Don Sanche
. Dona Maria de Molina.
DonFernandlV.ma rié à dona Constance de Portugal.
Uona Béatrix, mariée à don Alphonse iV de Portugal.
Don Alphonse XI. Dona Maria.
Don Pèdre 1er.
indécise dans l'esprit des peuples et subsistait toujours comme une cause permanente de révolutions intestines. Quelque légitimes que parussent les droits de don Fernand d'Aragon, qui se fondait sur une décision des cortès et la renonciation des infants de La Cerda, sa qualité de prince étranger rendait sa cause impopulaire; mais elle était chaudement soutenue par Alburquerque, jaloux du seigneur de Lara, intéressé d'ailleurs à mettre sur le trône un prince faible, qu'il eût dirigé à son gré. Les provinces du nord se montraient favoral)les aux prétentions de don Juan Nunez. Burgos et plusieurs grandes villes de la Castille-Vieille, autrefois attachées au parti des infants de La Cerda, attendaient avec impatience le moment de se déclarer pour l'héritier d'une maison qu'elles avaient toujours chérie. Garci Laso de la Vega, adelantade de Castille, un des riches-hommes les plus influents dans cette province, était dans le nord l'agent le plus actif du seigneur de Lara, tandis que don Alonso Coronel, en Andalousie et dans Séville même, se mettait à la tête de ses partisans et lui recrutait ouvertement une armée. Pour le nombre des seigneurs, l'importance des villes, la force des châteaux, l'abondance des ressources en tout genre, le parti des Lara avait incontestablement l'avantage, et il se préparait au combat comme à une victoire assurée.
Le rétablissement inespéré de don Pèdre fit évanouir ces espérances; mais il n'eût peut-être pas empêché les deux factions ennemies de vider leur querelle par les armes, si la mort subite de don Juan Nunez et celle de son neveu , le seigneur de Villena, n'eût privé en même temps le parti des Lara de ses deux chefs reconnus. L'un et l'autre succombèrent vraisemblablement à l'épidémie qui ravageait alors la Pénin-
suie (1). En tout autre moment, la fin prématurée de ces deux hommes dans la force de l'âge eût fait planer sans doute d'odieux soupçons sur leurs adversaires. Cependant je ne trouve dans aucun auteur contemporain la moindre insinuation contre Alburquerque, débarrassé ainsi dans un seul jour de l'obstacle qui pouvait arrêter l'essor de son ambition. Ce respect général pour un personnage en butte à tant de jalousies et de haines est un témoignage honorable qu'on doit enregistrer comme une exception rare dans les mœurs du xiv^ siècle, et qu'il serait souverainement injuste de prétendre infirmer aujourd'hui.
Délivré de don Juan Nuîiez, dominant l'infant d'Aragon et la reine Marie, Alburquerque put se croire désormais seul maître en Castille. Le jeune roi ne prenait aucune part au gouvernement. Il ne connaissait d'autre occupation que la chasse et passait des journées entières à cheval suivant ses faucons et ses chiens, indifférent au bien comme au mal que son ministre pouvait faire sous son nom. Personne encore ne connaissait son caractère, et sans doute il s'ignorait lui-même. Élevé dans la retraite, on ne lui connaissait aucune passion , aucun goût décidé, si ce n'est celui des exercices violents, ordinaire à son âge. Il avait à peine seize ans.
(1) Don Juan Nunez mourut à Burgos, où il s'était rendu probablement pour soulever la Gastille-Vicille, très attachée à sa maison. Ayala, p. 29.
GOUVERNEMENT d'aLBURQUERQUE. — 1350-1331,
D'après iin usage antique devenu loi de l'état, les cortès devaient se réunir au commencement de chaque règne. Le nouveau roi, qui les présidait, apprenait, par les caliiers soumis à son examen, les abus qui s'étaient introduits sous son prédécesseur et les besoins des peuples qu'il allait gouverner. Dès que don Pèdre fut rétabli, les cortès générales furent convoquées à Valladolid. Ce n'était pas sans intention qu'Alburquerque avait désigné cette ville pour y tenir l'assemblée nationale. En s'y rendant, le roi aurait à traverser les provinces signalées par leur attachement à don Juan Nunez de Lara. Il importait au ministre de s'y montrer accompagné de son souverain, pour y prouver son autorité et pour la faire craindre. Peut-être encore avait-il quelques vengeances particulières à y exercer. Enfin le voisinage des Asturies, où le comte de Trastamare avait trouvé, disait-on, un grand nombre de partisans, justifiait le déploiement de forces considérables qui, d'aj)rès ses ordres, allait avoir lieu à l'occasion du voyage du roi.
Parti de Séville au commencement du printemps de 1351, le roi se dirigea d'abord vers l'Estramadure (1), afin d'y recevoir l'hommage-lige de son frère don Fadrique, qui n'avait point encore paru à la cour, bien qu'il eût envoyé son acte d'allégeance en même temps que don Henri venait en personne demander son pardon. L'entrevue eut lieu à Llerena, une des principales commanderies de Saint-Jacques, où les chevaliers, prévenus d'avance, s'étaient réunis en grand nombre de toutes les parties du royaume. Le Maître reçut son frère avec les plus grandes démonstrations de respect, et lui offrit la magnifique hospitalité qu'on pouvait attendre de l'ordre puissant dont il était le chef. A Llerena, on exigea des commandeurs de Saint-Jacques le serment de fidélité et d'hommage prêté peu de mois auparavant, à Séville, par les chevaliers d'Alcântara. Il contenait la même clause, nouvelle encore à cette époque, c'est à savoir que le maître ne serait reçu dans les forteresses de l'ordre qu'avec la permission du roi (2). Déjà une tendance monarchique commençait à modifier les institutions féodales, et peu à peu le pouvoir des maîtres, autrefois sans contrôle, allait se réduire à l'autorité frivole d'une charge de cour. Les chevaliers avaient perdu le droit d'élire leurs maîtres, on voulait que ces maîtres ne fussent plus que les lieutenants des rois.
(1) Probablement à cette époque les voies romaines subsistaient assez bien toaservées pour établir des communications faciles entre les grandes villes •d'Espagne. On voit par l'itinéraire d'Antonin qu'une des routes principales •entre les provinces du midi et celles du nord part d'KaKca pour aller s'eraibrancher à Mérida {Emerita Augusta) avec la voie qui conduit aux Pyréiiées.
p) Avala, p. 35. — Rades, Cron. de Santiago, p. 45.
Don Pèdre, ou plutôt Alburquerque en son nom, après avoir assuré don Fadrique du retour de ses bonnes grâces, le dispensa, ainsi parle le chroniqueur, d'assister aux cortès convoquées à Valladolid (1). Que la décision royale soit attribuée au choix libre du maître de Saint-Jacques, ou bien aux soupçons du ministre, on doit y voir une preuve que la présence des chefs d'ordres militaires était d'usage dans les cortès générales. On peut en inférer encore qu'elle dépendait, à certains égards, de la volonté du souverain.
La reine Marie accompagnait le roi dans ce voyage, traînant à sa suite la malheureuse dona Léonor. Don Fadrique, son fils, demanda et obtint la permission de la voir. En présence des geôliers, la mère et le fils, tous les deux si déchus de leur haute fortune, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et, pendant une heure qu'il leur fut accordé de passer ensemble, ils pleurèrent sans se dire une parole. Puis, un page vint annoncer à don Fadrique qu'il eût à se rendre chez le roi. Après un dernier embrassement, il quitta sa mère pour ne plus la revoir (2). Le sort de l'infortunée avait été résolu. De Llerena, par l'ordre d' Alburquerque, elle fut conduite au château de Talavera, appartenant à la reine-mère, et gardé par Gutier Fernandez de Tolède, un de ses hommes -liges. Léonor n'y languit pas long-temps. Peu de jours après son arrivée, un clerc de la reine remit au gouverneur un ordre de mort. L'exécution eut lieu avec mystère, et il est certain que don Pèdre y fut complètement étranger. Sans doute la reine avait exigé d' Alburquerque le sacrifice de sa rivale, que
(1) Ayala, p. 35.
(2) Ayala, p. 36.
ne protégeait plus la pitié de don Juan Nunez de Lara. Elle obtint ses dépouilles de la faiblesse du roi, et les immenses domaines que don Alphonse avait donnés à sa maîtresse furent dévolus à celle qui venait de prononcer son arrêt de mort. « Plusieurs dans le royaume, dit Ayala, en furent marris, prévoyant que, d'un tel fait, naîtraient guerres et scandales, pour tant que Léonor avait fils déjà grands et trop bien apparentés (1). » Mais l'heure de la vengeance n'était pas venue, et les fils de Léonor courbaient le front devant ses assassins. Don Pèdre, poursuivant sa route avec rapidité, avait prévenu à Valladolid l'arrivée des députes des villes. Sous prétexte de leur laisser le temps de se réunir, Alburquerque conduisit son pupille avec une petite armée dans plusieurs provinces de ses états. D'abord il se rendit à Palencia, dans le royaume de Léon , se rapprochant ainsi de don Tello, le troisième fils de Léonor, enfant de quinze ans à peine, qui, à l'exemple de ses aînés, se tenait éloigné de la cour, enfermé dans le château de Palenzuela. On semblait craindre qu'il ne fît quelque résistance, et, pour la prévenir, on lui envoya don Juan Garcia Manrique, riche-homme de Castille, chargé tout à la fois de le rassurer sur les dispositions de don Pèdre et de gagner les chevahers qui le dirigeaient. Manrique réussit dans sa mission et ramena don Tello à Palencia. Instruit par son guide, don Tello courut baiser la main de son frère. — « Don Tello, lui demanda le roi, savez-vous que votre mère, dona Léonor, est morte? — Sire, répondit l'enfant déjà courtisan, je n'ai d'autre mère ni d'autre père que vos bonnes grâces (2). »
(1) Ayala, p. 36.
(2) Id., p. 37.
Alburquerque avait eu bon marché de ces jeunes princes; maintenant il allait essayer son pouvoir contre des adversaires plus redoutables. C'était surtout la riche commune de Burgos que menaçait sa vengeance. Les bourgeois de cette ville, la plus importante de toute la Castille- Vieille, et les richeshommes confédérés avec eux, ne cachaient point leur haine contre son gouvernement. Lorsque la maladie de don Pèdre avait révélé les sentiments de tout le royaume au sujet des prétendants à la couronne, Burgos s'était ouvertement prononcé pour don Juan Nunez. En ce moment un des principaux adhérents de ce chef regretté, don Garci Laso de la Vega, se trouvait à Burgos avec une troupe nombreuse de vassaux et de clients, A l'approche du roi, il sortit au devant de lui et vint le rencontrer à quatre lieues de la ville, près d'un bourg nommé Celada. Dans son orgueil féodal, Garci Laso marchait accompagné d'une escorte princière. Ses deux gendres, Rui Gonzalez de Castaneda et Pero Ruiz Carrillo (1), son petit-fils, Gomez Carrillo, conduisaient à sa suite une multitude de chevaliers et d'écuyers, la plupart parents pauvres vivant de sa large hospitalité, toujours prêts en retour à épouser ses querelles , habitués à lui obéir comme à un chef de guerre et un père de famille. On ne manqua pas de faire remarquer au jeune roi cet appareil qui semblait destiné plutôt à le braver qu'à lui faire honneur. Dès la première entrevue, Manrique, créature d' Alburquerque, et l'ennemi particulier de Garci
(1) Le même probablement qui aveùt accompagné don Henri dans sa fuite.
Laso, échangea publiquement avec ce seigneur des paroles hautaines. En présence même du roi une querelle bruyante s'engagea, prévue sans doute et préparée par le ministre. Le roi imposa silence aux deux adversaires qui, pour cette fois, voulurent bien obéir; mais, le lendemain, comme on se mettait en marche pour Burgos, Garci Laso et les siens parurent en armes et plus nombreux que la veille. Déjà Manrique et les cavaliers de sa suite revêtaient leurs armures à la hâte, les deux troupes faisaient mine de vouloir se charger, lorsque le roi , accourant en personne, prévint encore un conflit. On leur ordonna de marcher en deux gros distincts assez éloignés l'un de l'autre pour éviter toute occasion de désordre. Cependant les bourgeois de Burgos, instruits de ces querelles, envoyèrent à Celada une députation pour représenter au roi le danger que courrait la ville en recevant à la fois les deux factions ennemies, et pour le supplier de n'y entrer qu'avec une escorte peu considérable. On ajoutait que les habitants verraient avec peine dans leurs murs la présence d'Alburquerque, dont ils connaissaient les mauvaises dispositions à leur égard. Bien que présentées avec toutes les formules de respect et d'humilité, ces remontrances trop libres déplurent à un jeune prince ignorant les privilèges et les franchises des communes, et instruit par sa mère et son ministre à croire que tout devait plier devant ses volontés. Alburquerque n'eut pas de peine à traduire en menaces factieuses le message du conseil de Burgos. Il fallait, dit-il, donner une leçon à ces bourgeois arrogants, et en faire un exemple pour intimider ceux qui voudraient les imiter. Au nom du roi, il répondit à la députation qu'il n'appartenait pas aux communes de régler l'escorte d'un roi de Castille; et sur-le-champ don Pèdre, avec
sa petite armée, marcha vers la ville, lances hautes et enseignes flottantes.
Manrique le précédait avec une avant-garde, et déjà s'était logé militairement dans la Juiverie, quartier qui, séparé, suivant l'usage, du reste de la ville par une forte muraille, formait comme une citadelle intérieure. De la part des bourgeois, d'ailleurs, nulle tentative de résistance; seulement quelques-uns des plus compromis, alarmés du grand nombre de soldats introduits dans leurs remparts, profitèrent de la nuit pour chercher leur salut dans la fuite, et se dispersèrent dans les environs. Garci Laso, confiant dans son immense popularité et dans le dévouement de ses vassaux, voulut demeurer dans Burgos, et se logea fort près du roi dans un des palais de l'archevêque. Don Pèdre avec sa mère en occupaient un autre. Alburquerque avait son quartier assigné; Manrique tenait la Juiverie. Ainsi on voyait quatre camps dans Burgos, et il semblait que toutes les factions du royaume s'y fussent donné rendez-vous pour y vider leurs différends.
La nuit même qui suivit l'entrée du roi, un écuyer de la reine-mère se rendit secrètement au logis de Garci Laso, et lui porta, de la part de cette princesse, un avertissement étrange: « Quelque invitation qu'il reçût, il devait se garder de paraître devant le roi. » Le fier Castillan ne tint aucun compte de cette révélation charitable, et, loin de l'attribuer à un sentiment d'intérêt pour sa personne, il se persuada que ses ennemis, redoutant une lutte ouverte, voulaient l'éloigner pour l'accuser pendant son absence. De grand matin il entra dans le palais, suivi de ses gendres, de son petit-fils et de quelques gentilshommes ou bourgeois, cortège ordinaire des grands seigneurs à cette époque. Les portes étaient occupées par une
garde nombreuse, et, dans tout le palais, on aurait pu remarquer un mouvement extraordinaire et des préparatifs mystérieux. Dans la grande salle, le roi l'attendait, assis sur son trône, entouré d'écuyers au service d'Alburquerque, tous armés d'épées (1) et de poignards, et portant des cottes de mailles sous leurs habits. A peine Garci Laso parut-il en présence du roi, que la reine-mère toute troublée sortit précipitamment, suivie de l'évêque de Palencia, son chancelier, comme pour éviter le spectacle d'une scène de violence dont elle était prévenue. Sa retraite fut comme un signal pour agir. Aussitôt quelques hommes d'armes s'emparent de trois bourgeois venus avec Garci Laso et les entraînent hors de la salle. En même temps, Alburqnerque, debout auprès du roi, s'adressant à un alcade de cour nommé Domingo Juan : « Alcade, dit-il, vous savez ce que vous avez à faire?» Alors l'alcade, s'avançant vers le roi et lui parlant bas, mais toujours observé par le ministre : «Sire, demanda-t-il, vous me le commandez? sans votre ordre, je ne puis. » Le roi, d'une voix troublée, comme celui qui répétait une leçon apprise, s'écria: « Arbalétriers! arrêtez Garci Lasol » Trois écuyers d'Alburquerque se saisirent du seigneur de la Vega. Il vit que son sort était décidé, mais, trop fier pour demander grâce, il dit au roi: «Sire, que ce soit votre merci de me donner un prêtre à qui je me puisse confesser. » Puis, se tournant vers un des hommes qui le tenaient : «Rui Fernandez, mon ami, dit-il, veuillez aller trouver dona Léonor ma femme, et lui demandez cette indulgence du pape qu'elle conserve.» L'écuyer refusa de se charger du
(1) Au xiv« siècle, les gentilshommes ne portaient leur longue et lourde épée qu'à la guerre ou en voyage. Les chevaliers des ordres militaires étaient seuls armés en tout temps.
message, mais on amena au prisonnier un prêtre qui se trouva dans le palais. Tous les deux furent conduits par les arbalétriers de la garde dans un passage étroit qui donnait sur la rue, et là le prêtre reçut la dernière confession de ce vieux guerrier plein de vie qui allait mourir. Au même moment, les gendres et le petit-fils de Garci Laso étaient arrêtés et renfermés dans un appartement du palais. Cependant Alburquerque comptait les instants qu'il laissait à sa victime. Bientôt, impatient, il avertit le roi qu'il était temps de donner les derniers ordres. Don Pèdre, habitué à répéter ceux de son ministre, chargea deux des gentilshommes d'Alburquerque d'aller dire aux gardes du prisonnier qu'ils le dépêchassent. Les arbalétriers, exécuteurs aveugles des volontés du roi, doutèrent d'un ordre qui leur était transmis par des serviteurs d'Alburquerque, et, comme l'alcade Domingo, ils voulurent le recevoir de la bouche même de leur maître. Un d'eux, s'étant détaché, alla lui demander ce qu'il fallait faire de Garci Laso. «Qu'on le tue! » répondit le roi. Bien averti cette fois, l'arbalétrier courut au prisonnier et l'abattit d'un coup de masse sur la tête. Ses camarades l'achevèrent à coups de dague. Le corps de Garci Laso fut jeté sur la grande place, où l'on célébrait l'entrée du roi, à la mode castillanne, par une course de taureaux. Ces animaux piétinèrent le cadavre et l'enlevèrent plusieurs fois sur leurs cornes. On le leur arracha pour l'exposer sur une estrade aux regards de la foule. Il y demeura tout un jour. Enfin on le déposa dans une bière, qui fut fixée sur le rempart de Comparanda. C'était le traitement réservé aux restes des grands malfaiteurs [i).
La même semaine, le roi, dînant avec Alburquerque, vit passer les trois bourgeois arrêtés avec Garci Laso, et qu'on menait au supplice. C'est ainsi qu'on apprenait à régner au malheureux don Pèdre. Le ministre implacable fit encore jeter en prison dona Leonor de Cornago, femme de Garci Laso, mais elle avait eu le temps de confier son fils à quelques serviteurs fidèles, qui parvinrent à le conduire dans les Asturies auprès du comte de Trastamare. La terreur régnait à Burgos, et quiconque avait élevé la voix pour défendre les privilèges de la commune ou pour soutenir les droits de don Juan Nunez, ne croyait pas pouvoir trouver de retraite assez sûre pour cacher sa tête. Don Henri lui-même, effrayé, n'osa pas demeurer plus long-temps dans les Asturies, et vint chercher un refuge sur le territoire portugais. Après les exécutions vinrent les récompenses. Pour prix de sou dévouement au ministre, Manrique obtint la charge d'adelantade deCastille(4), que possédait Garci Laso.
Ce n'était pas assez pour Alburquerque d'abaisser et de dissiper la faction des Lara, il voulait encore exterminer toute la race de son ennemi. Don Juan Nunez laissait deux filles, dont l'une, ainsi qu'on l'a vu, était fiancée à don Tello, et un fils nommé don Nuno, alors âgé de trois ans seulement. Confié aux soins de dona Mencia, dame d'une famille considérable de Biscaïe, ce! enfant était élevé à Paredes de Nava, dans le royaume de Léon. Lorsque le bruit de l'assassinat de Garci Laso se fut répandu dans la province, dona Mencia, comprenant quels périls menaçaient l'héritier de son seigneur, s'empressa de le dérober à ses ennemis. La Biscaïe, dont les habi-
(t) Lieutenant-général.
tants, jaloux de leur indépendance, étaient fort attachés à la mémoire de leur ancien chef, lui parut l'asile le plus assuré, et d'ailleurs son mari, Martin Ruiz d'Avendano, y avait exercé une influence considérable (i). Elle y conduisit son pupille le plus secrètement qu'il lui fut possible. Mais déjà sur leurs traces couraient les émissaires d'Alburquerque, et le roi luimême, dont l'activité irréfléchie était toujours prête à seconder les projets cruels de son ministre. Don Pèdre, poursuivant le noble enfant avec l'ardeur d'un chasseur qui suit sa proie à la piste, pensa l'atteindre au passage de l'Èbre. Heureusement les fugitifs, ayant quelques heures d'avance, parvinrent à rompre un pont, et dès-lors, sans inquiétude, ils gagnèrent le port de Bermeo, d'où, en cas de nécessité, ils auraient pu s'embarquer pour la Guyenne ou pour le royaume de France. Cependant les Biscaïens, émus de voir le fils de leur ancien seigneur proscrit et persécuté, éclataient en murmures. Un fils de dona Mencia, Juan de Avendano, appelant aux armes ses compatriotes, commença de se fortifier dans ces âpres montagnes, citadelles imprenables des hbertés de la Biscaïe. C'était une entreprise grave, presque téméraire, même pour un roi de Castille, que de s'attaquer à un peuple courageux, passionné pour son antique indépendance, et toujours dévoué à ses chefs nationaux. Alburquerque dut renoncer à suivre le jeune Nunoj il ramena le roi en Gastille, remettant à don Lope de Rojas, avec le titre de prestamero maijor (2), le soin de négocier l'ex-
(1) Avala, p. 4i. Cfr. avec VAbreviada, p. 4.3, note.
(2) Titre correspondant sous quelques rapports à celui de vidame; on le donnait proprement à un seigneur jouissant de bénéfices ecclésiastiques. L'importance de cette charge et ses attributions variaient suivant les provinces. Le
tradition ou l'éloignement de l'héritier des Lara. En même temps quelques troupes levées sur les domaines du roi voisins de la frontière s'avançaient pour appuyer les négociations. Les montagnards répondirent fièrement; il fallut en venir aux mains; pourtant ni d'une part ni de l'autre la guerre ne fut poussée avec vigueur. La petite armée du roi occupa plusieurs châteaux que les paysans insurgés essayèrent vainement de reprendre. Au bout de quelques mois, après maintes escarmouches sans résultat, l'enfant, cause de la guerre, mourut inopinément à Bermeo. Depuis longtemps les deux filles de don Juan Nunez étaient au pouvoir d'Alburquerque, et les vastes domaines de Lara séquestrés au profit de la couronne. Dès-lors les hostilités n'avaient plus de prétexte ni de but. Les Biscaïens découragés déposèrent les armes et reconnurent l'autorité du roi.
prestamero mayor de Biscaïe était un des grands officiers de la couronne, et réunissait alors des pouvoirs civils et militaires assez étendus.