RESTAURATION DE DON PÉDRE. - 1367-136S
Le prince de Galles entra dans Burgos quelques jours après don Pèdre. Là, leur mésintelligence éclata de nouveau et de la manière la plus flagrante. Le premier se plaignait amèrement que son allié lui vendît trop cher ses services; le second que l'on n'exécutât pas fidèlement le traité de Libourne. On remarqua que le prince voulut prendre son logement hors de la ville, loin du roi, qui s'était établi dans le château : ils semblaient se méfier l'un de l'autre. Edouard n'était plus consulté sur rien, et don Pèdre prétendait gouverner seul, comme par le passé. A peine arrivé dans Burgos, il fit arrêter l'archevêque, Jean de Cardalhac, né en Gascogne et parent du comte d'Armagnac, un des principaux chefs de l'armée anglaise. Pour rendre impossible toute intercession en sa faveur, le roi le fit partir précipitamment pour le château d'Alcalà de Guadaïra, en Andalousie, où l'attendait un de ces cachots creusés sous terre, affreuse invention du despotisme féodal (1).
(1) Ayala, p. 473 et suivantes, appelle cette prison un 5t7o. L'archevêque y passa près de deux ans. Il fut depuis archevêque de Toulouse.
Peu de temps après, on conduisit dans la même forteresse Diego de Padilla, maître de Calatrava et beau-frère du roi. On a vu qu'il s'était hâté de faire sa soumission à don Henri, avant même que don Pèdre eût quitté ses états, et, par la promptitude de cette défection , il avait obtenu de l'usurpateur la conservation de sa haute dignité, ou plutôt que don Henri s'abstînt de i)rononcer entre lui et don Pedro Mofiiz, qui se prétendait aussi maître de Calatrava (1). Padilla avait cherché à se faire oublier, se cachant, en quelque sorte, dans les châteaux de son ordre, Lorsque l'approche des Anglais eut obligé don Henri à réunir toutes ses forces, Padilla, par des lenteurs calculées, fit en sorte de demeurer en arrière et n'assista point à la bataille de Najera. Instruit du résultat, il accourut auprès de don Pèdre à la tête d'environ deux cents chevaliers de son ordre, appelés par lui, disait-il, pour voler au secours de leur légitime souverain. Don Pèdre ne fut point la dupe de ce mensonge; dès qu'il vit la Castille soumise, il fit arrêter le traître et le jeta en prison. Padilla y mourut au bout de quelques mois. 11 avait été déjà remplacé dans ses fonctions par Martin Lopez, maître d'Alcântara (2).
(1) Tprres y Tapia, Cron. de Alcdnt., t. II, p. 102 et suiv.
(2) Rades, Cron. de Calai-, Ç- 58, 59. — Torres y Tapia, Cron. d'J/cân-î tara, prétend que don Diego de Padilla était mort en 1365, et il cite une protestation des frères de Calatrava contre l'élection de Martin Lopez datée du 30 août, ère 1403 (1365). Voyez t. II, p. 103 et suiv. M. Llaguno discute et condamne ce document dans une noie à laquelle nous renvoyons le lecteur. Ayala, p. 596. — Suivant Ayala, Padilla aurait été rais à moit dans le donjou d'Alcalà de Guadairu en 136? par çrdie du roi, qui avfit »pprU qu'il voivrcspondait avec les rebelles. Ayala, p. 536.
HISTOIRE DE DON FÈDRE- Si^
En apprenant ces arrestations, surtout celle du prélat gascon, le prince de Galles crut voir un outrage direct à sa personne. Il réclama, mais inulilenientj don Pèdre lui déclara qu'il n'avait plus besoin de l'armée anglaise, et qu'elle était pour lui une lourde charge. Il invita le prince à repasser en Guyenne, le priant toutefois de lui laisser, pour quelque temps encore, un millier d'hommes d'armes. Nayant plus de bataille à livrer, plus de gloiie nouvelle à acquérir, Edouard ne demandait pas mieux que de retourner dans ses états. Sa santé, affaiblie déjà depuis long-temps, s'était fort empirée par les fatigues de la dernière campagne, et d'ailleurs quelrques démonstrations menaçantes du roi de France rendaient nécessaire sa présence à Bordeaux; mais, avant de quitter l'Espagne, il voulait que ses capitaines reçussent les indemnité? qui leur étaient dues, dont lui-même avait fait les avances, ou dont il s'était rendu caution. En outre, il exigeait la remise des ports de la Biscaïe, que, par le traité de Libourne, don Pèdre s'était obligé à lui céder; or, de la part du roi de Castille, rien n'indiquait la moindre disposition à tenir ces promesses. Edouard réclama, non sans aigreur. De part et d'autre, des commissaires furent nommés, car déjà les deux alliés ne correspondaient plus que par ambassadeurs. A la demande de» subsides, les ministres castillans répondirent par d'autres ré-r clamations. D'abord ils s'élevaient contre les violences commises par l'armée anglaise, qui, pour l'indiscipline et les habitudes de |>illage, ne le cédait en rien aux aventuriers de don Henri. Puis ils se plaignaient que, pendant le séjour du roi &eL Guyenne, l'or et l'argent monnayé qu'il avait apporté d'jEs-
oiH HISTOIRE DE DON PÈDRE.
pagne et distribué aux capitaines anglais pour les préparatifs de leur expédition, n'eût été accepté qu'avec un droit de change usuraire; que les pierreries cédées par don Pèdre au prince, pour le même motif, n'eussent été évaluées qu'à la moitié de leur prix. Ils prétendaient qu'avant de traiter la question des subsides dus à l'armée anglaise, on fît une nouvelle estimation de toutes les valeurs avancées par le roi avant son entrée en campagne. Les Anglais répliquaient qu'il était impossible de revenir sur ces transactions, et soutenaient qu'euxmêmes avaient perdu à recevoir l'or et les pierreries apportés de Castille, obligés qu'ils étaient de s'en défaire à vil prix pour acheter des armes et des chevaux de guerre. Pendant quelque temps, on s'opiniâtra dans celte discussion, jusqu'à ce qu'il fût démontré que le trésor du roi était vide. Il fallut bien que le prince, qui s'était rendu caution de don Pèdre auprès des capitaines anglais, consentît à donner du temps à son allié pour l'acquittement de sa dette, mais il demanda pour sûreté vingt châteaux en Castille. Cette prétention blessante pour l'orgueil national fut fièrement rejetée. A chaque instant les difficultés augmentaient, et sur aucun point les commissaires n'étaient près de s'entendre. Le chiffre même des subsides dus élait vivement contesté, et, après beaucoup de débats inutiles, les Castillans demandèrent que toute autre question fût ajournée, jusqu'à ce que, d'un commun accord, on eût réglé le montant des sommes dues par le roi. C'était une nouvelle question fort longue à traiter, encore plus malaisée à résoudre, car chaque partie présentait un compte auquel l'autre partie refusait son approbation. Quant à la cession des villes de Biscaïe, don Pèdre se montrait facile en apparence, et pressait même auprès de la députation provinciale l'exécu-
tion du traité de Libourne; mais on l'accusait d'envoyer en secret des émissaires porteurs d'instructions toutes différentes. D'ailleurs, les hommes qui connaissaient les lois et les coutumes des Basques savaient bien que ces peuples ne reconnaissaient à personne le droit de disposer d'eux, et qu'ils étaient surtout fort éloignés de consentir à devenir les vassaux du roi d'Angleterre (I).
Les exigences des Anglais, les lenteurs calculées des Castillans, prolongèrent les négociations pendant plusieurs semaines. Après de vives discussions, les commissaires s'entendirent à la fm sur l'évaluation des frais de l'expédition, et, comme il était impossible de les solder en ce moment, il fut convenu que le prince de Galles demeurerait garant du roi auprès des capitaines anglais, créanciers de ce dernier. Don Pèdre promit de paver la moitié de la dette dans un délai de qualre mois, pendant lequel l'armée auxiliaire, soldée par lui, occuperait la province de Valladolid. Jusqu'au paiement définitif de tous les subsides, les princesses, filles de don Pèdre, devaient rester en olage à Bayonne. Des commissaires anglais et castillans furent chargés de procéder à la remise des ports de Biscaïe; enfin il fut convenu que la ville et la seigneurie de Soria seraient données à Jean Chandos en paiement des sommes quil avait prêtées ou dépensées pour l'expédition. Sir Hugh de Calverly se fit également confirmer la donation du comté de Carrion, dont il avait déjà reçu l'investiture de don Henri. Tout étant ainsi réglé, les conventions furent ratifiées par les deux princes et jurées solennellement par eux dans la cathédrale de Burgos. Aussitôt après la cérémonie,
(1) Ayala, p. 47i et suit.
ils se séparèrent, Edouard pôilt allef prendre ses ^ilhrtièfs dans la province de Valladolid, don Pèdre pour parcourir son royfiume et presser, comme il le promettait, le recouvrement des conlril)Utions destinées à l'armée anglaise (t).
Quatre rnois s'écoulèrent, et le premier paiement i)romis Â'ëut pôlrtl lieu. Alors même que le roi eût voulu franèhément s'acquitter de sa dette, l'épuisement de ses finances hê le lui eût pas pet-niis. Lès villes de Biscaïê refusèrent netteftient de recevoir les Commissaires dhglais et se mirent eti défense, rie cachant pas qu'elles y étaient autorisées par leiir légitimé seigneur, le rôl de Castille. Cependant l'oisiveté, l'ivrognerie, la dySsenterie, décimaient rapidement l'armée d'occupation. Le soleil bl-ftlant de l'Espagne vengeait lés vaincus de Najera. Chaque jour les officiers de don Pèdre étaient habiles à inventer quelque nouveau prétexte pour différer rexêcutiôn du traité de BurgôS. Lorsque Chandos vint réclamer ses letlt-es patentes pour l'investiture de la seigneurie de Soria, on lui demanda des droits de chancellerie si éléVés, qu'Us ekcédàiétlt peut-être la valeur du dO' maine qu'on lui donnait. Le prince de Oalles, étourdi par lés plaintes de ses capitaines, excédé des Icnteufs interminables sans cesse opposées à ses réclamations, malade, furieux de Se voir jouer ouvertement, repassa en Guyenne vers la fin de l'automne, ramenant à peine le cinquième de sa brillante ârnlée, et ne rapportant d'Espagne que là stérile gloire aèquise dans la plaine de Najera (2).
(1) Ayala, p. 47i, 483. — Froissart, Uv. 1 , 2e partie, chap. 2i3 et 245.
(2) Post hœc periit populus angllcanus iii Hispania de fluxu ventris et aliis infirmitatibus, quod vix quiutus homo redierit in Angliam. Knyghton, Hist. Angl. script., tome TI, p. 2629.
BISTOIRB DÉ DON PÈDRE. ^lÔ
Si don Pèflre n'exécutait pas les promesses faites ari prince de Galles établi avec une armée au centre de son royaume, on conçoit qu'il u>ât de moins de ménagements encore à l'égard du roi de Navarre, allié moins loyal et voisin moins dangereux. Il n'eut garde de lui céder la province de Logrono, et je ne sais d'ailleurs si Charles eut l'impudence de la réclamer. Nous avons laissé ce prince astucieux prisonnier volontaire d'Olivier de Mauny dans le château de Borja, attendant, pour jeter le masque, que la victoire se fût déclarée pour l'un des deux prétendants à la couronne de Castille. La bataille de Najera ayant fait cesser toutes ses incertitudes, il ne songea plus qu'à sortir de prison sans qu'il lui en coûtât rien. On a vu qu'il avait acheté la connivence du capitaine breton par la promesse de la seigneurie de Guibray et d'une rente de 3,000 francs. Tromper un aventurier n'était pas chose facile; mais, en fait de fourberie, le Navarrais n'avait pas son égal. D'abord, laissant un de ses fils, l'infant don Pèdre, en otage à Borja, il eut l'art de persuader à Mauny de l'accompagner jusqu'à Tudela, où, disait-il, sa rançon lui serait comptée. Mauny ne connut à quel homme il avait affaire que lorsqu'il était déjà au pouvoir de son prisonnier. Arrivé à Tudela, on le jette dans un cachot. Son frère, en essayant de se sauver, est tué par les satellites du roi. Olivier lui-même s'estima heureux de recouvrer sa liberté en faisant relâcher le fils de Charles. Tel fut le dénoûment de cette ignoble comédie (1).
(1) Ayala, p. i6i.
Le plus épouvantable désordre régnait en Castille. Après le premier moment de stupeur, chacun se mit à calculer les forces et les ressources de don Pèdre. Il était hors d'étal de payer les Anglais, et, ne les payant pas, il perdait l'appui que lui donnait la terreur de leurs armes. On pouvait déjà prévoir qu'aussitôt après l'éloignement de ces redoutables auxiliaires, il se trouverait dénué de tout en face d'un peuple mécontent et humilié, qui venait d'apprendre combien une révolution était facile. En attendant, les liens de l'obéissance étaient [tartout rompus. Il y a dans le caractère espagnol une force d'inertie qui combat encore lorsque toute résistance semble impossible, et qui suit réparer les plus désastreuses défaites. Gagner du temps est une maxime nationale (1), et c'est surtout dans les grandes commotions politiques qu'elle trouve son application. En annonçant sa victoire à toutes les communes de son royaume, don Pèdre s'était hâté de réclamer pour lui-même le paiement des taxes votées dans les cortès de Burgos, et déjà soldées à don Henri. Il déclarait qu'elles avaient été indûment accordées à l'usurpateur, et cependant il était réduit à invoquer les décrets d'une assemblée qui avait prononcé sa déchéance (2). Par cette étrange fiction, obligé de rendre hommage à l'autorité des cortès, la seule que la nation respectât encore, il semblait avouer publiquement son impuissance à commander par lui-même. La plu-
(1) Dar tiempo al tiempo.
(2) Cascales, Hisl. de J^urcia. Lettre de don Pèdre au conseil de Murcie. Tolède, 20 mai 1405 (1367), p. 151.
part des villes ne répondirent point à ses demandes par des refus directs, mais elles inventaient mille prétextes pour difr férer le paiement d'une taxe que sa destination rendait encore plus odieuse à l'orgueil national. Si le roi trouvait si peu d'obéissance parmi les comnuines, sur le dévouement desquelles il avait l'habitude de compter, on peut juger de la résistance de ses grands vassaux, de tout temps indociles à son autorité. Les riches-hommes écha|)pés à la défaite de Najera, ou suspects par lenr conduite pendant l'usurpation de don Henri, ?e fortifiaient dans leurs châteaux, résolus d'y attendre patiemment, soit l'occasion de traiter avec le roi légitime, si son gouvernement se consolidait, soit de re[)rendre les armes contre lui, si le parti vaincu relevait la tête. Don Pèdre, sans argent, sans armée, n'ayant ni la volonté ni le pouvoir d'acheter les services des Anglais, cherchait en vain autour de lui une obéissance empressée ou une rébellion ouverte. Suivi de quelques hommes d'armes, il allait de ville en ville presser l'exécution de ses ordres, et ne donnait que le spectacle de sa faiblesse aux peuples qu'il voulait intimider.
Dans cette triste sihiation, cependant, linflexibilité de son caractère ne se démentit pas. Le malheur ne lui avait rien appris ni rien fait oublier. Il s'aperçut qu'on commençait à ne plus le craindre, il n'essaya pas de se faire aimer. Prêtre, noble ou bourgeois, quiconque s'était fait remarquer par son empressement à servir 1 usurpateur trouvait en lui un juge aussi inexorable qu'au temps de sa prospérité. Avant de quitter Burgos, il ordonna l'exécution d'un des principaux chevaliers et d'un des plus riches bourgeois de cette ville, comme s'il en eût voulu décimer toutes les classes (1). A Tolède, il
(1) Ayala, p. 496.
522 dI9¥0»E &t fiÔN »Êt)»Ê.
se fit donner des otages cotnmé dans une pl.lcè cônquifee, et les traîna en Andalousie à sa suite. A Cordoue, il àrrôla luimême seize gentilslionimes des premières familles, qu'il livra bientôt après aux bourreaux, comme convaincus d'avoir appelé don Henri dans leurs murs. D'autres exécutions non moins sanglantes signalèrent son entrée à Séville. Quelquesunes du moins pouvaient paraître justes : telles que la mort du Génois Boccanegra et de Martin Yanez, dont la trahison avait eu des suites si funestes pour don Pèdre (1). Mais, après le châtiment de ces grands coupables, les échafauds se dressèrent indistmctement pour les magistrats et les officiers subalternes qui avaient acce[)té d'obscures fonctions soUâ l'usurpateur. Il semblait que la mauvaise fortune eût redou^ blé la cruauté du roi ; maintenant sa vengeance aveugle s'appesantissait jusque sur les parents des rebelles, et, chose horrible aux yeux des Castillans, elle n'épargnait pas même les femmes. L'exécution de dona Urraca de Osorio excita surtout l'indignation publique. Le seul crime de cette dame était que son fils, don Alphonse de Guzman, eût refusé de suivre le roi dans son exil; mais, loin de porter les armes contre lui, il vivait retiré dans l'Andalousie au moment de la bataille de Najera. Depuis, redoutant le courroux du roi, il avait été chercher un refuge dans la ville d'Alburquerque. A la vérité, cette place, devenue le rendez-vous des mécontents du Midi, était alors comme un foyer d'insurrection. Don Pèdre, hors d'état de réduire ces rebelles, tourna sa fureur contre la mère de don Alphonse qu'il accusa de correspondre avec eux. Son supplice fut horrible. S'il faut en croire la chronique de Séville, elle fut brûlée vive hors des remparts, au lieU où est
(1) Ayala, p. 497.
HIStOIKB DE DON PtUtii. ^îi
aujourd'hui la promenade publique. On fûcoilte ({Wè, les yêtements de dona Urrdca s elant déranges sur le bûcher au moment où les bourreaux venaient d'y mettre le feii, une de ses femmes, nommée Léonor Davalos, se jeta au milieu des flammes et périt avec elle en la couvrant de son corps (1).
Ces affreuses exécutions, ces vengeances abominables, ne faisaient qu'augmenter le nombre des mécontents et susciter d« nouvelles Cofispiratlons. Ort vit alors quelques seigneurs y prendre part, qui, jusqu'alors fidèles à don Pèdre dans la mauvaise fortune, s'éloignaient de lui maintenant, comme d'un insensé courant à sa perte. Parmi tous les serviteurs du roi, celui qui par les preuves répétées de son dévouement semblait le plus à l'abri du soupçon, c'était Martin Lopez de Gordouê, compagnon de son exil et son amba$t-ûdeur auprès du roi d'Angleterre. Dépuis son retour en Castille, dOn Pèdrè, ayant dépouillé de la maîtrise de CalatraVa Diego de Padilla, dont j'ai raconté la trahison, avait conféré cette dignité à Mattin Lopez, comme plus avantageuse que la maîtrise d'Alcântara dont il était précédemment pourvu, tout récertiment, il venait d'y joindre le gouvernement de Mut-cie et celui de Cordouê. C'est dans cette derhière ville, sa patrie, que Martin Lopez avait fixé sa résidence. Jadis il s'était fait remarquer par son inflexibilité dans l'accomplissement des ordres les plus rigoureux de son maître. Maintenant sa conduite était toute différente. Il ne s'appliquait plus qu'à gagner l'alTeclion de ses compatriotes, déplorant avec eux la sévérité de son maître, et s' attribuant à lui seul le mérite des rares faveurs accordées par don Pèdre. Soit qu'il cédât à quelques sugges-
(1) Ayala, p. 500. — Zuniga, An. de Sev., t. II, ^. it3.
tions étrangères, soit qu'il ne suivît que les conseils de sa propre ambition, il commença bientôt à laisser deviner un projet qui ne pouvait manquer de produire une certaine impression sur la noblesse castillanne, beaucoup plus jalouse de son autorité que de la grandeur du pays. Martin Lopez, blâmant ouvertement la polilique du roi, disait qu'il était temps de mettre un terme à ses violences insupportables, qu'il fallait défendre le roi contre ses propres fureurs et lui donner une tutelle pour le gouvernement de la Caslille. Ces fonctions, ajoutait-il, ne pouvaient cire confiées en de meilleures mains qu'en celles du prince de Galles, ce parfait modèle de la clievalerie. Don Pèdre, cependant, serait obligé de résider à Tolède. On le marierait, et l'on délivrerait ainsi le royaume de cette pépinière de bâtards dont, à sa mort, les prétentions pouvaient causer les plus graves désordres. Tout le royaume serait divisé en quatre grands gouvernements, administrés par des seigneurs du pays, car la tutelle du prince anglais ne devait être que purement nominale et honorifique. Pour lui-même, Martin Lopez se réservait l'Andalousie et Murcie dont il était déjà vice-roi. Fernand de Castro aurait eu pour sa part les royaumes de Léon et de Galice, oii il exerçait de fait une autorité presque souveraine. A Diego Gomez de Castaneda, on aurait confié la vieille Castille ; enfin la province de Tolède, avec la Manche et l'Estramadure, aurait été le lot de Garci Fernandez de Villodre (1).
Je rapporte ce plan remarquable sur l'autorité d'Ayala, et il me semble trop conforme aux idées et aux vœux de la noblesse castillanne pour qu'il puisse être révoqué en doute
(1) Ayala, p, 497 pt suIt.
comme impraticable. Depuis que don Pèdre avait pris luimême d'une main forte les rênes du gouvernement, sa [)olitique constante avait été de réduire ses grands vassaux à un rôle subalterne. L'irritation de ces derniers avait préparé les voies à l'usurpation de don Henri, en 1366. Mais, si la noblesse était unanime pour secouer le joug de don Pèdre, elle se divisait lorsqu'il s'agissait de lui donner un successeur. Un grand nombre de riches-hommes, orgueilleux de leur blason sans tache, reprochaient à don Henri le malheur de sa naissance. D'ailleurs, la partialité qu'il montrait pour les étrangers qui lui avaient donné un trône blessait les susceptibilités nationales. Entre les riches-hommes qui redoutaient le despotisme de don Pèdre et ceux qui méprisaient l'origine de don Henri, Martin Lopez tentait d'élever un troisième parti. Rien de mieux combiné que son plan pour satisfaire aux [)assions dominantes des grands vassaux. Un fantôme de roi sous un tuteur trop éloigné pour être incommode, puis quatre maires du palais, véritables souverains sans en porter le litre, que pouvaient rêver de plus séduisant ces nobles seigneurs trop tiers pour souffiir un maître? Ajoutons qu'un pareil système de gouvernement n'était pas nouveau en Es[)agne. II s'y était produit tout naturellement à l'époque oîi les chn tiens commencèrent à refouler les Arabes vers le sud de la Péninsule. Récemment encore, pendant la minorité de don Alphonse, le royaume de Caslille avait été divisé de la sorte entre ses tuteurs. Après de si grandes révolutions, le moment était bien choisi pour partager les dépouilles du pouvoir royal. On ne peut savoir aujourd'hui si le prince de Galles était instruit du rôle qu'on lui réservait, et si Martin Lopez conspirait de concert avec les riches-hommes entre les mains desquels l'auto-
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rite monarchique allait se dissoudre; mais on peut croire, avec quelque vraisemblance, que les Anglais, mécontents de don Pèdre, voyaient sans peine les dispositions de la noblesse castillanne, et l'encourageaient même à l'exécution d'un projet qui ne pouvait qu'augmenter leur influence. Quant aux seigneurs désignés pour gouverner laCastille avec Martin Lopez, l'attachement singulier que don Fernand de Castro et Garci de Villûdre montrèrent au roi jusqu'au dernier moment ne permet pas de supposer qu'ils fussent entrés dans une conjuration contre un prince pour lequel ils se sacrifièrent courageusement dans la suite. A mon avis, leurs noms n'auraient été mis en avant par le maître de Calatrava, qu'en raison de l'influence extraordinaire qu'ils exerçaient dans certaines provinces, et, en se les associant, son but paraît avoir été seulement d'assurer à ses desseins l'assentiment général.
En attendant le moment d'éclater, Martin Lopez ne perdait pas une occasion de discréditer le roi et de se faire des partisans. Un jour, ayant réuni à dîner les chefs des plus illustres familles de Cordoue, il leur déclara que don Pèdre avait résolu de les faire périr, et l'on assure même qu'il leur communiqua un ordre du roi, vrai ou faux, à cet effet (t). Il eut soin d'ajouter que, tant qu'il commanderait à Cordoue, se^ concitoyens n'avaient pas à craindre qu'il consentît à devenir leur bourreau. 11 était plus facile à Martin Lo|)ez de ruiner l'autorité royale que de fonder la sienne. 11 rendit son maî-r tre odieux sunç se faire aiiner lui-même des Cordouans. CO' pendant le roi, instruit de ses menées, résolut de prévenir l'explosion du çompigt. 11 s'ouvrit à don Pedro Giron , qu'il
<l) Ayala, p. i98.
venait de faire maître d'Alcântara, et lui promit la succession de Martin Lopez s'il parvenait à le mettre entre ses mains. Pedro Giron, l'ayant attiré dans le château de Martos, dont il était gouverneur, le fit charger de chaînes et se disposait à l'envoyer à Séville, c'est-à-dire à la mort, lorsque le roi de Grenade Mohamed, lié depuis longtemps d'une étroite amitié avec Martin Lopez, intervint en sa faveur. Don Pèdre, n'ayant plus d'autre allié que le roi maure, avait le plus grand intérêt à le ménager. A Sii considération, il fit grâce pour la première fois de sa vie , et non-seulement rendit la liberté au maître de Calalrava, mais encore, bientôt après, soit qu'il se laissât persuader de son innocence, soit qu'il se crût trop faible pour le punir, il parut oublier le passé et lui rendit complètement 3a confiance (i).
Le retour prévu du prétendant allait encore augmenter l'agitation et l'anarchie de la Castille. A son arrivée dans le Languedoc, don Henri n'avait trouvé d'aborû qu'une hospitalité froide et timidement accordée. Le duc d'Anjou, gouverneur de la province, lui avait fait tenir à la vérité quelques secours d'argent; mais cette espèce d'aumône s'était faite en secret, et c'était avec peine que le roi fugitif avait obtenu \i\ permission de voir le Duc et de conférer avec lui sur l'état des affaires en Castille. L'entrevue avait eu lieu avec une sorte de mystère, car la cour de France n'osait encore déclarer ouvertement ses sympathies, dans la crainte d'une rupture avec l'Angleterre. Cependant Charles V avait trop d'intérêt à sous-
(1) Ayala, p. «99.
traire l'Espagne à la domination anglaise pour abandonner complètement le prétendant de son choix. Bientôt on apprit le mécontentement du prince de Galles et le mauvais état de sa santé ; cette nouvelle rendit quelque hardiesse au roi de France. 11 commença par donner une pension à don Henri, puis le comté de Cessenon , près de Béziers , pour lequel il reçut ouvertement son hommage (1). Ce n'étaient encore que des secours dus à une grande infortune, un asile accordé à un homme qui avait autrefois servi la France. Mais en même temps don Henri recevait sous main des encouragements et des promesses. Retiré dans son nouveau domaine, il était à portée d'étudier commodément la situation de la Castille et de correspondre avec ses partisans secrets ou déclarés. De toutes parts lui arrivaient des rapports propres à entretenir ses espérances et à réchauffer son courage. On lui peignait le désordre général, l'indignation excitée par les nouvelles rigueurs de don Pèdre, le dénùment de ses ressources, le mécontentement des communes grevées de taxes nouvelles, enfin l'altitude hostile de quelques-uns des grands vassaux. D'un autre côté, |)lusieurs ca[»ilaines, anglais ou gascons, que don Henri avait eu l'art de s'attacher pendant qu'ils étaient à son service, l'avertissaient secrètement de la mésintelligence entre don Pèdre et le prince de Galles, et l'assuraient que ce dernier, accusant la mauvaise foi de son allié, déclarait hautement qu'il ne ferait dorénavant aucun effort pour le défendre.
(1) Ayala, p. 503, 50i. — Hist. de Languedoc.
xxni.