibus mille et quingentos florenos auri receperant a rautuo, pro solvendo dicto domino Bertrando, ipsam compositionem ultimam suam pro rata eorum; Reverendissima tamen vestra Palernitas, doraini camerarii mandate, providus vir magister Johannes de Regio exigera nictitur et exigit tallias predictas, ad effectum ut illas tradat domino thesaurario domini nostri pape, pro satisfaciendo eidem de quantitate levata de thesauro, ut premittitur, et per hoc oporteret talliam novam imponere cum magna displicentia consilii et universatis hujus civitatis dominice vestre, propter quod supplicarunt eidem domino nostro pape, ut pecuniam de thesauro levatara solvi mandaret de pecunia gabellarum pro rata tangente cives, sicut de premissa pecunia per ipsos, ut dictum est, factura fuit, et pecunias de taUiis per cives jam dictos levandas, civibus relinquerent, pro satisfaciendo creditoribus à quibus mutuo pecunias receperunt quoad solverunt pro secunda compositione cum dicto domino Bertrando facta, et pênes quos consilium et consiliarii se obUgarunt, et sic tallia nova fieret; quod esset dos gratum ac consilio, consiliariis ac universitati et magistris, pupillis, orphanis, viduis ac miserabilibus personis qui incessanter pro dominica vestra ad Deura supplicabunt, pro ejus statu prospero, vita longeva et salute anime, que ultra alla appetitur et desideratur.
Ad hoc respondit idem dominus noster papa pro ut precedens.
(Ad precedens capitulum respondit idem dominus noster papa decens fore et esse quod petebatur... quod traderemus reverentie vestre memoriale sibi faciendum ad affectum ut cum consilio aliquorum dominorum et vestro deliberare et ordinare super petitis et supplicatis in articulo contentis posset et valeret.)
(K) Don Pedro, etc., a los honrados nobles amados e fieles nostros todos e cadauno, perlados richos-hombres, cavaliers e otros havientes lugares en nostro regno e aun a todos e singles officiales nuestros à los quales las présentes pervendran salutem et dilectionem. Porque el lugasdcjPina el quai es seydo barreyado por estas companyas de Francia que son en nuestra tierra, se pueda reparar, queremos e vos
(l) Les U'ois mots de qua pecunia, qui précèdent le signe ô dans le texte, doivent être supprimés.
rogamos afectuosament que enduistades todos e sengles hombres e muUeres que por medio de las ditas companyas son foydos entre los ditos vuestros lugares o nuestros, que luego que las ditas companyas se partan destas partidas, tornen al dito lugar de Pina con todos los bienes que han levados consi, catando vos que sobre esto non fagades algun embargo a los ditos hombres, ca si lo faziades nos hi puniriamos rigarosament segunt trobariamos de fuero e de razon. Dada en Çaragoza dins nuestro sello secreto a 24 dias de febrero m.ccc.lx.vi.
(L) Romance de la mort de don Pèdre.
Poitrine contre poitrine, s'enlaçant dans leurs robustes bras, voilà le cruel don Pèdre et don Henri son frère. Ce ne sont point embrassements d'amour, ceux-là qu'ils se donnent. L'un tient une dague, l'autre un poignard acéré; le roi étreint Henri, Henri serre le roi; l'un enflammé de colère, l'autre de rage embrasé. A cette lutte furieuse un seul témoin assiste : c'est un page d'épée de Henri, qui, de dehors, regarde leur combat. Enfin, las de lutter, ô cas épouvantable! tous deux sont tombés sur le carreau, et Henri s'est trouvé dessous. Le page, voyant son seigneur en si périlleuse aventure, s'approche du roi par derrière et le tire fortement. Ma main, dit-il, n'ôte point un roi, ne fait pas un roi; mais je fais mon devoir, mon devoir de serviteur. 11 jette le roi à la renverse et Henri vient en dessus. Il frappe de son poignard le faux roi dans la poitrine. Avec des flots de sang le fil de la vie étant tranché, sortit l'ame la plus cruelle qui vécût en poitrine chrétienne.
Nota. Parmi les romances assez nombreuses relatives à don Pèdre, je n'ai traduit que celles qui renferment quelques détails historiques. Pour les autres, on peut consulter le Romancero gênerai ou le Tesoro de Romanxes publié par M. Ochoa.