GOUVERNEMENT D ALBURQUERQUE. — TRAITÉ AVEC L ARAGON
RÉBELLION d'alonso CORONEL. — 13o2-1353.
La session des cortès se prolongea jusqu'au printemps de l'année 1352. Vers la fin de mars, le roi quitta Valladolid pour se rapprocher de la frontière de Portugal. Son grand-père, Alphonse IV, père de la reine Marie, lui avait demandé une entrevue. Elle eut lieu à Ciudad Rodrigo, avec de grandes démonstrations d'affection de part et d'autre. Le roi de Portugal ayant prié son petit-fils de pardonner au comte de Trastamare, alors réfugié dans ses états, don Pèdre s'empressa d'y consentir, soit que, surpris en quelque sorte par une requête imprévue, il n'eût pas le temps de consulter sa mère ou son ministre , soit que , flatté d'une sollicitation auguste, il saisît avec joie l'occasion de faire un acte d'autorité. Quoi qu'il en soit, et quelque sincère que fût l'amnistie accordée à don Henri, celui-ci ne jugea pas à propos de paraître encore devant son frère. Il retourna dans les Asturies, n'ayant rien perdu de ses dispositions factieuses, car on l'y retrouve bientôt
recrutant des hommes d'armes et travaillant sans relâche à se faire un parti. Grâce à l'intervention du roi de Portugal, il venait d'obtenir la levée du séquestre mis sur ses biens et ceux de sa femme dofia Juanade Villena (1). Il se servit de ces nouvelles ressources pour augmenter le nombre de ses créatures et pour essayer de fonder dans les Asturies une suzeraineté indépendante. Probablement ses rêves d'ambition n'allaient pas encore plus loin.
Alburquerque, méprisant les menées obscures de don Henri dans le nord, surveillait non sans inquiétude les préparatifs plus menaçans de quelques riches-hommes de la Castille, anciens partisans de la faction des Lara. Depuis la mort tragique de Garci Laso, don Alonso Fernandez Coronel aspirait à devenir le chef de ce parti vaincu, mais non point détruit. On a vu ce seigneur abandonner doua Léonor aussitôt après la mort du roi don Alphonse, et, pour prix de sa prompte défection, obtenir les bonnes grâces d'Alburquerque. Il en avait reçu, avec la bannière et le chaudron de riche-homme, la vaste seigneurie et le fort château d'Aguilar, produits d'une confiscation ordonnée par le feu roi. A la vérité, Coronel prétendait qu'il avait payé assez chèrement ces faveurs au mi-
(I) Voir le préambule d'une charte de don Henri rapportée par Pellicer (Informe de la casa de los Sarmientos de Villamayor). Don Henri reconnaît que le roi lui a pardonné tous ses méfaits {todos los tnaleficios que ayamos fecho fastaqui), et qu'il lui a rendu ses biens et ceux de dona Juana sa femme. Gijon, 16 juin, l'an de l'ère 1390 (1352). — Ayala, p. 76. Note de Llaguno. — N. B. Les Castillans dataient alors leurs actes de l'ère de Ciiar Auguste, c'est-à-dire de l'année d'un dénombrement général prescrit, di!-on, par cet empereur. Elle commence 38 ans avant l'ère vulgaire. Les Aragonais, qui long-temps avaient suivi le même système, l'avaient abandonné à l'époque où commence ce récit.
nistre (i) pour être dispensé de toute reconnaissance. De simple chevalier devenu riche-homme de nom et de fait, il s'était attaché avec plus de zèle que jamais à la cause de don Juan Nunez, et pendant la maladie de don Pèdre, il s'était employé avec une ardeur quelquefois imprudente à soutenir ses prétentions tant en Castille que dans l'Andalousie. Le rétablissement du roi, la mort du seigneur de Lara, avaient pour un moment déconcerté ses projets, et, déjà suspect au nouveau gouvernement, il avait cru prudent de ne point paraître aux cortès de Valladolid. Averti par le meurtre de Garci Laso du sort que le ministre alors tout-puissant réservait à ses ennemis, il était bien résolu à ne pas imiter la folle confiance de son frère d'armes, et se préparait de longue main à une résistance vigoureuse. Tandis qu'il mettait en état de défense ses châteaux de Castille et d'Andalousie, il cherchait à ouvrir des relations avec don Henri et don Tello qui, suspecis comme lui à don Juan d'Alburquerque, lui semblaient des alliés naturels. Peu scrupuleux sur le choix de ses protecteurs, il essayait encore de traiter avec le roi maure de Grenade, et sollicitait jusqu'aux Arabes d'outre-mer. Pour diriger ces négociations, le château d'Aguilar, situé sur la frontière de Grenade, lui offrait de grandes facilités. 11 s'y était enfermé avec son gendre don Juan de La Cerda, seigneur puissant de Castille, et tous les deux y avaient réuni les plus dévoués de leurs vassaux. De cette forteresse, ils tendaient la main à
(1) Ayala, p. 66 et suiv. — Le château d'Aguilar avait appartenu à don Gonzalo Fernandez, et était depuis entré dans le domaine royal. Ayala rapporte que Goronel l'avait obtenu d'Alburquerque en lui promettant en échange le château de Burguillos, que dans la suite il refusa de lui livrer.
tous les mécontents et s'efforçaient de rallier les débris de la faction de Lara.
Alburquerque ne se dissimulait ni la haine que lui avait suscitée sa haute fortune, ni le nombre ni la force de ses ennemis. Sa résolution naturelle, d'accord avec la politique, lui conseillait de s'adresser d'abord au plus redoutable, sûr qu'un exemple terrible intimiderait le reste des factieux. La perte d'Alonso Coronel fut jurée. Dans ce dessein, il quitta Ciudad Rodrigo dès qu'il put prendre congé du roi de Portugal et se hâta de conduire don Pèdre en Andalousie, espérant par la rapidité de sa marche déconcerter les intrigues des rebelles. En quelques jours, il réunit à Cordoue une petite armée autour de la bannière royale et s'avança aussitôt contre le château d' Aguilar. Gutier Fernandez de Tolède, grand chambellan , et Sancho Sanchez de Rojas, chef des arbalétriers de la garde, le précédaient chargés de sommer Coronel d'ouvrir ses portes au roi. Coronel , qui vraisemblablement ne s'attendait pas à être si tôt attaqué, répondit avec quelque embarras qu'aux termes de sa charte d'investiture, octroyée par le roi lui-même, il était dispensé d'héberger son souverain, surtout lorsqu'il se présentait avec une suite si considérable (1). Puis, sa fran-
(1) Tous les riches-hommes, de même que les maîtres et les commandeurs des ordres militaires, étaient tenus de recevoir le roi dans leurs châteaux et de l'y héberger, à peine de haute trahison. On a vu que les cortès de Valladolid avaient réglé la dépense qui devait être faite dans de telles occasions. Il paraît que les rois, en donnant un château, dispensaient quelquefois son propriétaire des frais de réceptions royales, yantares; mais, en supposant que Coronel eût un pareil privilège, il est évident qu'il n'avait d'autre sens que de l'exempter de la dépense des yontftres, et non de l'obligation d'ouvrir ses portes à son seigneur.
chise militaire reprenant bientôt le dessus, il avoua que la présence d'Alburquerque, son ennemi déclaré, l'empêchait seule de se rendre à son devoir; mais que, tant que ce ministre exercerait sa domination tyrannique, il se verrait contraint à son grand regret , et pour sa propre sûreté, de désobéir aux ordres de son roi. Cependant nombre de chevaliers, ses amis secrets ou déclarés, étaient accourus aux barrières dans l'espoir de ménager un accommodement. Tous, jusqu'à ceux-là même qu'il regardait comme ses confédérés et ses complices, lui conseillaient la soumission immédiate; ils l'engageaient à se réserver pour des temps plus heureux, et à ne pas précipiter sa ruine par une résistance sans espoir. S'il consentait à livrer son château, lui disait-on, il obtiendrait la permission de sortir du royaume, et le roi, satisfait par un exil de quelques mois, lui accorderait bientôt une amnistie complète et la levée du séquestre mis sur ses domaines. Coronel, étonné d'entendre un pareil langage dans la bouche de ceux dont il attendait des secours effectifs, ne perdit pourtant rien de sa résolution et demeura inflexible. « Le roi, répondit-il, est au pouvoir d'Alburquerque. Jamais je ne me livrerai, comme Garci Laso, à mon ennemi mortel. » Pendant ces pourparlers, don Pèdre s'approchait. Pour en finir, on déploya la bannière royale de Castilie, et quelques arbalétriers firent mine d'assaillir les barrières du château. A cette démonstration qui n'avait pour but que de constater la rébellion, la garnison d'Aguilar répondit par le cri de guerre de son seigneur qu'elle accompagna d'une volée de flèches. Après quelques traits échangés de part et d'autre, on sonna la retraite. Le chef des arbalétriers vint montrer au roi la bannière de Castilie déchirée par des flèches lancées du château. A ce spectacle, l'iii-
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dignalion fut générale, et les amis de Coronel, qui un instant auparavant intercédaient pour lui, se turent et l'abandonnèrent à son sort. Le jour même, il fut déclaré rebelle et traître, et l'on proclama ses biens confisqués et dévolus à la couronne. Il restait à s'en rendre maître. Aguilar était bien fortifié, bien pourvu de vivres et de munitions, et l'armée royale, peu nombreuse d'ailleurs, n'avait point de machines pour en faire le siège. Alburquerque, laissant un petit corps de troupes en observation devant la place, emmena le roi en Castille pour y faire la conquête plus facile des autres châteaux appartenant au rebelle. Sa présence dans le nord était d'ailleurs devenue nécessaire, car les alliés de Coronel commençaient à se montrer.
Dans les Asturies, le comte de Trastamare venait d'entrer par un coup de main dans la ville de Gijon dont il paraissait vouloir faire sa place d'armes. D'un autre côté, don Tello, son frère, âgé de seize ans à peine, déployait son étendard et débutait par un de ces exploits ordinaires aux héros de ce temps. Sortant d'Aranda de Duero, ville qui faisait partie de son apanage, il avait détroussé non loin de Burgos un grand convoi de marchandises en route pour la foire d'Alcalà de Henares. Après ce coup, effrayé à la vue des milices accourant des villes voisines, il gagna en toute hâte son château de Monteagudo sur la frontière d'Aragon. Bientôt, ne s'y croyant pas en sûreté, il implora la protection de Pierre IV, et se déclara son homme-hge, s'engageant à ne faire ni paix ni trêve avec le roi de Castille sans l'agrément de son nouveau suzerain (1).
(1) Àrchivo gênerai de la corona de Aradon, parchemin n» 1676, daté
Le jeune roi, toujours guidé par Alburquerque, se dirigeait vers les Asturies; mais, chemin faisant, il s'empara de plusieurs châteaux ou maisons fortifiées que Coronel possédait en Castille. La plupart se rendirent sans faire de résistance sérieuse. Il n'y eut que le châtelain de Burguillos qui soutint un assaut. C'était un brave écuyer, homme-lige de Coronel, nommé Juan de Canedo, que ni la présence du roi, ni les promesses d' Alburquerque ne purent obliger à livrer la place remise à sa garde. Après s'être battu en désespéré, il fut pris vivant, et le vainqueur lui fit couper les deux mains. Laissant les mécontents de la Castille méditer sur cet exemple terrible, la petite armée royale entra dans les Asturies. A son approche, don Henri abandonna Gijon et se jeta dans les montagnes avec quelques amis dévoués. Tout en se dérobant avec soin aux poursuites de son frère, il protestait de sa fidélité, et les gouverneurs de Gijon et de ses autres châteaux s'engageaient par son ordre à ne pas guerroyer, pourvu que le roi consentît à pardonner à leur seigneur. Une espèce de trêve fut conclue. Alburquerque promettait de traiter don Henri avec douceur, et acceptait le serment offert par ses lieutenans (1). Cette expédition fut une promenade, car nulle part on ne rencontra d'ennemis. Tranquille de ce côté, le ministre ramena rapidement le roi en Castille pour réduire les places occupées par les vassaux de don Tello. La plupart furent prises presque sans
de Lérida, li juin 1352. Bien que cette pièce soit revêtue de la signature de don Tello, je ne sais s'il prêta lui-même le serment d'hommage entre les mains du roi d'Aragon. Il semble résulter de la teneur de l'acte que l'hommage fut rendu au nom du jeune prince par son majordome Pero Ruiz de Villegas.
(1) Ayala, p. 76.
combat. Monteagudo, la principale de ses forteresses, pouvait faire une longue résistance; mais le gouverneur demanda et obtint une capitulation ou plutôt une suspension d'armes, semblable à celle qui venait d'être accordée aux lieutenants de don Henri, c'est-à-dire la promesse d'une amnistie pour son maître, à la condition qu'il s'abstiendrait en attendant de toute hostilité (1). Il était évident que les mécontents des provinces du nord n'osaient rien entreprendre avant d'avoir appris quel serait le succès de la levée de boucliers tentée en Andalousie par Alonso Coronel. Éloignés les uns des autres, divisés d'intérêts, les ennemis d'Alburquerque n'avaient pu se concerter; à peine se connaissaient-ils; chacun croyait avoir affaire à toutes les forces du roi, et, ne songeant qu'à sa sûreté personnelle, faisait bon marchéde ses confédérés. Quant à cesétranges conventions entre un souverain et ses sujets rebelles, conventions exactement observées de part et d'autre, comme il semble, elles constatent quelle était alors l'opinion générale au sujet de l'obéissance due par un vassal à son seigneur immédiat. Les gouverneurs de don Henri et dedonTello conciliaient la fidélité jurée à leur seigneur et le respect de la majesté du trône en stipulant une amnistie pour leur maître, et en promettant d'un autre côté de ne point attaquer les troupes royales. C'eût été trop exiger, sans doute, que de vouloir leur soumission pure et simple. Des vassaux ne pouvaient être juges dans un différend entre leur seigneur et le roi; en attendant qu'un arrangement eût heu, leur neutralité semblait un hommage suffisant rendu à la couronne. D'ailleurs, le dessein d'Alburquerque était d'isoler Coronel , contre lequel il voulait porter
(1) Ay.ala, p. 78.
toutes ses forces. Il atteignit son but par ces conventions, et sans doute il se réservait le soin de châtier un jour à loisir ses timides complices. Pour le moment, il affectait de mettre une grande difTérence entre les bâtards coupables seulement de trop de défiance à l'égard de leur roi, et le riche-homme d'Aguilar en révolte ouverte, et déjà déclaré traître et rebelle. De là, sa facilité à traiter avec les châtelains de Gijon ou de Monteagudo, et sa cruauté envers celui de Burguillos.
En se portant sur Monteagudo à l'extrémité de la Castille, Alburqucrque n'avait pas seulement en vue d'intimider don Tello et d'arrêter sa prise d'armes. L'altitude du roi d'Aragon lui donnait quelque souci , et il avait à cœur de connaître ses intentions avant de retourner en Andalousie pour accabler Coronel. Bien que l'Aragon et la Castille fussent en paix depuis longues années, les relations des deux pays n'étaient rien moins qu'amicales. A la mort d'Alphonse l\, dona Léonor, sa seconde femme, infante de Castille et tante paternelle de don Pèdre, brouillée depuis long-temps avec Pierre IV, son beaufils, avait quitté l'Aragon aussitôt que ce prince était monté sur le trône. Retirée en Castille, avec ses deux fils, les infants don Fernand et don Juan, elle n'avait cessé d'entretenir des relations avec les ennemis déclarés ou secrets du nouveau roi. Don Fernand avait été pendant quelques mois reconnu pour le chef des rebelles dans le royaume de Valence, et lorsque la ligue des seigneurs et des communes, qui prit le nom de l'Union, tint un moment Pierre IV en sa puissance, elle l'avait obligé de reconnaître pour son héritier présomptif ce frère qu'il haïssait.
A la vérité, la bataille d'Epila avait fait justice de ces prétentions et contraint l'infant de retourner humilié en Caslille. Le séquestre de ses biens et de ceux de dona Léonor avait puni sa tentative^ mais l'asile qu'il avait trouvé en Castille, le rang élevé qu'il y occupait, son alliance avec le ministre tout-puissant de don Pèdre, étaient pour Pierre IV des sujets incessants d'inquiétudes et d'irrilation. L'accueil fait à don Tello, l'empressement du roi à accepter son hommage était un acte de représaille. En couvrant de sa protection les rebelles de Caslille, Pierre voulait montrer qu'il pouvait dorénavant combattre le Castillan à armes égales et lui rendre tout le mal qu'il en avait à redouter. Ainsi, par un singulier hasard, les deux rois trouvaient des alliés dans la famille l'un de l'autre, et chacun avait à sa disposition les moyens d'allumer la guerre civile chez son voisin. L'aigreur croissante entre les deux cours était encore irritée par l'ambition inquiète de don Fernand, qui, après s'être cru un instant roi de Castille, déchu de cette espérance, tournait maintenant ses vues vers l'Aragon. On lui attribuait le dessein de renouveler la tentative qui lui avait si mal réussi quelques années auparavant, et de fait il errait sur la frontière, cherchant à réchauffer le vieux levain de la hgue valencienne. De son côté, le roi d'Aragon, instruit de ces menées, avait réuni dans le royaume de Valence un corps de troupes considérable, prêt à repousser une attaque, résolu peut-être à la prévenir. Telle était la situation des choses, lorsque Alburquerque parut devant Monteagudo.
Il désirait la paix sincèrement, car il n'avait rien à gagnera la guerre que l'agrandissement de l'infant d'Aragon , dont il se souciait peu. Sa haine et son intérêt lui commandaient également de concentrer tous ses efforts contre le dernier chef de
la faction de Lara, et, pour assouvir sûrement sa vengeance, il fallait qu'il fût délivré de l'inquiétude d'une guerre étrangère. Son premier soin fut donc d'ouvrir des négociations avec l'Aragonais, qui s'y prêta avec empressement. Le ministre qui jouait alors auprès de Pierre IV le même rôle qu'avait Alburquerque auprès de don Pèdre, don Bernai de Cabrera, était un ennemi déclaré d'Alonso Coronel (1), et le désir de perdre un homme qu'il détestait ne contribua pas peu sans doute à presser l'accord entre les deux couronnes. Ouvertes dans la ville d' Agreda , vers le milieu de l'automne, les conférences se terminèrent promptement par un traité d'alliance conclu au château d'Atienza, le 29 octobre 1352. Les deux rois ayant les mêmes griefs, les mêmes appréhensions, faisaient les mêmes sacrifices pour s'assurer une domination tranquille. Ils se jurèrent de pardonner aux princes de leurs maisons en hostilité déclarée ou secrète contre leurs gouvernements. Don Pèdre s'engagea de recevoir à merci son frère bâtard don Tello et de lui rendre ses biens; Pierre IV accorda une amnistie aux deux infants ses frères consanguins, et promit de leur restituer, ainsi qu'à la reine dona Léonor leur mère, les domaines qu'il avait séquestrés. En même temps, chacun des deux rois se portait garant auprès de son allié pour la conduite de ceux dont il venait d'obtenir la grâce. De part et d'autre, sauf quelques exceptions, l'amnistie s'étendait aux personnages subalternes, vassaux de don Tello ou des infants. Je dois faire re-
(i) Don Bernai de Cabrera avait des prétentions sur la seigneurie d'Âguilar. En la réunissant au domaine royal, don Alphonse avait dédommagé Cabrera et Coronel; mais, ni l'un ni l'autre ne se tenant pour satisfaits, leur animosité subsistait tout entière. V. Zurita, Annales de Aragon, t. Il, p. 248, verso. — Ayala, p.67etsuiv.
marquer à cette occasion une clause singulière du traité. Il fut stipulé que les adhérents des infants d'Aragon ne seraient point recherchés pour leurs actes d'hostilité contre Pierre IV, à moins qu'antérieurement à la convention d'Atienza, une sentence de trahison n'eût été rendue contre euxj que, dans ce cas néanmoins, ils ne pourraient être poursuivis dans les villes faisant partie du domaine personnel des infants (4). Un article tout semblable réglait le sort des partisans dedonTello. Ainsi, chaque roi, reconnaissant l'indépendance d'une seigneurie relevant de la sienne, permettait qu'il existât dans son royaume des places de sûreté contre ses propres décrets. Tel était le régime féodal et l'impuissance de la royauté. Toutefois, pendant que les deux ministres faisaient cette concession éclatante aux exigences de la noblesse, ils ne négligeaient pas de prendre quelques mesures pour restreindre ses privilèges à l'avenir. A la suite du traité de paix, l'on arrêta les bases d'une convention d'extradition, acte fort extraordinaire pour l'époque, d'après lequel les deux rois devaient se livrer mutuellement les coupables de trahison contre lesquels des sentences seraient prononcées postérieurement au traité d'Atienza (2). II est fort probable que cette convention, publiée solennellement par les deux rois, ne fut jamais rigoureusement exécutée. Elle blessait trop ouvertement tous les préjugés de l'époque. On peut y voir cependant une première tentative pour diminuer cette indépendance dont les grands vassaux se montraient si jaloux.
(1) Arch. gén. de Àr., parchemins n»» 1736 et 1737. — Zurita, tome II, p, 248 et suiv.
(2) Arch. gen. de Ar. Legajo, de cartas reaies, n» 89. — Ce traité d'extradition est cité sans date, dans un document qui porte celle du 2 juin de l'ère 1397 (1359).
Alburquerqiie et Cabrera, ministres absolus, cherchaient à augmenter leur puissance en soutenant la cause de l'autorité royale. Ils crurent ne travailler que pour eux-mêmes. Leurs maîtres seuls profitèrent de leur politique.
Rassuré sur les desseins de l'Aragonais, Alburquerque reprit avec le jeune roi le chemin de l'Andalousie. Entre le ministre et les riches-hommes factieux, la querelle allait se décider sous les murs d'Aguilar. Cette fois, il ne s'agissait plus d'une reconnaissance; des troupes nombreuses, des machines de guerre et tout l'attirail d'un siège se dirigeaient contre la place. Pendant l'absence d'Alburquerque, Coronel, perçant au travers des faibles corps d'observation qui l'entouraient, avait plusieurs fois poussé ses courses jusqu'aux portes de Cordoue. Son gendre, don Juan de la Cerda, s'était rendu à Grenade et de là en Afrique, se flattant d'en ramener des secours, mais ses efforts avaient été sans résultats. L'opiniâtreté de Coronel ne servait qu'à prouver sa faiblesse véritable et son isolement. Les villes voisines, exaspérées par les pillages de ses hommes d'armes, envoyaient à l'envi leurs bannières à l'armée royale. L'alliance du roi maure, que solHcitait ouvertement le rebelle, indignait toute l'Andalousie, souvent ravagée par les Arabes, et scandalisait le clergé, qui nommait Alburquerque le défenseur de la religion et de la patrie. Enfin la neutrahté des deux bâtards, obtenue par une simple démonstration, prouvait que les mécontents n'étaient point unis entre eux et qu'ils agissaient sans plan arrêté. Il
suffisait de comparer les forces des deux partis pour présager l'issue de la lutte,
Dès que le roi parut devant Aguilar, les attaques furent poussées avec vigueur. D'abord les assiégés se défendirent bravement. 11 fallut plusieurs mois pour s'emparer des ouvrages extéiieurs, niveler le terrain et faire avancer les machines au pied du rempart. On commença à battre en brèche. Alors le découragement s'empara de la garnison. Nul secours n'arrivait; les Maures de Grenade renouvelaient leurs protestations pacifiques au roi de Castille; ceux d'outre-mer ne montraient pas moins de répugnance à rompre les trêves. Les murs allaient céder au bélier et à la sape; on calculait le moment où la brèche serait praticable. Tandis que les soldats mercenaires de Coronel ne pensaient qu'à s'échapper d'une place impossible à défendre, et que chaque jour de nombreux déserteurs imploraient la merci des assaillants, Juan Fernandez de Canedo, l'ancien gouverneur de Burguillos, se présenta hardiment devant don Pèdre. A peine rétabh de l'horrible mutilation qu'il avait subie, il venait avec une incroyable audace demander au roi la permission d'entrer dans Aguilar, pour y mourir auprès de son seigneur. Cette grâce lui fut accordée, et sa fidélité héroïque arracha l'admiration de ses ennemis mêmes. On enviait à Coronel la gloire d'inspirer de pareils dévouements. Chacun attendait avec anxiété les derniers instants d'un homme que toute la Castille était habituée à regarder comme un modèle accompli du preux chevalier.
Tout était préparé pour l'assaut, les postes assignés, l'heure fixée pour monter à la brèche. Pendant l'espèce de trêve tacite qui précède un combat décisif, le chambellan du roi, Gutier Fernandez, ancien ami du seigneur d' Aguilar, l'aperçut
HISTOIRE DE DON PÈDRE. lOo
sur le rempart occupé à donner ses derniers ordres. Il piqua vers lui, et dès qu'il fut à portée de la voix : « Compère (4), mon ami, lui cria-t-il, que je suis marri de votre entêtement! — Eh ! quel remède aujourd'hui? répondit Coronel. — Hélas ! reprit Gutier, au point où nous en sommes, de remède je n'en vois aucun. » Alors Coronel, d'une voix grave : « Gutier, mon ami , vous vous trompez. Pour moi une ressource reste encore : c'est de mourir en bon chevalier. » Ils se séparèrent les larmes aux yeux. Coronel alla revêtir un gambison (2) et une cotte de mailles; puis il entra dans la chapelle du château pour entendre la messe. Au miUeu du sacrifice, un écuyer se précipite dans la nef : « Que faites-vous, don Alonso? s'écriet-il. On entre par la brèche. Le commandeur d'Alcântara, Pero Estebanez, est dans la ville et force gens d'armes avec lui ! — Advienne que pourra ! dit Coronel tiré de sa pieuse rêverie. D'abord je verrai Dieu. » Et il demeura immobile, à genoux, jusqu'après la consécration. Alors il sortit de la chapelle, mais, trouvant les gens du roi déjà maîtres des remparts, il se jeta dans le donjon, qui tenait encore. De là, reconnaissant Diaz Gomez, chef des écuyers de la garde, il l'appela et lui dit : « Diaz Gomez, mon ami, me mènerez-vous vivant devant le roi mon seigneur? — Je ne sais si je pourrai, répondit Gomez; mais comptez que j'y ferai mes efforts. — Conduisezmoi donc vers lui, dit le vaincu en remettant son épée, et, je vous en supplie, commandez à vos hommes qu'ils clier-
(1) Je ne sais si Gutier Fernandez avait en effet tenu un enfant de Coronel. Le mot de compère était un terme d'amitié fort usité au moyen-âge. On s'en sert encore fréquemment en Andalousie, sans y attacher le sens propre.
(i) Justaucorps ouatté qu'on portait par-dessous le haubert ou la cotte de mailles poui' préserver la peau et les habits du frottement.
client mes fils dans leur logement, et, s'ils le peuvent, qu'ils gardent ces enfants de maie aventure. » Ce ne fut pas sans peine qu'au milieu d'une soldatesque furieuse on le conduisit devant le roi. En apercevant son ennemi, Alburquerque s'écria : « Eh quoi! Coronel traître dans un royaume où on lui a fait tant d'honneurs! — Don Juan, dit Coronel, nous sommes fils de cette Castille qui élève les hommes et les précipite. On ne peut vaincre sa destinée (1). La merci que je vous demande, c'est de me faire mourir vite, comme, il y a quatorze ans aujourd'hui, je fis mourir le maître d'Alcântara (2). » Le roi, présent à cette entrevue et la visière basse, écoutait ce dialogue sans se faire connaître, admirant sans doute le sang-froid de Coronel; mais, habitué à laisser faire son ministre, il demeurait impassible et ne donnait aucun ordre. Sur un signe d'Alburquerque, Coronel, conduit quelques pas plus loin, fut décapité avec plusieurs chevaliers de sa suite, entre autres Alphonse Carrillo, brave gentilhomme d'une famille dévouée aux Lara, autrefois gouverneur, pour dona Leonor de Guzman, des châteaux de Lucena et de Cabra. Compère et frère d'armes de Coronel, il était venu s'enfermer dans Aguilar aussitôt qu'il avait su la situation désespérée de son ami (3). Ainsi périt, après un siège de quatre mois, cette poignée de
(1) Cette idée de fatalisme est remarquable, et peut être attribuée au contact des Espagnols avec les Arabes.
(2) En 1339, don Gonzalo Martinez, maître d'Alcântara, s'étant révolté contre le roi don Alphonse, fut assiégé et pris dans son château de Valencia. Coronel avait présidé à son exécution. Chronica de don Alfonso XI, p. 385. Le maître d'Alcântara paraît avoir été sacrifié à rinstigation de dona Léonor de Guzman, dont Coronel était alors l'homme-lige.
(3) Ayala, p. 80 et suiv.
braves gentilshommes dont l'héroïque résistance égala la témérité. Alonso Coronel avait mal connu ses forces. Ce n'était point un soldat de fortune comme lui, un chevalier d'aventure, ainsi disait-on alors, que les riches-hommes, mécontents du gouvernement d'Alburquerque, auraient consenti à prendre pour leur chef. Il manquait à la faction de Lara un grand nom pour rallier ses débris. Henri de Trastamare, mari de la nièce de don Juan Nunez, n'avait que vingt ans, et l'Espagne ignorait encore et son génie et son audace.
RÉCONCILIATION DE DON PÈDRE AVEC SES FRÈRES. — INFLUENCE DE DONA MARIA DE PADILLA. — 1353-1354.
Jusqu'à présent on a vu don Pèdre n'avoir d'autres volontés que celles de son ministre : le moment approchait où cette domination allait cesser. Alburquerque et la reine-mère, ayant résolu de marier le jeune prince, avaient jeté les yeux sur la maison de France pour l'union qu'ils projetaient. Pendant la session des cortès de Valladolid, des ambassadeurs s'étaient rendus à Paris, chargés de demander au nom de don Pèdre la main de Blanche, nièce du roi Jean et fille du duc de Bourbon, alors âgée de quinze ans à peine. On vantait partout sa beauté, sa douceur, sa grâce naïve. La princesse, solennellement fiancée au roi de Castille, n'attendait, pour passer en Espagne, que la fin des troubles qui obligeaient don Pèdre à parcourir ses provinces à la tète d'une armée. En même temps que le ministre traitait de cette illustre alliance, il ne dédaignait pas de s'occuper en secret d'une négociation moins honorable, mais dont le succès, selon ses calculs, de-
HISTOIRE DE DON PÈDRE. lO'.l
vait lui assurer la continuation de sa haute influence. Déjà, plusieurs fois, l'humeur altière du jeune roi s'était révélée par des velléités d'indépendance, rapides comme des éclairs, alarmantes cependant pour un vieux politique accoutumé à lire dans le cœur de son maître. Il s'apercevait que, pour le détourner de vouloir gouverner par lui-même, il était temps de lui donner des distractions plus puissantes que les plaisirs de la chasse. Le règne de don Alphonse avait prouvé tout ce que peut une maîtresse, et le ministre prudent ne voulut pas abandonner au hasard le choix de la femme destinée à jouer un si grand rôle. Craignant une rivale, il voulut avoir une alliée ou plutôt une esclave. Il choisit donc pour le roi et se trompa lourdement. Il crut trouver la personne la plus propre à servir ses desseins dans doiia Maria de Padilla, jeune fille noble, élevée dans la maison de sa femme dona Isabel de Meneses. Elle était orphehne, issue d'une famille illustre, autrefois attachée à la faction de Lara et ruinée par les dernières guerres civiles (I). Son frère et son oncle, pauvres et ambitieux, se prêtèrent, dit-on, à ce honteux marché. Persuadé que dona Maria, nourrie dans sa maison, le regarderait toujours comme un maître, Alburquerque attira sur elle l'attention de don Pèdre et ménagea lui-même leur première entrevue, qui eut lieu pendant l'expédition des Asturies (2). Dona Maria de Padilla était petite de taille comme la plupart des Espagnoles, jolie, vive, remplie de cette grâce voluptueuse particulière aux femmes du midi, et que notre langue ne sait ex-
(1) Cron. de don Alfonso XI, p. 299. — Ârgote de JUolina noble:a de Andalucia, p. 93. La maison de Padilla est mentionaée dans un privilège daté de 1033.
(2) Ayala, p. 77. Cfr. avec le Sumario de los reget d'Etpana, p. 00.
primer par aucun terme (1). On ne connaissait encore son esprit que par son enjouement, qui amusait la grande dame chez laquelle elle vivait dans une situation presque servile. Plus âgée que le roi, elle avait sur lui l'avantage d'avoir déjà pu étudier les hommes et d'avoir observé la cour, mêlée parmi la foule. Elle montra bientôt qu'elle était digne de régner.
On aime à croire qu'en se donnant à don Pèdre, cette jeune fille ne céda pas uniquement à des calculs d'ambition. Le roi n'avait que dix-huit ans; il était bien fait, ardent, magnifique, véritablement amoureux. Sans doute cette passion aurait suffi pour séduire dona Maria, quand même elle n'eût pas été rehaussée par le prestige d'une couronne. Ses protecteurs, sa famille, conspirèrent pour triompher de ses scrupules. Elle se rendit bientôt, peut-être en exigeant du roi une promesse de mariage, ou même, comme l'ont supposé quelques auteurs, l'accomplissement des cérémonies religieuses, qui toutefois auraient été célébrées dans le plus profond mystère (2). Si ce mariage eut lieu en effet, toute l'Espagne l'ignora d'abord, et dona Maria ne passa long-temps que pour la maîtresse du roi. Son oncle, Juan Fernandez de Hinestrosa, la conduisit lui-
(1) Ayala, p. 332. La langue castillaune est riche en mots pour caractériser la grâce chez les femmes. L'Espagne est, à la vérité, le pays où cette qualité est la plus commune. Je citerai quelques expressions seulement qui indiquent des nuances plus faciles à apprécier qu'à traduire. Garbo est la grâce unie à la noblesse; donayre, l'élégance du maintien, l'enjouement de l'esprit; salero, la giace voluptueuse et provoquante; zandunga , l'espèce de grâce particulière aux Andalouses , un mélange heureux de souplesse et de nonchalance. On célébrera le garbo ou le donayre d'une duchesse, le salero d'une actrice, la zandunga d'une Bohémienne de Jerez.
(2) Cette question sera plus tard examinée. Voir § XVI, i.
même à San Fagund où s'arrêta don Pèdre à son retour des Asturies, et la mit, pour ainsi dire, entre ses bras (1). Cette complaisance fut royalement récompensée. Hinestrosa et les autres parents de la favorite, sortant tout à coup de leur obscurité, parurent à la cour et commencèrent à se mêler aux conseils du jeune prince.
Aussitôt après la prise d'Aguilar, don Pèdre, séparé de sa maîtresse pendant le siège, courut la retrouver à Gordoue. Elle venait de lui donner une fille, dont la naissance fut célébrée par des fêtes magnifiques. La plus grande partie des domaines d'Alonso Coronel servit d'apanage à l'enfant; le reste fut distribué entre les officiers de la maison du roi. On remarqua que don Juan d'Alburquerque n'eut cette fois aucune part aux dépouilles de son ennemi. Tout en conservant les apparences, le roi commençait à le traiter avec quelque froideur. Sa jeune maîtresse l'excitait en secret à se débarrasser d'une tutelle importune et à prendre en main les rênes du gouvernement. Flatté par les louanges d'une femme chérie, encouragé par les conseils des Padilla, travaillé enfin par un vague besoin de montrer son énergie et son caractère, il flottait encore dans l'irrésolution, retenu par l'habitude de se laisser diriger, par son ignorance des affaires, enfin par le respect ou même l'espèce de crainte que lui inspirait un vieux serviteur de son père. N'osant faire un coup d'autorité, le roi conspirait contre son ministre. Aidé par les Padilla, il s'était engagé dans une négociation, conduite avec une dissimulation
(1) Ayala, p. 77 et 86. — Ce fut probablement alors que Hinestrosa reçut du roi la charge d'arcade de los fidalgos, titre qu'il prend dans le traité d'Atienza, dont il fut un des signataires pour laCastille. Arch. gen. de Ar,, parchemin n» 1737.
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profonde, qui ne tendait à rien moins qu'à renverser tous les plans politiques d'Alburquerque. Il s'agissait d'une complète et franche réconciliation avec ses frères, don Henri et don Tello. Avec leur assistance et celle du parti de Lara, que le comte de Trastamare devait entraîner à sa suite, don Pèdre ne doutait pas qu'il ne pût commander en maître et plier tout à ses volontés. C'était une conjuration d'écoliers contre leur pédagogue. Il y a lieu de croire que le roi en conçut lui-même le projet, persuadé, dans son inexpérience, qu'il ne pouvait trouver d'amis plus dévoués que ses frères, ni de conseillers plus désintéressés que des jeunes gens de son âge. On croira qu'un semblable complot ne se déroba pas long-temps à la perspicacité du vieux ministre; il n'en fut rien cependant. Le secret fut admirablement gardé; tout réussit à souhait à ces novices conspirateurs. Alburquerque donna dans le premier piège qu'on lui tendit, en acceptant une mission frivole auprès du roi de Portugal. Quitter la cour, c'était laisser le champ libre à ses ennemis. Pendant son absence, un gentilhomme, nommé Juan Gonzalez de Bazan, attaché à la maison du comte don Henri, servit d'intermédiaire entre le roi et les deux bâtards [i). L'accord fut conclu avec le même secret qui avait couvert les premières négociations.
Cependant Blanche de Bourbon était déjà en Castille avec un grand nombre de seigneurs français et les ambassadeurs qui étaient allés la demander au roi son oncle. La mère de don Pèdre et la reine dona Léonor s'élaient avancées jusqu'à Valladolid pour recevoir la princesse. C'était dans celte ville que le mariage devait se célébrer, et elles y demeuraient depuis
(J) Cfr. Ayala, p. 88 et 90.
plusieurs mois sans que don Pedro parut songer à les rejoindre. Délivré de son ministre, séparé de sa mère, il se croyait véritiiblement roi et s'était établi à Torrijos, près de Tolède, donnant des fêtes et des tournois (I) à sa maîtresse, plus épris d'elle que jamais. Enivré des divertissements et des flatteries de sn jeune cour, il semblait avoir oublié l'alliance qu'il venait de contracter et ne s'occupait qu'à inventer de nouveaux plaisirs. Au milieu des pompes joyeuses de Torrijos parut tout à coup un visage sévère; c'était Alburquerque, rappelé à l'improviste par le scandale public. Son langage fut triste et grave. Il représenta l'affront fait à la maison de France et l'anxiété de toute la Castillc, qui attendait du mariage de son roi une garantie de tranquillité pour l'avenir. Aux troubles qu'avait occasionnés sa maladie, la première année de son règne, don Pèdre pouvait pressentir quelle serait la situation de tout le royaume, si la mort venait à le surprendre avant qu'il eût laissé un héritier direct. Le respect dû à un traité solennel, l'avenir du pays, l'honneur de la couronne, l'obligeaient à se rendre sans plus de retard auprès de la princesse sa fiancée. Don Pèdre, contraint par l'évidence et subjugué par l'ascendant de son austère conseiller, consentit à partir pour Valladolid. Vers le commencement de mai 4353, il laissa Marie de Padilla dans le fort château de Montalvan, sous la garde d'un frère bâtard qu'elle avait, nommé Juan Garcia de Villagera. Toutes les mesures que l'amour put lui suggérer furent prises pour mettre cette retraite à l'abri dime attaque.
(1) Don Pèdre fut grièvement blessé au bras dans un tournoi dont il élait
un des tenants. Cette blessure contribua peut-être à prolonger son séjour à
Torrijos.
et le roi ne cachait à personne que tant de précautions lui paraissaient nécessaires contre le mauvais vouloir d'Alburquerque. Enfui , triste et mal résigné, il s'achemina vers Valladolid.
Pres(jne en même temps, don Henri et don Tello, avertis par Gonzalez de Bazan, officiellement chargé de les convier aux noces du roi, et de leur porter un sauf-conduit pour s'y rendre, s'étaient mis en marche avec une suite si nombreuse, qu'on aurait pu la prendre pour une armée. Arrivés à Cigales, à deux lieues de Valladolid , ils y campèrent avec six cents lances et quinze cents hommes de pied asturiens, publiant qu'ils venaient aux noces du roi, mais qu'ils n'entreraient pas dans la ville, à moins qu'on n'y reçût leur escorte avec eux. Ils rappelaient l'assassinat de Garci Laso de la Vega, et déclaraient qu'ils ne se laisseraient pas surprendre comme lui aux fallacieuses promesses d'Alburquerque.
Peu de jours après, le roi, accompagné de toute sa cour, fit son entrée dans Valladolid. Dès le lendemain, le ministre en sortit avec le roi et des troupes assez nombreuses, en intention d'aller attaquer don Henri et don Tello à Cigales. A l'entendre, les deux bâtards ne venaient pas sans mauvais desseins, suivis d'une si puissante escorte, bardés de fer et bannières levées. Puisqu'ils osaient se montrer en rase campagne, il fallait profiter de l'occasion pour les exterminer. Bien que le roi sût mieux que son ministre les véritables desseins de ses frères, il ne fit aucune difficulté pour marcher à leur rencontre. Il s'avançait vers Cigales, lorsqu'il fut joint par un écuyer de
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don Henri , armé de pied en cap, porteur d'un message de son maître. « Le Comte, dit l'écuyer, vous baise les mains et s'empresse d'obéir à vos ordres en venant à vos noces. Il vous supplie de ne pas vous étonner s'il se présente si bien accompagné, sachant que son ennemi, don Juan d'Alburquerque, ne l'est pas moins. Croyez d'ailleurs que mon maître est prêt à se mettre à votre merci , dès que vous daignerez lui donner des garanties contre les entreprises d'un homme dont il a tout lieu de craindre la puissance et le ressentiment. » Le roi écouta froidement ce discours, puis, soit dissimulation, soit habitude d'abandonner toutes les décisions à son ministre, il se tourna vers lui, et lui dit en souriant : « Vous avez entendu l'ambassadeur du Comte et de don Tello. Cela vous regarde. » Aussitôt Alburquerque s'écria que le Comte et son frère s'excusaient mal de leur audace à se présenter en armes devant leur roi, comme s'ils doutaient qu'il sût maintonir l'ordre et la paix dans sa cour! N'avaient-ils pas reçu des lettres de sûreté ! Les regarder comme insuffisantes, c'était un acte de rébellion. A tant d'insolence il reconnaissait les perfides conseils de Pero Ruiz de Villegas, le confident des deux frères (1). Don Pèdre alors renvoya l'écuyer en le chargeant de dire au Comte qu'il eût à se rendre à sa merci sur-le-champ et à congédier ses hommes d'armes. Il ajouta quelques mots bienveillants pour assurer que ses frères n'avaient rien à craindre auprès de lui. Du côté de don Henri , le secret avait été aussi bien gardé que de la part du roi, et toute sa suite ignorait encore les négociations conduites par Gonzalez de Bazan. Les avis se par-
(1) Majordome de don Tello et signataire de l'acte d'hommage au roi d'Aragon, passé à Lérida l'année précédente.
IIP» HI8T0IRK DR DON PKDRE.
iagèreiil «m retour de l'écuyer, plusieurs conseillant nne retraite immédiate, d'autres proposant de s'en remettre à la clémence du roi. Tenter la fortune des armes semblait à tous une folle témérité. Sans écouler personne, don Henri rangea ses gens en bataille, et attendit immobile la petite armée sortie de Valladolid. Bientôt elle fut en vue et prit position en face des Asturiens. Entre les deux troupes coulait un ruisseau encaissé qui eût été un obstacle difficile pour celui qui se serait décidé le premier à prendre l'offensivej mais ni le roi ni son frère n'avaient la moindre envie d'en venir aux mains. Alburquerque seul pressait d'engager le combat et promettait la victoire. Pendant que les soldats du roi, fatigués d'une longue traite, reprenaient haleine, des pourparlers s'engagèrent entre les deux partis. Sur l'ordre du roi, Diego Garcia de Padilla, frère de sa maîtresse, et Juan de Hinestrosa, allèrent parlementer avec le comte de Trastamare. Le choix de pareils messagers prouvait bien que don Pèdre ne suivrait pas les conseils belliqueux de son ministre.
Je ne puis m'empêcher de citer ici une anecdote qui peint la pointilleuse étiquette et la courtoisie clievaleresque de l'époque. Devant le front de bataille de don Henri, le roi aperçut un gentilhomme portant sur son haubert une soubreveste écarlate et une écharpe dorée. C'étaient les insignes d'un ordre de chevalerie très considéré alors, institué par le feu roi don Alphonse. Les chevaliers de l'k'charpe ne devaient être choisis que parmi les vassaux du roi ou ceux de l'infant, son héritier présomptif. Don Pèdre voulut savoir quel était ce cavalier. On lui dit qu'il se nommait Pero Carrillo, serviteur dévoué du comte de Trastamare, et parent de cet Alphonse Carrillo, décapité avec Coronel à la prise d'Agnilar. Le roi lui
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dépêcha un de ses pages, c'était Pero d'Ayala, auteur de la chronique que je transcris, pour lui demander comment, n'étant pas son vassal, il osait porter l'écharpe dorée. Pero Carrillo, à la vue des deux armées, s'en dépouilla sur-le-champ, rappelant toutefois qu'il l'avait reçue du roi don Alphonse pour avoir défendu contre les Maures la brèche de Tarifa (1). Il ajouta que, puisque le roi le voulait ainsi, il ne porterait plus désormais l'écharpe sans son expresse permission. L'obéissance de Carrillo plut à don Pèdre, plus sensible apparemment à l'usurpation d'un insigne qu'à une rébellion à main armée (2).
En dépit de l'impatience d'Alburquerque, les pourparlers continuaient. Il avait beau représenter qu'il était déjà l'heure de vêpres, et que le Comte n'attendait que la nuit pour s'échapperj don Pèdre, contenant ses soldats, attendait avec le plus grand calme l'issue des négociations. Enfin, vers le déclin du jour, on vit s'avancer entre les deux armées le comte don Henri, don Tello et une trentaine de gentilshommes, tous à pied et sans armes. Ils venaient se remettre à la merci du roi. Don Pèdre demeura à cheval avec sa suite, et ce fut au milieu d'une haie d'hommes d'armes que les deux bâtards s'approchèrent jusqu'à sonétrier. Don Henri d'abord, puis don Tello, lui baisèrent le pied et la main droite (3). Alors le roi,
(1) Cronica de don Alfonso XI, p. 419.
(2) Ayala, p. 91.
(3) Je suis le texte d'une des copies de la chronique d'Ayala, qu'on appelle très improprement V Abrégée. Si dans les copies subséquentes on a supprimé les détails que je viens de rapporter, c'est sans doute parce qu'on les a crus humiliants pour le prince qui avait fini par s'emparer du trône de Castille. Cfr. les deux versions. Ayala p. 92, et la note, de M. Llaguno.
sautant à terre, les conduisit dans un petit ermitage, où il s'enferma quelque temps avec eux et plusieurs seigneurs des deux partis. Là, le Comte, en son nom et au nom des chevaliers qui suivaient sa bannière, protesta de sa soumission, excusant sa conduite passée sur la crainte légitime que lui inspiraient des ennemis puissants qui, dit-il, le calomniaient auprès de son seigneur. « Comte, mon frère, répondit le roi, je suis content de vous voir aujourd'hui vous confier à ma foi, ainsi que notre frère don Tello. Soyez assuré que vous recevrez de moi telles faveurs, que vous vous en tiendrez pour satisfait. » Les deux bâtards promirent alors au roi de lui livrer toutes leurs forteresses, et sur-le-champ ils remirent entre les mains de son alguacil mayor plusieurs otages importants, entre autres le jeune fils de Garci Laso (1). La présence de cet enfant dans la troupe du comte de Trastamare prouvait assez que son expédition avait été concertée d'avance avec don Pèdre, et devait avoir une issue pacifique. Le peuple accueillit avec joie la nouvelle de cette réconciliation. Alburquerque lui seul s'en montra chagrin, voyant avec raison dans ce dénoûment une preuve du crédit des Padilla et un échec humiliant pour son autorité. A son dépit se joignait la honte d'avoir été joué, lui vieux politique, par des enfants qu'il avait cru dominer.
Le mariage de don Pèdre avec la princesse de France fut célébré le 3 juin, presque immédiatement après l'entrevue de Cigales. Autant le roi avait montré d'abord d'irrésolution et
(1) Ayala, p. 93.
de lenteur, autant il témoignait à présent d'impatience pour en finir. Toutefois nul ne pouvait attribuer ce changement à l'impression produite par les charmes de Blanche. Le roi y paraissait toujours insensible; il la regardait à peine; mais, convaincu que son mariage était un devoir et une nécessité, il avait hâte de l'accompUr pour obtenir le repos. Les deux fiancés furent menés en grande pompe à l'église de Sainte- Marie-la-Neuve. L'ordre du cortège semblait avoir été réglé de manière à prouver à tous les yeux que les discordes de la Castille étaient à jamais terminées. Le comte de Trastamare, don Tello, Alburquerque, les infants d'Aragon et la plupart des riches-hommes qui avaient joué un rôle dans les derniers troubles, accompagnaient la marche royale, surpris peut-être de se voir réunis ailleurs que sur Un champ de bataille. Venaient d'abord don Pèdre et Blanche de Bourbon, montés sur des palefrois blancs et vêtus de robes de brocart d'or fourrées d'hermine, costume alors réservé aux souverains. Alburquerque était le parrain du roi, et la reine douairière d'Aragon, dona Léonor, servait de mère à la jeune reine. On remarqua le choix de sa demoiselle d'honneur, dona Margarita de Lara, sœur de don Juan Nunez, et, comme si Blanche eût ramené avec elle tous les proscrits, elle avait pour écuyer le comte de Trastamare, qui tenait la bride de son cheval. L'infant don Fernand conduisait le cheval de sa mère, dona Léonor, et son frère don Juan remplissait le même office auprès de la reine Marie. Ainsi, dans ce cortège, le bâtard don Henri avait le pas sur les infants d'Aragon, honneur que quelquesuns trouvèrent excessif, et que d'autres n'attribuaient qu'à la sincérité de la réconciliation entre les fils de don Alphonse. Un tournoi, des courses de cannes, un combat de taureaux.
suivirent la cérémonie religieuse, et se renouvelèrent le lendemain. Mais, au milieu de ces fêtes, tous les yeux se portaient avec curiosité sur les nouveaux époux. Chacun lisait sur la contenance du roi sa froideur et même son aversion pour sa jeune compagne, et, comme l'on s'expliquait difficilement qu'un homme de son âge, ardent et voluptueux, se montrât insensible aux attraits de la princesse française, plusieurs murmuraient tout bas qu'il avait été fasciné par Marie de Padilla, et que ses yeux, charmés par art magique, lui montraient un objet repoussant au lieu de la jeune beauté qu'il venait de conduire à l'autel (1).
L'aversion, comme la sympathie, a ses mystères inexplicables, et pourtant de graves auteurs, anciens et modernes, ont voulu trouver un motif réel et plausible à l'éloignement de don Pèdre pour sa femme. Les derniers n'ayant pas, comme leurs devanciers, la ressource commode de la magie, ne se sont pas fait scrupule de ternir par une odieuse calomnie le caractère de la jeune reine, que tous ses contemporains ont
(1) L'ensorcellement de don Pèdre par la Padilla est la tradition populaire en Andalousie, où l'un et l'autre ont laissé de grands souvenirs. On ajoute que Marie de Padilla était une reine de Bohémiens, leur bari crallisa, partant consommée dans l'art de préparer les philtres. Malheureusement les Bohémiens ne parurent guère en Europe qu'un siècle plus tard. — L'auteur de la Première Vie du pape Innocent VI raconte gravement que, Blanche ayant fait présent à son époux d'une ceinture d'or, Marie de Padilla, aidée d'un Juif, insigne sorcier, changea cette ceinture en serpent, un certain jour que le roi s'en était paré. On pense aisément quelle dut être la surprise du prince et celle de toute la cour, lorsque la ceinture commença à s'agiter et à siffler, sur quoi la Padilla trouva facilement occasion de persuader à son amant que Blanche était une magicienne qui voulait le faire périr par s»rcellerie. Baluze, Uist. des papes d'Avignon, I, p. 224; Ayala, p. 95.
respecté. On a prétendu que don Fadrique était un des ambassadeurs chargés de demander au roi de France la main de sa nièce, et que, pendant le voyage de Paris à Valladolid, Blanche aurait succombé aux séductions de son beau-frère (t). Ainsi ce serait à la jalousie qu'il faudrait attribuer la répugnance du roi pour son épouse et sa haine contre don Fadrique, dont j'aurai bientôt à raconter les effets. Je me hâte de dire que toutes ces suppositions sont absolument fausses. Don Fadrique ne fit point partie de l'ambassade caslillanne et ne quitta pas la Péninsule à l'époque des négociations entre la France et la cour de Castille. Des chartes authentiques attestent son séjour dans le midi de l'Espagne pendant les premiers mois de l'année 1353, et, à l'époque du mariage du roi, il n'avait pas encore vu sa belle-sœur (2). Ajoutez que s'il eût existé quelque motif pour rompre ce mariage, quelque grief réel ou seulement un prétexte qu'on pût alléguer contre Blanche, il est à croire que don Pèdre eût saisi avec empressement
(1) V. Gratia Dei, dans le Semanario erudito de Valladares, tome 28, p. 237; le comte de la Roca, el rey don Pedro defendiio, p. 15, verso, 44. Le comte ajoute agréablement dans son style cavalier : « Si l'infant don Fadrique fut un an et plus, comme on le prétend, à conduire la reine Blanche de France à Valladolid, cela prouve que les chemins étaient bien mauvais ou qu'ils ne prirent pas le meilleur. »
(2) Le contrat de mariage de Blanche existe aux archives du royaume, daté de Paris, 2 juillet 1352. 11 est signé par les deux ambassadeurs castillans, don Juan Sancbez de las Roelas, jadis évêque de Séville, évêque élu de Burgos , et par don Alvar Garcia d'Albornoz. Carton J. 603, pièce 55. — Suivant toute apparence, don Fadrique ne quitta pas Llerena avant le mariage du roi, auquel d'ailleurs il n'assista point. Voir dans Ayala, p. 112, la note de M. Llaguno sur ce sujet. Consulter également YApologia del rey don Pedro, par don Josef Ledo del Pozo, p. 189,
l'occasion offerte, alors que, débarrassé de la tutelle de son ministre, et subjugué par l'amour de dona Maria, il ne cherchait qu'à faire preuve de son autorité et de sa force.
Personne à Valladolid n'ignorait les sentiments du roi, et le bruit s'était répandu qu'il allait prochainement en partir pour retourner auprès de sa maîtresse. Le 5 juin, c'est-à-dire deux jours seulement après la célébration de son mariage, don Pèdre étant seul à dîner [i) dans son palais, sa mère et sa tante entrèrent tout en larmes et demandèrent à lui parler en particulier. Aussitôt le roi quitta la table et les conduisit dans un cabinet. « Sire, dit la reine-mère, on nous annonce que vous voulez nous quitter pour retourner auprès de dona Maria de Padilla. Nous venons vous conjurer de n'en rien faire, et de considérer quel affront ce serait pour le roi de France, qui vient de vous envoyer sa nièce avec tant d'honneurs. Pourriez-vous ainsi la quitter, au moment oîi vous venez de vous unir en face des saints autels, en présence de tous les grands de votre royaume? Que penseraient tous nos riches-hommes, venus de si loin pour vous faire honneur, si vous vous éloigniez de la sorte, sans leur rendre grâce, sans leur adresser une parole de remercîment?... » Le roi l'interrompit en disant qu'il s'étonnait fort qu'elles ajoutassent foi à des bruits frivoles, et il se hâta de les congédier, après leur avoir répété qu'il ne songeait pas à quitter Valladolid. Une heure après, il demanda des mules, annonçant qu'il allait rendre visite à sa mère; mais, en effet, il sortit de la ville accompagné seulement du frère de sa maîtresse, Diego de Padilla, et de deux autres gentilshommes de ses plus privés. Des relais étaient
(1) On dînait alors à neuf ou dix heures du matin.
préparés de distance en distance, et il alla coucher à seize grandes lieues de Valladolid. Le lendemain, il trouvait à la Puebla de Montai van dona Maria venue à sa rencontre (1).
On prévoyait cet éclat; cependant grande fut la surprise à Valladolid, mais plutôt feinte que réelle de la part des deux bâtards, unis déjà auxPadilla par une haine commune contre Alburquerque. Deux jours après le départ du roi, don Henri et don Tello se rendirent à Montalvan, suivis bientôt par les infants d'Aragon et par la plupart des jeunes seigneurs, parmi lesquels on remarquait le gendre de Coronel , don Juan de Ja Cerda, rappelé depuis peu de son exil (2). La presse était grande pour se tourner vers le soleil levant. Un petit nombre de riches- hommes seulement annonçaient que ce scandale amènerait de grands malheurs, et, au lieu de suivre la cour, allaient s'enfermer dans leurs châteaux. Ainsi l'exigeait la prudence quand des troubles civils étaient à craindre. En même temps la connivence des bâtards devenait évidente, car, par l'ordre du roi, leurs otages étaient mis en liberté. Le parti de Lara relevait la tête , annonçant avec ivresse que l'odieuse domination d' Alburquerque avait cessé.
Après le premier moment de stupeur, Alburquerque se présenta devant les trois reines désolées, accompagné du
(1) Ayala, p. 95.
(2) Le roi de Portugal avait obtenu sa grâce de don Pèdre, et don Juan était revenu à la cour de Castille avec Alburquerque, en apparence réconcilié avec lui. Ayala, p. 85.
124 HISTOIRE DK DON P£DHE.
maître de Calatrava don Juan Nunez de Prado, son intime ami. Non moins irrité qu'elles, mais ayant eu déjà le temps de reprendre son assurance et ses airs d'autorité, il leur jura que leur cause était la sienne, et n'hésita pas à leur promettre de ramener don Pèdre sous peu de jours après avoir châtié les insolents aventuriers qui l'avaient empoisonné de leurs perfides conseils. Incontinent il partit pour Tolède , où le roi s'était déjà rendu avec les Padilla, ses frères et les infants d'Aragon. Alburquerque sortit de Valladolid avec une suite de plus de quinze cents cavaliers montés les uns sur des chevaux de bataille, les autres sur des mules. A la troupe des gentilshommes de sa maison et à ses clients ordinaires s'étaient joints un assez grand nombre de chevaliers vassaux ou pensionnaires du roi, mcertains encore s'ils iraient grossir la jeune cour ou s'ils demeureraient fidèles au ministre, tous désirant voir les choses de près et étudier par eux-mêmes la contenance du roi et le pouvoir de ses nouveaux conseillers. L'historien Lopez d'Ayala et son père étaient du voyage.
A peu de distance de Tolède , on rencontra le Juif don Simuel el Levi, grand trésorier, alors fort avant dans les bonnes grâces de dona Maria de Padilla, et par elle devenu un des plus intimes conseillers du roi. Il venait par l'ordre de son maître porter des paroles de paix au ministre disgracié. « Le roi, disait don Simuel, fait toujours le plus grand cas de votre vieille expérience, et maintenant comme toujours il compte sur vos bons services. Vous pouvez vous présenter en toute assurance devant lui; mais il s'étonne que vous ameniez une si nombreuse suite, et il vous invite à la congédier. » — Après avoir ainsi parlé au nom du roi, le Juif ajouta quelque mots de la part des Padilla. A l'entendre, ils ne de-
tnaudaieiit pas mieux que d'entrer en aecomniodement, et assuraient qu'une seule entrevue suffirait pour amener une réconciliation sincère. Le trésorier de don Pèdre n'était pas venu seul, et, pendant qu'il entretenait Alburquerque, des chevaliers sortis de Tolède avec lui conversaient avec leurs amis arrivant de Valladolid. Quelques-uns ne cachèrent pas qu'on faisait à Tolède de grands préparatifs de guerre. Toutes les portes, à l'exception d'une seule, étaient murées, et l'alguacil-mayor chargé de la police de la ville venait d'être destitué et remplacé par une créature des Padilla. Ces confidences troublèrent un peu l'assurance d' Alburquerque. Il fit halte et tint conseil avec ses amis. Survint un nouveau message du roi, pour le presser, avec une insistance qui parut suspecte, de se rendre sans délai à l'Alcazar. D'autres avis, envoyés par ses partisans secrets de Tolède, augmentèrent sa défiance et lui firent craindre quelque guet-apens. Dès que son irrésolution trahit ses alarmes, tous ses serviteurs, tremblant pour sa sûreté, le conjurèrent de ne pas se livrer à la merci d'un prince faible, dominé par une faction perfide. Alburquerque pouvait craindre de cruelles représailles , et il avait appris à ses ennemis à se jouer des serments. Il suivit les conseils de la prudence et rebroussa chemin, après avoir dépêché au roi son majordome Rui Diaz Cabeza de Vaca, porteur de ce message altier : « Sire, dit-il, don Juan Alonso vous baise les mains et se recommande à votre merci. Il serait lui-même en ce moment en votre présence, s'il n'eût appris que de mécliants conseillers l'ont calomnié auprès de vous. Vous savez, sire, tout ce que don J uan Alonso a fait pour votre service et celui de la reine votre mère. Il a été votre chancelier depuis votre naissance. Il vous a toujours loyalement servi comme il avait
servi le feu roi votre père. Pour vous il s'est exposé à de grands périls, alors que dona Léonor de Guzman et sa faction avaient tout pouvoir dans le royaume. Mon maître ignore encore les crimes qu'on lui impute, faites-les-lui connaître, et aussitôt il s'en purgera. Cependant, si quelque chevalier doute de son honneur et de sa loyauté, moi, son vassal, me voici prêt à le défendre par mon corps et les armes à la main. » Don Pèdre écouta froidement la fière harangue de Caheza de Vaca et le défi qui la terminait, puis il répondit en peu de mots que, si Alburquerque ajoutait foi à de vaines rumeurs, il était libre de se retirer où bon lui semblerait; que s'il était sage, il s'en remît à sa royale merci (1). Aussitôt il congédia le messager, cachant mal sa joie de se voir délivré d'un censeur incommode. Peut-être, honteux de destituer le fidèle conseiller de son père, voyait-il avec un vif plaisir qu' Alburquerque eût pris de lui-même le parti de la retraite. Une fois qu'il le sut éloigné, il ne garda plus de ménagements, et, retirant aux titulaires tous les offices donnés pendant la faveur du ministre, il les distribua aux partisans des Padilla. La réaction fut complète, et, pour encourir la disgrâce du roi, il suffisait maintenant d'avoir été distingué par Alburquerque.
Ce dernier cependant, la rage dans le cœur, reprenait, avec son escorte bien réduite, le chemin de Valladolid, après s'être arrêté quelques moments à Ferradon pour se consulter avec son ami le maître de Calatrava. Tous les deux tombèrent d'accord que , pour le présent, la résistance ouverte était impossible; qu'il fallait attendre patiemment un retour de fortune, vivre loin de la cour et se tenir sur ses gardes, l'un sur
(1) Ayala, p. 98 el suiv.
la frontière de Portugal, au milieu de ses vastes domaines, l'autre dans un des châteaux de son ordre , entouré de ses chevaliers. Avant de gagner son fort, Alburquerque voulut prendre congé des trois reines et leur donner ses derniers conseils; puis, rassemblant les trésors qu'il faisait garder dans ses châteaux de Castille, il alla s'enfermer dans la forteresse de Carvajales, assignée pour rendez-vous à ses affidés. Outre les gens de sa maison qui l'accompagnaient toujours, son escorte s'était grossie, pendant sa marche, d'un assez grand nombre de gentilshommes résolus de s'attacher à sa fortune. Tous, croyant la guerre civile allumée, pillaient et dévastaient le pays sur leur passage (i). Pour un seigneur féodal, c'était alors la manière la plus usitée de témoigner son mécontentement. Alburquerque, s'il n'encouragea pas ces excès, ne prit aucune mesure pour les réprimer, satisfait sans doute de compromettre ses adhérents et de s'assurer leur fidélité par la crainte des vengeances qu'ils s'attireraient à son service.
Tout entier à ses amours, don Pèdre ne songeait nullement à poursuivre le fugitif, et célébrait par des carrousels et des fêtes ce qu'il appelait son véritable avènement au trône. Tandis que toute la jeune cour s'égayait aux dépens du ministre disgracié, dona Maria de Padilla, satisfaite d'avoir montré l'étendue de son pouvoir, donnait un exemple de modération singulière dans sa position. Elle conseilla au roi de retourner à Yalladolid pour quelque temps, et de revoir sa femme, afin d'éviter le scandale et de sauver les apparences. Assurée du cœur de son amant, elle s'occupait de sa gloire, toutefois sans vouloir s'y sacrifier. Don Pèdre, obéissant avec une répu-
(1) Ayala, p. 104. Abreviada, V. note î.
giiance marquée, reparut à Valladolid, et demeura deux jours dans le même palais que sa femme. Puis, comme lassé d'une comédie qu'il jouait mal, il revint aussitôt auprès de sa maîtresse. Vainement les Padilla le supplièrent-ils de prolonger son séjour à Valladolid, ils ne purent obtenir de son impatience qu'il s'arrêtât une heure de plus. Ce fut la dernière fois qu'il vit sa femme, et ce rapprochement si brusquement terminé semblait n'être qu'un outrage de plus. Le vicomte de Narbonne et les seigneurs français qui avaient accompagné la reine Blanche en Castille s'éloignèrent indignés et sans prendre congé du roi. La reine-mère conduisit l'épouse délaissée à Tordesillas, sur le Ducro (1); c'était la résidence ou plutôt l'exil que don Pèdre lui assignait.
C'est le rêve ordinaire des ministres disgraciés de croire qu'une révolution suivra leur retraite. Enfermé dans son château de Carvajales, Alburquerque voyait avec dépit l'indifférence de la Castille. Bien que l'on blâmât généralement la conduite du roi à l'égard de sa femme, on avait applaudi à son généreux dessein de gouverner par lui-même; on l'avait vu avec plaisir se réconcilier avec ses frères, et surtout rendre sa faveur au parti des Lara, dont le nom était toujours populaire dans la plupart des provinces. Marie de Padilla se montrait douce et serviable, cherchant à cacher sa puissance, ou ne la révélant que par des bienfaits: ses parents étaient habiles, et l'on convenait qu'ils servaient bien le roi. Qu'importait aux communes et à la plus grande partie de la noblesse que quelques charges de cour fussent occupées par les créatures d 'Alburquerque ou par les parents de la favorite? Sauf un petit
(1) Ayala, p. 105 et suiv.
HISTOIRE DE l;ON PÈDRE. i29
nombre de riches-hommes personnellement intéressés à sa disgrâce, Alburquerque se sentait abandonné du peuple comme de son roi. Désespérant déjà de ressaisir le pouvoir, il commençait à craindre pour ses immenses richesses. Ses vastes domaines excitaient de grandes tentations, et les prétextes ne manquaient pas pour s'en emparer. De toutes parts s'élevaient des plaintes contre les désordres commis par ses adhérents, dont la conduite, aussi imprudente que coupable, pouvait donner à sa retraite une couleur de rébellion. Il lui fallut songer sérieusement à désarmer le courroux du roi. La mauvaise fortune avait vite abaissé son orgueil, et il s'empressa d'accepter l'espèce de traité qu'on lui offrit au nom de son souverain. Il consentit à livrer son fils en otage et à donner caution pour la bonne conduite de ses vassaux. En retour, le roi promit de lui conserver toutes les terres qu'il possédait en Castille, et lui accorda la permission d'aller résider en Portugal (1). L'infant don Fernand d'Aragon fut investi de la charge de grand chancelier.
Fier d'avoir humilié le plus puissant de ses grands vassaux, don Pèdre ne voulut point l'accabler. 11 respectait les longs services d' Alburquerque sous le roi don Alphonse, et peut-être sa conscience lui reprochait-elle de s'en être séparé dans un moment où il en recevait les plus sages conseils. Mais, s'il excusait l'humeur du ministre disgracié et même les brigandages de quelques vassaux indisciplinés, il regardait comme une impardonnable trahison la conduite de certains chevaliers qui, attachés par leurs charges à sa personne, au lieu de le suivre à Tolède, s'étaient joints aux partisans
(I) Ayala, p. lOC.
d'Alburquerque, et semblaient lui avoir offert leurs services contre leur maître. Don Pèdre tenait de son père et d'Alburquerque lui-même que le plus grand des crimes était la désobéissance à la double autorité de roi et de seigneur féodal. Jeune, impérieux jusqu'à la dureté, il voulait se faire craindre, surtout de ces riches-hommes placés si près du trône qu'il croyait voir en eux autant de rivaux. Il annonçait hautement l'intention de faire prompte et sévère justice.
Lorsque don Juan d'Alburquerque s'était retiré dans son château de Carvajales, la plupart des chevaliers ou gentilshommes, vassaux immédiats du roi, l'avaient abandonné pour revenir auprès de leur maître; d'autres en petit nombre s'étaient courageusement associés à son exil volontaire et jusqu'alors lui avaient formé une espèce de cour qui avait sa splendeur. Interdits parla soumission inattendue de leur chef, ils n'avaient plus d'autre parti à prendre que d'implorer à leur tour la clémence royale. Ils partirent de Carvajales avec le fils d'Alburquerque, otage de la fidélité de son père; mais, au lieu de se rendre directement à Olmedo, où le roi se trouvait alors, ils osèrent s'arrêter à Tordesillas et se présenter à la reine-mère et à la princesse française, sa belle-fille. Là, sans doute, on leur peignit le courroux de don Pèdre, son humeur implacable, ses menaces et les échafauds qu'il faisait dresser. La plupart, effrayés de ces confidences et désespérant d'oblenir leur pardon, ne songèrent plus qu'à prendre la fuite. Deux chevaliers seulement, plus hardis ou plus confiants que le reste, se hasardèrent à poursuivre leur route vers Olmedo : c'étaient Alvar Gonzalez de Moran et Alvar Ferez de Castro, frère de cette Inez, maîtresse de l'infant Pierre de Portugal, si fameuse depuis par sa mort cruelle et
les honneurs que son amant rendit à sa mémoire. Dona Maria de Padilla, naturellement humaine et compatissante, voulut sauver ces deux braves gentilshommes, contre lesquels le roi montrait une animosité particulière. Elle les fit avertir qu'ils n'avaient pas un moment à perdre pour se dérober au supplice qui déjà s'apprêtait. Venant d'une pareille source, l'avis était trop sûr pour être dédaigné. Aussitôt Moran et Alvarde Castro retournèrent sur leurs pas. A Médina delCampo, ils trouvèrent des relais préparés par les soins de la reine Marie, et ce secours ne tarda pas à leur être bien nécessaire. Alvar surtout, chaudement poursuivi, ne dut son salut qu'à la vigueur extraordinaire de son cheval. Moins heureux que lui, la plupart de ses compagnons, échappés de Tordesillas, furent arrêtés par les officiers du roi et conduits à Olmedo la chaîne au cou. On s'attendait à des supplices, mais la colère du roi ne résista pas aux prières et aux larmes de sa maîtresse. Après quelques jours de détention, tous ces malheureux furent rendus à la liberté (1).
Sur ces entrefaites, le maître de Saint-Jacques, don Fadrique, qui, depuis la mort de sa mère, dona Léonor de Guzman, n'avait pas revu le roi, reparut à la cour et y fut accueilli à bras ouverts. On eût dit que don Pèdre voulût réunir autour de lui tous ses frères pour les associer à son gouvernement. A l'exemple de don Henri et de don Tello, le jeune maître de Saint-Jacques rechercha l'amitié des parents de la favorite. Sur une insinuation du roi , il retira la grande commanderie de Castille à Rui Chacon et en pourvut Diego
(1) Ayala, p. 108.
Garcia de Villagera , frère bâtard d«; Maria de Padilla. Pour prix de cette complaisance, le roi lui lit remise de (pielques droits contestés à son ordre par la couronne (t). De son côté, don Tello, mettant à profit les bonnes dispositions de son frère, obtint son agrément pour conclure un mariage avantageux. Sous le règne du feu roi, il avait été fiancé, encore tout enfant, à dona Juana de Lara, fille aînée de don Juan Nunez, maintenant héritière de la seigneurie de Biscaïe. La défiance d'Alburquerque s'était toujours opposée à cette union. Il avait fait mettre le séquestre sur les biens de dona Juana , et la Biscaïe était entrée dans les domaines de la couronne. Comme s'il eût à cœur de prendre en tout le contre-pied de la politique suivie par son ministre, don Pèdre présida lui-même au mariage de l'héritière de Lara et lui restitua tous ses apanages. Aussitôt après ses noces, qui furent célébrées en grande pompe à Ségovie, don Tello se rendit en Biscaïe pour se mettre en possession de la riche dot que lui apportait sa femme. C'était un petit royaume. Quant au roi, quittant la Castille, il prit avec toute sa cour le chemin de l'Andalousie, où il comptait passer le reste de l'automne et Ihiver. Mais d'abord, irrité de la part que les deux reines avaient prise à l'évasion d'Alvar de Castro, il sépara Blanche de Bourbon de la reine Marie, auprès de laquelle elle avait toujours demeuré depuis son arrivée en Castille. La jeune princesse, déjà traitée en prisonnière, quoiqu'on lui eût conservé une petite cour et une maison royale, fut conduite au château d'Arévalo et confiée à la surveillance de l'évêque de Ségovie. La reine-mère reçut la permission,
(1) Bulario de Santiago, cité par Llaguno. V. Avala, p. lift, noto 3.
peut-être l'ordre, d'aller résider en Portugal , auprès du roi son père (1). Ces mesures rigoureuses étaient accompagnées de nouvelles persécutions dirigées contre les amis d'Alburquerque. Le roi ôta la charge de chambellan à Gutier Fernandez de Tolède, pour en revêtir Diego de Padilla. Tous les parents de Gutier Fernandez partagèrent sa disgrâce, et, destitués de leurs offices, virent partager leurs dépouilles entre la famille de la favorite et les clients des bâtards, maintenant comblés d'honneurs comme au temps du feu roi. Ferez Ponce, maître d'Alcântara, oncle de dona Léonor de Guzman, avait encouru le séquestre de ses châteaux d'Andalousie pour avoir le premier pris les armes à l'avènement de don Pèdre. On lui rendit ses forteresses, et le roi lui-même l'en remit solennellement en possession (2). En un mot, il semblait prendre à tâche d'efl'acer tous les souvenirs de l'administration d'Alburquerque; hommes et choses étaient impitoyablement changés.
C'est par de tels actes d'autorité que don Alphonse avait préludé à son glorieux règne. Don Pèdre prétendait l'imiter en tout. Accusant son ancien ministre de partialité et d'injustice, il annonçait , avec un peu trop d'assurance peut-être, que, maintenant qu'il régnait seul, ni le rang ni la faveur ne trouveraient accès auprès de lui. La mieux tenue des promesses faites aux cortès de Valladolid fut celle d'écouter
(1) Ayala, p. 113.
(2) Cfr. Ayala, p, lU. —Rades, Cron. d'Alcântara, p. 27.
toutes les plaintes portées au pied de son trône (1). Aifable avec les petits, souvent dur et hautain avec les grands, il voulait être instruit de tout, voir tout par lui-même. A l'exemple de ces califes dont les légendes avaient sans doute amusé son enfance (2), il se plaisait à prendre des déguisements et à parcourir seul, la nuit, les rues de Séville, soit pour surprendre les sentiments du peuple , soit pour chercher des aventures et surveiller la police de cette grande cité. Ces explorations mystérieuses ont fourni aux romanciers et aux poètes espagnols le texte de mille récits dramatiques, la plupart peu dignes de créance, remarquables pourtant parce qu'ils s'accordent tous sur le caractère qu'ils donnent à don Pèdre, échos en cela de la tradition populaire, qui pour l'historien n'est pas sans quelque valeur. En efl'et, le peuple, s'il altère les faits, juge les hommes avec exactitude. Pour lui, don Pèdre fut le protecteur des opprimés, le redresseur des torts, l'ennemi ardent de toutes les iniquités du régime féodal. Il est vrai que le peuple se contente de peu et tient compte à ses maîtres de leurs bonnes intentions. La justice de don Pèdre, demeurée proverbiale, fut celle des souverains musulmans, prompte, terrible, presque toujours passionnée, souvent bizarre dans sa, forme.
Ou me pardonnera de rapporter ici une anecdote singulière sur les courses nocturnes du roi : consacrée par un monument
(1) On montre clans la cour de l'Alcazar à Séville, près de la porte dite des Bannières , les restes d'un tribunal en plein air où don Pèdre prenait place pour juger les procès.
(2) Il est probable que don Pèdre ne savait pas l'arabe; mais on peut voir par les récits du comte Lucanor combien les romans arabes étaient familiers aux Ciistillans.
encore existant à Se ville, admise par les auteurs les plus graves, elle ne doit pas, je pense, être rejetée par la critique moderne pour les couleurs romanesques qu'une longue tradition a pu lui donner.
On raconte qu'une nuit, le roi, passant seul et déguisé dans une nie écartée de Séville, se prit de querelle avec un inconnu pour un motif frivole (l). Les épées furent tirées et le roi tua son adversaire. A l'approche des officiers de justice, il prit la fuite et regagna l'Alcazar, croyant n'avoir pas été reconnu. Une enquête eut lieu. Le seul témoin du combat était une vieille femme, qui, à la lueur d'une lampe, avait vu confusément la scène tragique. Suivant sa déposition, les deux cavaliers avaient le visage caché sous leur manteau , selon la coutume des galants de l'Andalousie; mais l'un d'eux, le vainqueur, faisait entendre en marchant un bruit étrange : ses genoux produisaient un léger craquement; or, tout le monde le savait à Séville, ce craquement des genoux était particulier au roi, par suite d'un défaut de conformation, qui, d'ailleurs, ne l'empêchait pas d'être agile et adroit à tous les exercices du corps. Un peu confus de leur découverte, les alguazils ne savaient s'ils devaient punir la vieille ou bien acheter son silence. Le roi lui fit donner une somme d'argent et s'avoua coupable. Restait à trouver une peine, chose difficile. La loi était formelle : en pareil cas, le meurtrier devait être décapité et sa tête était exposée sur le lieu du crime. Don Pèdre or-
(1) La tradition, qui n'est jamais à court de circonstances minutieuses, rapporte que l'inconnu gardait une rue, c'est-à-dire qu'il empêchait les passants d'y entrer, soit pour parler en liberté à une femme, soit pour procurer cette facilité à un ami. Cet usage existait encore il y a quelques années en Espagne, et occasionnait souvent des duels.
13(j HISTOIRE DE DON l'EDKE,
donna que sa tête couronnée et taillée en pierre fût placée dans une niche, au milieu de la rue théâtre du combat. Ce buste, malheureusement renouvelé au xvu'^ siècle, se voit encore aujourd'hui dans la rue du Candilejo à Séville (1),
Cette subtiUté, conforme d'ailleurs aux coutumes du moyenâge, atteste plutôt la fertilité d'imagination que l'impartialité du roi. Le trait suivant donnera une meilleure idée de ses jugements. Un prêtre pourvu d'un riche bénéfice avait fait une grave injure à un cordonnier. Traduit devant un tribunal ecclésiastique, le seul dont il fût justiciable, le prêtre fut pour ce délit suspendu de ses fonctions sacerdotales pendant quelques mois. L'artisan, mal satisfait de la sentence, se chargea luimême de punir l'outrage; il attendit son ennemi , et lui infligea une rude correction manuelle. Aussitôt il fut arrêté, jugé, condamné à mort. 11 en appela au roi. La partialité des juges ecclésiastiques avait produit quelque scandale. Don Pèdre parodia leur sentence en condamnant le cordonnier à s'abstenir de faire des souliers pendant une année. Quoique attestée par Ziiniga, auteur prudent et respectable, cette anecdote sent peut-être un peu trop sa légende populaire pour être acceptée par l'histoire. Cependant elle reçoit une espèce de confirmation par une loi remarquable ajoutée vers la même époque au règlement, ou code particulier de la commune de Séville. « Considérant les nombreux outrages commis par des ecclésiastiques (ainsi s'exprime le législateur), lesquels font usage d'armes défendues, sans crainte de Dieu, ni révérence
(1) On dit que ce nom a été donné à la rue en mémoire de la lampe, candilejo, qui éclaira le duel. — Zuniga, AnnaUs eclesiastioos de Sevilla, t. II, p. 136.
pour leur caractère, d'où vient que les laïques se vengent par des moyens semblables, et, pour tant que les juges ecclésiastiques ne punissent pas les délinquants de leur ordre et n'en font pas exemple comme il est droit, j'ordonne et j'établis, par la présente loi, qu'à l'avenir tout laïque qui tuera, blessera, déshonorera un ecclésiastique, ou lui fera tout autre mal dans sa personne ou ses biens, soit puni de la même peine qu'encourrait l'ecclésiastique faisant la pareille à un laïque. Je veux que mes alcades, devant qui l'affaire sera portée, appliquent ladite peine et non point une autre.... Le tout, sans aller contre les libertés de l'église et sans relever le laïque coupable du fait de sacrilège ou du châtiment d'excommunication (1). » On le voit, l'anecdote du cordonnier a peutêtre provoqué cette loi extraordinaire pour l'époque où elle fut rendue; mais il est possible aussi qu'elle ne soit qu'un commentaire de la loi, une fiction populaire destinée à perpétuer le souvenir de la justice de don Pèdre.
Ce mépris pour les immunités ecclésiastiques qui, dans ce temps, pouvait passer pour de l'impiété, n'empêchait pas don Pèdre de méditer une croisade, projet digne de son âge, et naturel chez un prince espagnol. On rapporte qu'un certain Abdallah, roi de Tremecen, pressé par les Beni-Merin de Fez, avait promis à don Alphonse, pendant le siège de Gibraltar, d'embrasser la religion chrétienne et de lui faire hommage de ses états, si on lui accordait quelques secours pour se défendre contre ses voisins. Don Pèdre avait repris les négociations commencées par son père, et demandait au pape Innocent VI un subside, des indulgences et l'étendard de l'église
(1) Zuniga, An. eccles., t. II, p. 137.
pour entreprendre une expédition en Barbarie (1). Que la conversion du prince africain fût réelle ou qu'elle servît seulement de prétexte pour obtenir les subsides du saint-siége, don Pèdre s'amusa quelque temps à ces préparatifs guerriers; mais bientôt d'autres soins vinrent le distraire, et il trouva trof) d'occupations dans son royaume pour songer à des conquêtes outre-mer.
Pendant le séjour du roi à Séville, plusieurs partisans d'Alburquerque, qui lors de sa disgrâce étaient sortis du royaume, se hasardèrent à reparaître en Castille, persuadés que quelques mois d'exil avaient suffi pour les faire oublier. Le maître de Calatrava, don Juan Nunez de Prado, principal confident de l'ancien ministre, était allé chercher un asile en Aragon, dans la commanderie d'Alcaniz, dépendant de son ordre; car alors, bien que la chevalerie de Calatrava eût son chef-heu et son maître en Castille, elle possédait néanmoins des établissements considérables dans d'autres royaumes de la Péninsule. Sous la protection de l'Aragonais, Nunez de Prado aurait pu braver le courroux de don Pèdre, ou tout au moins se ménager une amnistie spéciale; mais bientôt, reprenant confiance , trompé peut-être par de perfides promesses (2), après huit mois d'absence, il rentra en Castille et s'arrêta dans la commanderie d'Almagro. Dès que le roi en fut informé, il y courut précédé par don Juan de la Cerda, devenu l'un de ses
(1) Rainaldi, Ànn. eccles., année 1354. — Ayala, p. 115.
(2) Rades, Cron. de Calât., p. 54.
fevoris depuis l'éloignement d' Alburquerque. La Cerda , réunissant aux hommes d'armes qu'il amenait la milice bourgeoise de Ciudad-Real, se hâta d'investir le château d'Almagro. Un des Frères de Calatrava, parent du maître, lui conseillait de sortir sur-le-champ avec cent cinquante cavaliers qui se trouvaient réunis dans la commanderie, et à la tète de cette petite troupe brave et dévouée de se faire jour au travers des milices pial exercées de La Cerda. «Si nous les battons, disaitil, la route d'Aragon nous est ouverte : sinon nous mourrons les armes à la main comme des prud'hommes. » — « Non, répondit Nunez; jamais on ne me reprochera d'avoir été déloyal à mon souverain. Qu'il se présente lui-même, et je me mettrai à sa merci. » A l'approche du roi, les portes du château s'ouvrirent, et le maître vint lui-même apporter ses clés. Aussitôt il fut arrêté (1). Le roi le déposa et enjoignit aux chevaliers de l'ordre de lui donner pour successeur Diego de Padilla. Il n'admettait aucune excuse, et le semblant d'élection fut consommé sur l'heure même. Dès que Padilla eut reçu le sceau de l'ordre et le serment des frères, le roi lui livra le malheureux Nunez de Prado, redevenu simple chevalier, et comme tel justiciable du nouveau maître. Padilla le fit conduire dans le château de Maqueda, où peu de jours après on le mit à mort. Le roi blâma, dit-on, cette cruauté inutile, dont il paraît n'avoir été instruit que lorsqu'il était trop tard pour s'y opposer.
Nunez de Prado n'était ni aimé, ni estimé dans son ordre,
(1) Cfr. Ayala, p. 116 et suiv. Rades, Cron. de Calât., p. 54. — Suivant ce dernier, le maître de Calatrava aurait été arrêté pendant qu'il était à table avec le roi. Le récit d' Ayala m'a paru le plus vraisemblable. Rades d'ailleurs ne cite pas ses autorités.
et sa mort fut considérée comme un juste châtiment de sa conduite passée. Par ses intrigues et son insubordination, il avait enlevé la maîtrise à son prédécesseur, don Garci Lopez de Padilla, qui lui avait donné l'habit de Calatrava. A cette occasion, il avait encouru l'excommunication d'un légat du pape chargé de mettre fin au schisme qui divisait les chevaliers (I); mais, aux yeux de don Pèdre, son principal crime était son attachement à don Juan d'Alburquerque; le roi était encore animé contre lui par Diego de Padilla (2), qui, préparant sans doute de longue main son élection , s'était ménagé un parti puissant dans l'ordre de Calatrava, et, par son crédit, y avait fait entrer un grand nombre de ses créatures.
(1) Rades, Cron. de Calât., p. 51.
(2) La conformité des noms donne lieu de supposer que Diego de Padilla, fière de la maîtresse du roi, était parent de l'ancien maître de Calatrava supplanté par Nunez de Prado.