‹ Histoire de don Pèdre Ier, roi de CastilleChapitre 8 sur 19 · VENGEANCES DE DON PÈDRE · texte numérisé non relu

VENGEANCES DE DON PÈDRE

A la haine implacable que don Pèdre renfermait dans son cœur contre les riches-hommes qui avaient joué un rôle dans la hgue, se joignaient des soupçons incessants contre tout ce qui l'entourait, méfiance excusable , trop bien justifiée peutêtre après une si triste épreuve de l'inconstance de ses sujets. Le traité conclu à Pina entre le roi d'Aragon et don Henri, surtout la clause qui prévoyait et supposait en quelque sorte la trahison de don Fadrique, n'avaient pu lui demeurer longtemps inconnus. D'un autre côté, la récente défection de l'infant don Fernand, celle de Gomez Carrillo, la rébellion de don Juan de La Cerda et d'Alvar de Guzman, lui semblaient autant de preuves d'une immense conjuration ourdie contre son autorité et sa vie même par des ennemis que ses bienfaits n'avaient pu séduire, ni ses rigueurs intimider. Un instant, dans la dernière campagne d'Aragon, il avait vu réunis autour de sa bannière don Fadrique, don Tello et l'infant don Juan- On dit que dès-lors il avait conçu le projet de les faire périr

tous les trois (1); mais le voisinage de l'armée aragonaise, et le grand nombre de vassaux dévoués que les jeunes princes menaient à leur suite, l'avaient obligé d'ajourner l'exécution de ses desseins sinistres. Cependant ces hommes qu'il abhorrait venaient de faire preuve de zèle à son service. Don Fadiique s'était signalé à l'assaut de Tarazona; mais en présence des chevaliers de son ordre, placé entre la crainte de passer pour un lâche et la nécessité de se montrer soldat fidèle, il n'avait pu se dispenser de combattre, et sa bravoure ne paraissait qu'un calcul pour préparer sa défection. Don Tello avait amené de puissants renforts à l'armée castillanne; mais à son affectation de ne paraître qu'entouré de ses fidèles Biscaïens, à la défiance injurieuse qu'il ne prenait pas la peine de cacher, le roi croyait surprendre l'aveu de projets coupables, et attribuait son arrivée sur le théâtre de la guerre plutôt au désir d'épier une occasion pour le trahir qu'à un dévouement sincère pour sa personne. D'ailleurs, don Tello n'avait-il pas fait assassiner tout récemment Juan de Avendano, émissaire secret de don Pèdre en Biscaïe? N'avait-il pas, ainsi que don Fadrique, conseillé de rendre Tarazona au roi d'Aragon? Comment espérer que les fils de Léonor se feraient la guerre entre eux, ou qu'ils oublieraient leur mère assassinée, leurs amis massacrés à Toro? En un mot, que ses frères fussent animés de sentiments généreux ou entraînés par une ambition coupable, don Pèdre ne voyait en eux que des ennemis. Sa propre haine lui révélait celle qu'il devait leur inspirer.

Cependant, fidèle à ses habitudes de dissimulation, il leur

(I) Ayala, p. 231.

HISTOIRE DE DON PÈDRE. 2o3

cachait avec soin ses inquiétudes, et don Fadrique particulièrement semblait jouir auprès de lui de la phis haute faveur. Il avait un commandement très important sur la frontière de Murcie, et le roi lui avait laissé ses pleins pouvoirs pour la solution des difficultés pendantes entre la Castille et l'Aragon au sujet de la fixation des limites. De son côté, don Fadrique affectait un entier dévouement à son frère, et ne perdait aucune occasion d'en faire montre. Le château de Jumilla, sur le territoire contesté entre les royaumes de Murcie et de Valence, avait été occupé par un riche-homme aragonais qui s'en prétendait propriétaire, tandis que les plénipotentiaires castillans réclamaient celte forteresse comme comprise dans les domaines de leur maître (I). Sans attendre l'issue des négociations fort actives à ce sujet, don Fadrique s'empara de Jumilla par un coup de main et y fit arborer la bannière de Caslille. Don Pèdre ne se trompa point sur le motif qui avait poussé le maître de Saint-Jacques à cet acte d'hostilité, et n'hésita pas à l'attribuer aux intrigues du comte de Trastamare intéressé à rompre la trêve. D'ailleurs, don Fadrique était entouré d'espions, et, tandis qu'il paraissait tout sacrifier pour plaire au roi, on découvrit qu'il correspondait secrètement avec don Henri et le roi d'Aragon. Gonzalo Mexia, commandeur de Saint-Jacques, était leur intermédiaire, et, vers la fin de l'année 1357, il était parti de Carinena chargé d'un message mystérieux pour le Maître (2). C'était à la suite d'une conférence

(1) Garbonell, p. 186. — Arch. (jen. de Âr. Voir plusieurs lettres de Pierre IV au sujet de ses droits sur cette place, notamment sa consultation au docteur En Ramon Gastellan, reg. t39i-, p. 89, 31 et suiv.

(2) V. passeport accordé à Gonzalo Mexia par le roi d'Aragon pour aller, de la part du comte de Trastamare, conférer avec le maître de Saint-Jacques

avec le commandeur que don Fadrique avait pris Jumilla. Don Pèdre, toujours vivement irrité contre le roi d'Aragon, accusant d'ailleurs la partialité du légat, était bien résolu à rompre la trêve et à reprendre les armes; mais, avant de s'engager dans une guerre étrangère, il voulut d'abord déraciner autour de lui la guerre civile.

Dans ce dessein, il s'ouvrit à l'infant d'Aragon don Juan, prince faible et méchant, pour lequel il avait autant de mépris que d'aversion; mais il le regardait comme un instrument maniable , et c'était à ses yeux le dernier raffinement de la politique que d'armer ses ennemis les uns contre les autres. Le 29 mai 1358, le roi, instruit de l'arrivée du maître de Saint- Jacques qu'il venait de mander à Séville, fit venir de grand malin dans son palais l'infant don Juan et Diego Ferez Sarmiento, adelantade de Castille. Là, dans son cabinet, leur ayant présenté un crucifix et les Évangiles, il leur fit prêter d'abord le serment de garder un secret inviolable sur ce qu'il allait leur découvrir. Puis, s'adressant à l'infant, il lui tint ce discours : « Cousin, vous savez et je sais aussi que le maître de Saint- Jacques, don Fadrique mon frère, vous veut du mal et vous le lui rendez. J'ai des preuves qu'il me trahit, et aujourd'hui je veux le tuer. Je vous demande de m'aider, et ce faisant vous me rendrez service. Lui mort, je pars aussitôt pour la Biscaïe, où je compte traiter de même don Telle. Alors je vous donnerai sa terre de Biscaïe et de Lara; car, marié, comme vous l'êtes, avec dona Isabel, fille de don Juan Nunez

de certaines affaires, \alable pour une ou plusieurs fois, iendo o viniendo por unas à muitas vegadas del dito Conde al dito JUaestre, et del dito Maestre al dito Conde. Carinena, 28 décembre 1357. Arch. yen. de Aragon, reg. 1543, p. 5 verso. V. Appendice B.

de Lara, ce riche domaine vous revient de plein droit. » Sans se montrer surpris de cette horrible franchise, et ne pensant qu'à l'immense fortune qu'il avait toujours convoitée, l'infant répondit avec empressement : « Sire, je me tiens pour obligé de votre confiance à me révéler vos secrets desseins. Il est vrai que je hais le maître de Saint-Jacques et ses frères. Eux me haïssent pour l'amour que je vous porte. C'est pourquoi je suis content d'apprendre que vous avez résolu de vous défaire du Maître. Si c'est votre plaisir, moi-même je le tuerai. » Alors le roi : « Cousin infant, dit-il, je vous remercie, et vous prie de faire ainsi que vous dites. » Ferez Sarmiento, indigné de la bassesse de l'infant, interrompit d'un ton sévère. « Monseigneur, dit-il à don Juan, réjouissez-vous de la justice que va faire notre sire le roi, mais croyez qu'il ne manquera pas d'arbalétriers pour dépêcher le Maître. » Ces paroles déplurent à don Pèdre qui, dans la suite, ne les oublia point.

Quelques heures après cette conversation, don Fadrique entrait à Séville, venant de Jumilla. On dit qu'en dehors des portes un clerc, aposté peut-être par Sarmiento, l'avertit en termes mystérieux qu'un grand danger le menaçait; mais le Maître ne tint compte de ses paroles, ou peut-être n'en comprit-il pas le sens (1). Traversant la ville sans s'arrêter, il entra dans l'Alcazar avec une suite nombreuse de chevaliers de son ordre et de gentilshommes de sa maison. Il trouva le roi jouant aux dames avec un de ses courtisans. Déjà passé maître dans l'art de feindre, don Pèdre reçut don Fadrique d'un air ouvert, le sourire sur les lèvres, et lui donna sa main à baiser.

(1) Romances sobre el rey D. Pedro. — Rades, Hist. del Ord. de Santiago, p. 48. — Hist. de Murcia, p. 123. — Ayala ne parle pas de cette circonstance. Voir Appendice C.

Puis, interrompant son jeu, il lui demanda quelle avait été sa dernière étape et s'il était content de son logis à Séville? Le Maître répondit qu'il venait de faire une traite de cinq lieues, et que, dans son empressement à présenter ses hommages au roi, il ne s'était pas encore enquis de son logement. « Eh bien! dit don Pèdre, qui voyait don Fadrique fort accompagné, occupez-vous d'abord de votre logis, puis vous reviendrez me voir. » Et après lui avoir fait un signe d'adieu amical, il se remit à son jeu. En quittant le roi , don Fadrique passa chez Marie de Padilla, qui occupait avec ses filles un appartement dans l'Alcazar. C'était une espèce de harem, avec son étiquette tout orientale. En ce moment il dut congédier les chevaliers de sa suite, et entra seul avec Diego de Padilla, maître de Calatrava, qui, ne sachant rien de ce qui se tramait, était venu à sa rencontre, pour lui faire honneur, comme à son collègue. La favorite, douce et bonne, reçut don Fadrique les larmes aux yeux, et montra tant de trisfesse à sa vue qu'il en fut un peu surpris, bien éloigné cependant de soupçonner la cause de l'émotion extraordinaire causée par sa présence. Seule avec l'infant et Perez Sarmiento, elle connaissait les desseins du roi et avait essayé vainement de le fléchir. Après avoir embrassé les filles de Marie, qu'il nommait ses nièces, le lîiaître de Saint- Jacques descendit dans la cour de l'Alcazar, où il comptait retrouver ses gens et sa monturej mais les portiers avaient reçu l'ordre de faire évacuer la cour et de fermer les portes. Persuadé que cette consigne ne pouvait le regarder, il demandait qu'on fît avancer sa mule, lorsqu'un de ses chevaliers, nommé Suero Gutierrez, remarquant dans tout le château un mouvement inaccoutumé , s'approcha de lui. « Monseigneur, dit-il, la poterne est ouverte, sortez! Une fois hors

de l'Alcazar, les mules ne vous manqueront pas. » Comme il le pressait, survinrent deux chevaliers de l'hôtel, qui avertirent don Fadrique que le roi le demandait. Il obéit aussitôt et se dirigea vers l'appartement du roi, qui occupait alors un des bâtiments compris dans l'enceinte de l'Alcazar, et qu'on nommait le palais de fer (1). A la porte se tenait Pero Lopez Padilla, chef des arbalétriers à masse de la garde, avec quatre de ses gens. Don Fadrique, toujours accompagné du maître de Calatrava, heurta à la porte. Un seul des battants s'ouvrit, e l'on entrevit le roi, qui cria aussitôt: « Pero Lopez! arrêtez le Maître! — Lequel des deux, sîre? demanda l'offlcier, hésitant entre don Fadrique et don Diego de Padilla. — Le maître de Saint-Jacques! » répondit le roi d'une voix tonnante. Aussitôt Pero Lopez, saisissant le bras de don Fadrique, lui dit : « Vous êtes mon prisonnier. » Don Fadrique, at(erré, ne faisait aucune résistance, lorsque le roi cria : « Arbalétriers, tuez le maître de Saint-Jacques! » Un instant, la surprise, le respect pour la croix rouge de Saint-Jacques, tinrent ces hommes immobiles. Alors un des chevaliers de l'hôtel, s'avançant à la porte : «Traîtres! que faites-vous? dit-il; n'entendez-vous pas que le roi vous commande de tuer le Maître? » Les arbalétriers levaient la masse, lorsque don Fadrique, se dégageant avec vigueur de l'étreinte de Pero Lopez, s'élança dans la cour et voulut se mettre en défense. Mais la croisée de son épée, qu'il portait sous le grand manteau de son ordre, s'était engagée dans le ceinturon et il ne pouvait dégainer. Poursuivi par les arbalétriers, il courait çà et là par la cour, évitant leurs coups et ne pouvant parvenir à tirer son épée. Enfin un des gardes

(1) Ou de stuc. Les mai ust'rits offrent cette variante : liierto ou yeso.

du roi, nommé Nuno Fernandez, l'atteignit d'un coup de masse à la tête et l'abattit. Ses trois compagnons le frappèrent aussitôt à coups redoublés. Il était étendu par terre et baigné dans son sang lorsque don Pèdre descendit dans la cour, cherchant de l'œil quelques-uns des chevaliers de Saint-Jacques qu'il avait résolu de faire périr avec leur chef. Mais on a vu que, pendant que don Fadrique rendait visite à Marie de Padilla, les portiers avaient fait vider la cour à toute sa suite. Il n'y restait plus que le premier écuyer du Maître, Sancho Ruiz de Villegas, qui, en apercevant le roi, se précipita dans l'appartement de Marie de Padilla et saisit entre ses bras l'aînée de ses filles, cherchant à s'en faire une sauve-garde contre les meurtriers. Don Pèdre, qui le suivait la dague au poing, lui fit arracher l'enfant et lui donna le premier coup; puis, un de ses courtisans, ennemi particulier de Sancho de Villegas, l'acheva sur la place. Laissant la chambre de sa maîtresse inondée de sang, le roi redescendit dans la cour et s'approcha du Maître, qu'il trouva gisant à terre, immobile, mais respirant encore. Il tira son poignard et le remit à un esclave africain (1) pour donner le coup de grâce au moribond. Alors,

(l) Un Moro de tu cdmara, Ayala. — M. Llaguno a préféré la leçon mozo de su cdmara, un page de sa chambre, fournie par quelques manuscrits. Mais l'Abrégée et les meilleures copies donnent Moro. Il me paraît vraisemblable que don Pèdre, comme tous les despotes, aimât à s'entourer de serviteurs étrangers. On verra plus tard qu'il donna le commandement des arbalétriers de sa garde à un Géorgien. Malgré les détails circonstanciés que rapporte Ayala sur cet événement, on n'est point d'accord, parmi les antiquaires de Séville, sur le lieu précis où fut tué don Fadrique. Suivant la tradition conservée par les portiers de l'Alcazar, le Maître aurait été assassiné dans la salle des azulejos (mosaïques en faïence). On y montre encore les traces de son sang eommc on montrait à Blois le sang du duc de Guise. Ayala dit positivement

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assuré de sa vengeance, il passa dans une salle à deux pas du cadavre de son frère et se mit à table (1).

Don Pèdre pouvait manger devant son ennemi mort; mais ses repas ne ressemblaient pas à ceux de Vitellius. Il lui fallait prendre des forces, car il avait de rudes fatigues à soutenir. Un moment après, il était à cheval courant vers le nord. Cependant il avait eu le temps de dépêcher des arbalétriers aux principaux partisans de don Fadrique. A Cordoue, à Salamanque, à Mora, à Toro, à Villarejo, ces messagers de mort allaient exécuter ponctuellement leurs ordres terribles. L'heure de la vengeance avait sonné, et l'implacable mémoire de don Pèdre allait punir toutes les offenses qu'il avait dissimulées jusqu'alors. Il n'avait oublié ni Alphonse Tenorio, qui avait tiré l'épée en sa présence aux conférences de Toro (2), ni Lope de Bendana, ce commandeur de Saint-Jacques qui l'avait joué lorsqu'il vint aux portes de Segura (3). Ce furent ses plus illustres victimes. Les autres, agents plus ou moins obscurs de don Fadrique ou du comte de Trastamare, étaient les intermédiaires de leur correspondance avec les mécontents des principales villes de Castille. Don Juan d'Aragon, se croyant déjà sûr d'obtenir la seigneurie de Biscaïe, avait résigné entre les mains du roi la charge d'adelantade de la frontière, qui fut aussitôt conférée à Enrique Enriquez, alguazil-mayor de Séville. Garci Gutier Tello, chevalier d'une naissance illustre,

que le Maître fut tué dans la cour, et que don Pèdre dîna dans la salle des azulejos.

(1) Ayala, p. 237, 243.

remplaça ce dernier dans les fonctions difficiles de magistrat suprême de la plus grande ville du royaume. Les ordres de mort, les brevets d'investiture étaient expédiés d'avance et ne retinrent pas don Pèdre un instant à Séville. Sept jours lui suffirent pour se rendre à Aguilar del Campo, dans le royaume de Léon (l), oîi il espérait surprendre don Tello, son frère, avant que le bruit de la mort de don Fadrique l'eût obligé à se mettre sur ses gardes. Une diligence aussi extraordinaire à cette époque suppose des relais commandés, et prouve suffisamment que la mort du maître de Saint- Jacques n'était que le début d'un vaste plan, longuement médité et préparé avec une singulière prévoyance. Il s'agissait pour don Pèdre de fonder le despotisme royal sur les ruines du pouvoir aristocratique; depuis long-temps il n'avait pas d'autre pensée. Un hasard sauva don Tello. Il était à la chasse lorsque le roi, entrant dans Aguilar, fut reconnu par un écuyer qui courut aussitôt prévenir son maître. Don Tello s'enfuit à toute bride sans regarder derrière lui. Arrivé en Biscaïe, il n'essaya point de soulever cette province, où deux ans auparavant il avait victorieusement repoussé les forces du roi; il ne s'arrêta pas un instant pour réunir ses vassaux ou leur donner des ordres; il ne songeai qu'à mettre la mer entre son frère et lui. Le 7 juin, il s'embarquait à Bermeo dans une chaloupe pour gagner Bayonne. Peu d'heures après, don Pèdre entrait à Bermeo, et, se jetan dans le premier navire qu'il trouva, il lui donna la chasse jusqu'à la hauteur de Lequeitio. Là, les vents contraires et la mer menaçante l'obhgèrent de renoncer à la poursuite. Moins

(I) Ayala, p 24S.

heureuse que son mari, dona Jiiana de Lara, femme de don Tello, était demeurée prisonnière dans le château d'Aguilar{l).

On a quelque peine à s'expliquer la conduite des Biscaïens à l'arrivée du roi. Pas une épée ne sortit du fourreau pour défendre lesdroitsde l'héritierde Lara, etces hardis montagnards, quinaguère se levaienten masse pour repousserlinvasiond'une armée castillanne , semblent avoir accueilli sans opposition, bien plus, avec allégresse, don Pèdre poursuivant leur seigneur à la tête de quelques arbalétriers. Sans doute le gouvernement de don Tello avait indisposé le peuple basque, si jaloux de ses antiques libertés. Cet Avendano, qui d'abord avait conduit ses compatriotes contre les troupes du roi, et qui, depuis, avait péri assassiné par ordre de don Tello, paraît avoir été l'ame de cette résistance énergique. On doit voir en lui un de ces grands citoyens, un de ces chefs nationaux, à peine connus hors de leur province, mais qui, représentants des intérêts populaires, exercent sur leurs compatriotes une autorité sans limites. La dernière guerre civile de l'Espagne a montré tout le pouvoir de tels chefs. En s'attachant Avendano, don Pèdre avait préparé la conquête de la Biscaïe. Maintenant il se présentait comme son vengeur, et c'est pourquoi il fut reçu à bras ouverts. Son premier soin fut de s'entourer des principaux citoyens de la seigneurie de Biscaïe. Présents, flatteries, promesses, le roi n'épargna rien pour les gagner. Le moyen le plus sûr, celui qu'il mit habilement en usage, fut d'affecter le plus grand respect pour leur indépendance. Aussi publiait-il qu'après avoir délivré les Biscaïens d'un seigneur qui les op-

(i) Ayala, p. 2i3 et suiv.

primait, il laissait à l'assemblée nationale le soin d'en élire un nouveau. Cependant, de tous côtés il mande les députés de la province, et, comédien d'autant plus habile que le rôle qu'il jouait n'était pas entièrement feint, il se montre à leurs yeux comme le vengeur du peuple et l'ennemi des tyrans féodaux dont il a déjà tant réduit la puissance. Un jeune prince rempli d'ardeur et de feu, causant familièrement de ses projets avec ces libres montagnards, gagna facilement leur confiance. D'un autre côté, don Juan d'Aragon, qui suivait le roi depuis Séville, leurré par ses promesses, réclamait hautement la seigneurie de Biscaïe et le pressait de faire reconnaître ses droits. Le roi, prodigue de serments, lui répétait qu'il n'était venu à autre intention, et l'assurait que le consentement de la diète n'était qu'une vaine formalité, et qu'il était certain de l'obtenir. Il convoque aussitôt les députés biscaïens à Guernica et se rend lui-même à cette réunion, toujours tenue en plein air, selon une coutume antique, sous un arbre, objet d'une vénération presque superstitieuse pour les habitants de la Biscaïe (1). Là, le roi, dans un discours étudié, reconnaissant d'abord l'indépendance absolue de la diète, l'entretint des droits que don Juan tenait de sa femme, seconde fille de Nuiiez de Lara, et son héritière depuis la déchéance de don Tello et de dona Juana. Il conclut en demandant aux députés s'ils voulaient reconnaître don Juan pour leur seigneur. A peine eut-il achevé qu'un cri s'élève : « Jamais la Biscaïe n'aura d'autre seigneur que le roi de Gastille. Nous n'en voulons point

(1) Dans la dernière guerre civile, les troupes de la reine, chaque fois qu'elles entraient à Guernica, coupaient le peuplier autour duquel se réunissaient les députés des trois provinces, et autant de fois les Basques en replantaient un autre de;* que l'ennemi s'était éloigné.

d'autre I » Ce cri poussé par dix mille voix était l'expression de l'orgueil et du bon sens national. Puisqu'il fallait avoir un seigneur, les Basques voulaient que ce seigneur ne fût le vassal de personne (1). Don Pèdre, affectant la surprise, remercia l'assemblée, et, sans s'expliquer sur l'offre qu'on lui faisait, témoigna combien il était flatté d'un hommage auquel il était loin de s'attendre. Mais l'infant commençait à s'apercevoir qu'il était pris pour dupe. Il éclatait en reproches. Pour l'apaiser, le roi lui promit de tenter un nouvel effort. « A Guernica, dit-il, l'assemblée réunie à la hâte n'a fait entendre que le vœu de quelques cantons. A Bilbao, la principale ville de la seigneurie, j'obtiendrai plus facilement que les Biscaïens vous rendent hommage. D'après les privilèges de la province, c'est dans cette capitale seulement que la reconnaissance du seigneur doit avoir lieu (2). »

Quinze jours s'étaient écoulés depuis la mort de don Fadrique, six depuis la fuite de don Tello, et déjà don Pèdre, sans armée, était maître de toute la Biscaïe. Le lendemain de son

(1) Selon la tradition reçue en Biscaïe, la seigneurie aurait été gouvernée par la même famille depuis le neuvième siècle jusqu'au quatorzième. Lope de Zuria, qui avait défendu avec succès la province contre Alfonse, roi de Léon, fut élu seigneur en 860. Sa race s'éteignit avec dona Juana de Lara, femme de don Tello. On dit que Lope de Zuria fut le premier des seigneurs de Biscaïe qui prêta solennellement le serment d'observer les franchises du pays. Un des premiers articles est celui-ci : « Tout ordre du roi ou du seigneur qui sera ou pourrait être contraire aux franchises de la Biscaïe, sera obéi et non accompli. » C'est une fiction constitutionnelle comme ce texte de la Magna Charta : The king cannot be vorong.

(2) D'après les usages de Biscaïe, le seigneur devait prêter serment de garder les privilèges, 1» enlre les mains de la municipalité {reyimiento) de Bilbao; 2o dans l'église de Saint-Emeterio de la même ville; 3« sous l'arbre de Guernica; 4" enfin, dans l'église de^Sainte-Euphémic! ù Bernieo.

arrivée à Bilbao, il mande l'infant, qui se rend à son palais suivi de deux ou trois écuyers que l'étiquette arrêtait à la porte de la chambre du roi. L'infant n'avait point d'épée, mais seulement une dague à la ceinture. Quelques courtisans l'entourent, et, comme en plaisantant, examinent son arme et la lui enlèvent. Tout à coup un chambellan le saisit à bras le corps, et en même temps un arbalétrier de la garde, Juan Diente, un de ceux qui avaient tué don Fadrique, lui assène par derrière un coup de masse sur la tête. Étourdi du coup, don Juan se dégage, et, tout chancelant, s'approche de Hinestrosa, qui lui présente la pointe de son épée et lui crie de ne pas avancer. Alors les arbalétriers, redoublant leurs coups, le renversent et l'assomment. La place devant le palais était remplie de peuple. Une fenêtre s'ouvre et l'on jette le cadavre au milieu de la foule en criant : « Biscaïens, voikà celui qui se prétendait votre seigneur! » Et la foule trouva que le roi avait fait justice et qu'il savait défendre les franchises de la Biscaïe(l).

A peine l'infant avait-il rendu le dernier soupir que Juan de Hinestrosa montait à cheval et partait pour Boa, ville que le roi, pendant sa captivité à Toro, avait cédée à sa tante, la reine douairière d'Aragon. Elle ignorait la mort de son fils don Juan et vivait sans défiance avec sa bru dona Isabel de Lara, lorsque Hinestrosa, s'étant fait remettre au nom du roi les clés de la ville, se présenta devant elle et s'assura de sa personne. Le lendemain, don Pèdre, qui le suivait de près, arriva de Bilbao pour ordonner que les deux princesses fusil) Ayala, p. 244 et suiv.

sent transférées au château de Castrojeriz qii'il avait donné en apanage à Hinestrosa. Le dévouement du châtelain lui répondait que ses prisonnières ne lui échapperaient pas. De Roa, le roi se rendit à Biirgos, où il demeura quelques jours, pendant que du nord et du midi ses arbalétriers lui apportaient, pendues à l'arçon de leurs selles, les têtes des chevaliers qu'il avait proscrits en quittant Séville [i). Nul autre que don Tello n'avait échappé à sa vengeance. Cependant elle n'était pas assouvie encore, et il se préparait à partir pour Valladolid, rêvant de nouvelles exécutions, lorsqu'il apprit que le comte de Trastamare, sur la nouvelle de la mort de son frère, avait commencé les hostilités dans la province de Soria (2). D'un autre côté, l'infant don Fernand, qui occupait Alicante et Orihuela, faisait des courses jusque dans la plaine de Murcie (3). Malgré l'inexécution des articles signés à Tudeia, la trêve entre la Castille et l'Aragon n'avait pas été dénoncée, et la prise de Jumilla par le maître de Saint-Jacques n'avait pas encore été suivie de représailles. Les incursions de don Fernand et de don Henri, exécutées sans l'autorisation de Pierre IV, étaient comme un défi jeté par eux au meurtrier de leurs frères. Don Pèdre, quittant Burgos à la hâte, se porta de sa personne vers la frontière de Soria; mais déjà le Comte, après avoir brûlé quelques villages, était rentré en Aragon à la première démonstration de résistance qu'il avait rencontrée. Dans le royaume de Murcie, don Fernand n'avait pas obtenu plus de succès, et, après une attaque inutile contre Carlhagène, il s'était retiré avec quelque butin, emmenant des Maures et des Juifs, qu'on vendait comme esclaves lorsqu'on n'en pouvait

(1) Ayala, p. 247.

(2) Ibid., p. 248.

(3) Ibid., ibid. — Carbonell, p. 186 et suiv.

tirer rançon. Le roi , après avoir écrit à Pierre IV pour se plaindre de l'invasion de don Henri et de la rupture de la trêve (1), laissa quelques troupes en observation sur la frontière et revint à Séville pour achever l'armement de sa flotte. Contrairement aux usages diplomatiques de l'époque, ce fut un simple arbalétrier de sa garde qu'il chargea de porter sa lettre au roi d'Aragon, ei cet oubli des formes paraît avoir vivement offensé ce dernier. Après avoir répondu par d'amères récriminations, il envoya au roi de Castille un cartel chevaleresque, le défiant à un combat en champ clos, vingt contre vingt ou cent contre cent, car « ce n'est pas raison, disait-il, que des rois combattent seuls (2). » Suivant Tomich, auteur catalan fort exact, Pierre IV, petit et faible de corps, redoutant la force et l'adresse de don Pèdre, aurait chargé Bernard Galceran de Pinos, chevalier aragonais, célèbre par ses prouesses et sa vigueur, de défier son rival par devant le pape. Avec un tel second, Pierre IV se croyait invincible. Galceran habitait alors Avignon, banni de Barcelone pour un meurtre. Acceptant avec joie cette mission honorable, il vint porter au saint-père son gage de bataille, et plusieurs jours de suite fit proclamer que son maître accusait le roi de Castille de trahison et le défiait au combat avec tel second qu'il voudrait choisir (3). Quelle que fût la forme du cartel, don Pèdre n'en tint comptej c'était à la tête d'une puissante armée qu'il voulait se présenter devant son adversaire.

(1) Arch. gen. de Ar. Autografos. Almazan, 10 juillet, ère 1396 (1358).

(2) Zurita, p. 289.

(3) Zurita, p. 289, verso. Les Mémoires de Pierre IV (dans Carboneli) ne mentionnent pas cotte anecdote, à laquelle Zurita paraît ajouter créance. Elle esl rapportée également par Abarca, Anal, de Ar,, l. xxiv, cap. 7, § U.

EXPÉDmO>S MARITIMES CONTRE l' ARAGON. — 13S8-1339.

Au commencement de l'été de 1358, douze galères castillannes étaient dans le Guadalquivir prêtes à prendre la mer. Avec cette petite flotte, renforcée de six galères génoises à sa solde, don Pèdre cingla vers les côtes de Valence, pendant qu'un corps de six cents hommes d'armes partant de Murcie s'avançait pour soutenir ses opérations. Arrivé en vue de Guardamar, ville appartenant à l'infant d'Aragon, le roi débarqua ses équipages, et les ayant réunis à ses troupes de terre, exactes au rendez-vous, il fit donner l'assaut avec beaucoup de vigueur. Les assiégés, chassés de l'enceinte extérieure par une grêle de flèches, se réfugièrent dans le donjon, oîi ils tinrent ferme. Pendant que le roi, poursuivant son premier succès, se préparait à les forcer, une bourrasque soudaine s'éleva et poussa ses navires à la côte. Privés d'une partie de leurs équipages et hors d'état de manœuvrer, la plupart allèrent se briser sur la plage. Deux galères seulement, une castillanne et une génoise, parvinrent à gagner le port de Carthagène. Don

Pèdre, perdant avec sa flotte son matériel de siège, et désespérant d'enlever d'assaut le donjon, se relira sur Murcie, mais ce ne fut pas sans avoir déchargé sa fureur sur la ville de Guardamar, qu'il livra aux flammes (1). Les revers irritaient cette ame énergique au lieu de l'abattre. Sur le rivage couvert de ses débris, il rêvait une plus puissante expédition et dictait au bruit de la tempête des ordres pour l'armement d'une nouvelle flotte. Il commanda qu'on fît à Séville de grands approvisionnements de bois; il pressa les rois de Portugal et de Grenade de lui fournir des vaissaux, enfin il écrivit aux conseils des villes maritimes de Galice, des Asturies et de Biscaïe, pour qu'on mît embargo sur tous les navires en état de tenir la mer, et qu'on les lui envoyât à Séville (2). Dans l'espace de moins de six mois, il prétendait y réunir la flotte la plus considérable qu'on eût vue dans aucun port de l'Espagne. En attendant, quelques courses dans le royaume de Valence, le siège de plusieurs forteresses, entre autres de Monteagudo, qu'il enleva à don Tello son frère (3), occupèrent son activité et trompèrent son impatience jusqu'à l'entrée de l'hiver. Alors il revint à Séville, où sa présence donna une activité nouvelle aux préparatifs maritimes. Chaque jour il visitait les arsenaux, inspectait les navires, exerçait la chiourme. Il prodiguait l'or et n'épargnait rien pour exciter l'ardeur des ouvriers et des matelots.

Malgré les petites expéditions dont je viens de parler, les négociations n'étaient pas entièrement interrompues, et même, suivant les casuistes politiques du moyen-âge, la trêve de Tu-

(1) Ayala, p. 2i9.

delà pouvait être considérée comme existant encore, les hostilités n'ayant eu lieu qu'entre don Pèdre et ses ennemis particuliers le comte de Trastamare et l'infant don Fernand. Mais le roi d'Aragon voulut prendre sa revanche de l'incendie de Guardamar. Au mois de mars 1359, il entra en Castille avec une armée nombreuse, brûla la ville de Haro et fit mine d'assiéger Médina-Celi (I). Après cette incursion de quelques jours, alarmé des grands armements qui se faisaient à Séville, il revint précipitamment en Aragon, et ne s'occupa plus que de mettre en état de défense les côtes de Catalogne et de Valence.

Au moment où la flotte castillanne, parfaitement armée, se préparait à quitter le Guadalquivir, le cardinal Gui de Boulogne arriva en Espagne avec une mission du saint-père. Il venait renouveler les tentatives d'intervention pacifique où avait échoué son prédécesseur, le cardinal Guillaume. Instruit que don Pèdre reprochait à ce dernier sa hauteur, et surtout sa partialité pour l'Aragonais, il crut être plus heureux en affectant de suivre une tout autre politique, et débuta par caresser cet orgueil si facilement irritable. « Le pape, dit-il à don Pèdre, regarde le roi de Castille comme le bouclier de toute la chrétienté, et gémit de le voir tourner ses armes contre un prince catholique au lieu d'imiter ses glorieux ancêtres qui ont si vaillamment combattu contre les ennemis de la foi. Le saint-père regrette de ne pouvoir venir en personne terminer une guerre si cruelle et si nuisible à la religion (2). »

(1) Zurita, t. II, p. 391.

[i) Ayala, p. 356.

Quelle que fût son impatience d'entrer en campagne, don Pèdre ne se montra pas insensible à ces flatteries adroites. Il vint recevoir le légat à la frontière, dans la ville d'Almazan, et lui fit l'accueil le plus gracieux. Néanmoins, loin de rabattre quelque chose de ses prétentions, il les éleva encore. Il demandait toujours la remise de Perellôs et l'expulsion des émigrés castillans, parmi lesquels il comptait maintenant don Fernand, le frère du roi d'Aragon. En outre, il réclamait les places d'Alicante et d'Orihuela, ainsi que quelques autres forteresses, se fondant sur ce qu'elles avaient fait autrefois partie du royaume de Murcie et sur ce qu'elles lui avaient été cédées ou vendues, lors du traité de Toro, par don Fernand qui alors en était le seigneur. Enfin et pour dernière condition , il exigeait que le roi d'Aragon lui payât les frais de la guerre estimés par lui à cinq cent mille florins.

Sans se récrier contre l'exagération de ces demandes, le légat, satisfait d'avoir retardé par sa seule présence l'invasion imminente des Castillans, transmit aussitôt à Pierre IV les propositions qu'il venait de recevoir. De ce côté, le cardinal ne rencontrait pas une moindre obstination. L'Aragonais, protestant contre toute cession de territoire, niait absolument les droits allégués par don Pèdre sur les places du royaume de Valence; cependant, dans son amour pour la paix, il voulait bien, disait-il, s'en rapporter sur ce point à la décision du saint-siége , et provisoirement il chargea un docteur de plaider sa cause par devant le légat. Quant à livrer son vassal Perellôs, sur une simple accusation, à la justice d'un prince étranger, l'honneur de sa couronne le lui Interdisait; seulement il renouvelait la promesse de le faire juger, et, dans le cas où ses tribunaux le trouveraient coupable, il offrait de le

remettre aux mains du monarque offensé. Ses refus étaient encore plus péremptoires au sujet des indemnités réclamées par le roi de Castille, l'agresseur, selon lui, n'étant pas fondé à mettre les dépenses de la guerre à la charge de celui qui avait repoussé une invasion injuste. Le seul point sur lequel Pierre IV se montrait facile était l'expulsion des émigrés castillans, et il semblait avoir oublié ses conventions récentes avec le comte de Trastamare. Toutefois il faisait une réserve à l'égard de l'infant don Fernand, qui, prince aragonais et héritier éventuel de sa couronne, ne pouvait en aucune façon être assimilé aux autres réfugiés sujets de don Pèdre (1).

Entre des prétentions si opposées, le légat prévit que le débat serait long et obstiné; aussi son premier soin fut de demander aux deux princes une trêve d'un an au moins pour examiner à loisir les pièces de ce grand procès, recevoir les avis du saiut-siége et régler les choses suivant l'équité. A cette proposition, don Pèdre s'écria qu'il serait insensé d'accorder une trêve au moment où sa flotte, armée avec des dépenses énormes, était prête à mettre à la voile, et lorsque ses troupes se trouvaient déjà réunies, soldées et sur le point de passer la frontière. Tout ce qu'il pouvait accorder par esprit de conciliation, et en témoignage de sa déférence pour l'envoyé du saint-père, c'était de réduire ses demandes à la remise des places contestées et à l'éloignement immédiat des émigrés castillans. Sur ces deux points il serait toujours inflexible.

L' Aragonais, faisant bon marché de ses sermens, eût volontiers expulsé sur-le-champ le comte de Trastamare et ses compagndtîs , mais il persistait à garder Alicante et Orihuela

(1) Ayala, p. 258, 266, — Zurita, 292.

jusqu'à la décision du pape. En définitive, il proposa de réduire la trêve à six mois, et de remettre la solution de toutes les difficultés pendantes à deux plénipotentiaires entre lesquels le légat ferait office d'arbitre suprême. Lorsque le légat rapporta cette réponse : « Cardinal, lui dit don Pèdre, qu'on ne me parle plus de trêve. Toutes ces propositions ne tendent qu'à me faire perdre mes avantages. Désormais que les armes décident entre nous (1)1»

Pendant ces inutiles pourparlers, la guerre d'escarmouches et de pillages continuait, entretenue surtout par les émigrés castillans au service du comte de Trastamare et de l'infant d'Aragon. J'omets une foule de combats obscurs, de bicoques assiégées ou surprises, pour rapporter une anecdote singulière attestée par un auteur grave, Alonso Martinez de Talavera, chapelain de don Juan II, roi de Castille, et auteur d'une chronique estimée. Don Pèdre, dit-il, s'étant présenté devant le château de Cabezon, appartenant au comte de Trastamare, somma vainement le gouverneur de lui rendre la place. Celui-ci, fidèle à son seigneur, ne daigna pas répondre au héraut qui lui faisait de magnifiques promesses, et refusa même une entrevue que le roi lui demandait. Toute la garnison du château ne consistait cependanC qu'en dix écuyers, bannis castillans; mais derrière de hautes et épaisses murailles, dans un donjon bâti sur des rochers à pic, où l'on ne pouvait amener des machines, dix hommes résolus n'avaient pas de peine à se défendre contre une armée et ne cédaient qu'à la famine. Le siège devait être long, la place étant bien approvisionnée. Pourtant les dix écuyers, tous jeunes, étaient bien gens'à repous-

{i) Ayala, p. 266, 270.

ser bravement un assaut, mais non pas à souffrir avec patience les ennuis d'un blocus. Il leur fallait des distractions, et ils demandèrent insolemment au châtelain des femmes pour leur tenir compagnie dans leur nid d'aigles. Or, il n'y avait à Cabezon d'autres femmes que la châtelaine et sa fille. « Si vous ne nous les livrez pour en faire à noire plaisir, dirent-ils au gouverneur, nous quittons tous votre château, ou, mieux encore, nous en ouvrons la porte au roi de Castille. » En de telles nécessités, le code de l'honneur chevaleresque était précis. Au siège de Tarifa, Alonso Ferez de Guzman, sommé de rendre la ville, sous peine de voir massacrer son fils à ses yeux, répondit aux Maures en leur jetant son épée pour égorger l'enfant (1). Cette action, qui valut au gouverneur de Tarifa le surnom de Guzman-le-Bon , était une fazana, un de ces précédents héroïques (\\ie iowi prud' homme devait imiter. Permittitur homicidium filii potius quam deditio caslelli, tel est l'axiome d'un docteur chevaleresque de cette époque. Le châtelain de Cabezon, aussi magnanime à sa manière que Guzman-le-Bon, fit en sorte que sa garnison ne songeât plus à l'abandonner. Ce[)endant deux écuyers, moins pervers que leurs camarades, eurent horreur de leur trahison et s'échappèrent du château. Conduits au roi, ils lui racontèrent la mutinerie dont ils avaient été les témoins et les suites qu'elle avait eues. Don Pèdre, indigné, supplia aussitôt le gouverneur qu'il lui permît de faire justice des coupables. En échange de ces félons, il offrait dix gentilshommes de son armée, qui n'entreraient dans Cabezon qu'après avoir prêté le serment de défendre le château envers et contre tous, voire

(1) Eu 1394. Mariaua, t. l, p. 8i9.

contre le roi lui-même, et de mourir à leur poste avec le commandant. Cette proposition ayant été acceptée, le roi fit écarteler les traîtres , dont les corps déchirés furent ensuite livrés aux flammes (1). Sous les couleurs dont une imagination romanesque a orné cette aventure, il est difficile de démêler aujourd'hui la vérité de la fiction; mais on y voit du moins l'opinion du peuple sur le caractère de don Pèdre, mélange bizarre de sentiments chevaleresques et d'amour de la justice poussé jusqu'à la férocité.

Don Pèdre, attribuant le rejet de son ultimatum par l'Aragonais aux intrigues des émigrés castillans et des mécontents de son royaume, ne respirait plus que vengeance. En présence même du légat, il rendit sentence de haute trahison contre l'infant don Fernand, Henri de Trastamare , Pedro et Gomez Carrillo, et quelques autres réfugiés, chevaliers de distinction. Ce fut, suivant Ayala, une grande faute politique, car, en ce moment même, plusieurs des bannis sollicitaient secrètement leur pardon et n'aspiraient qu'à se détacher d'une cause qu'ils croyaient perdue. Proscrits par leur seigneur naturel, et n'ayant plus d'espoir que dans le prince qui leur donnait asile, ils déployèrent à le servir un dévouement fatal à la Castille (2). La fureur de don Pèdre ne se contenta point d'une vaine formalité. Il lui fallait du sang, et, malheureusement, il avait entre ses mains des otages chers à ses ennemis : c'étaient la reine Léonor, mère de don Fernand, prisonnière dans le château de Castrojeriz; sa bru, doha Isabel de Lara, femme de

(1) Atalaya de las Cronicas, cité par M. Llaguno, Ayala, p. 271.

(2) Ajala, p. 271. Un des glossateurs de Gratia Dei prétend que Pero Lopez de Ayala fut au nombre des proscrits. Cette assertion est démentie par le témoignage d'Ayala lui-même. V, Sem. erud. de Vall., t. XXVIU, p. 228.

don Juan d'Aragon, égorgé à Bilbao; enfln, dona Jiiana de Lara, femme de don Tello. Léonor fut la première victime. On dit qu'aucun Castillan n'ayant osé porter la main sur la sœur du roi don Alphonse, des esclaves africains furent chargés de lui donner la mort (1). Peu après, dona Juana termina ses jours dans un donjon de Séville, empoisonnée, dit-on, par ordre du roi. Sa sœur Isabel, prisonnière pendant quelque temps à Castrojeriz, fut transférée dans le château de Jerez , où elle eut bientôt pour compagne de captivité la reine Blanche, amenée de Sigùenza. Ces deux infortunées ne devaient plus sortir vivantes de leur prison (2).

Après l'exécution de ces ordres cruels , qui excitèrent un sentiment d'horreur dans toute la Castille, don Pèdre quitta Almazan peur aller prendre le commandement de sa flotte. Sur la frontière d'Aragon , il laissait cinq corps d'armée échelonnés depuis la Vieille-Castillejusqu'àMolina,dansle royaume de Murcie. Trois de ces corps, dont le principal était sous les ordres de Juan de Hinestrosa^ étaient cantonnés dans la province de Soria, et destinés à opérer contre les troupes du comte de Trastamare. Les autres étaient opposés à l'infant don Fernand, qui occupait Orihuela, à l'extrémité méridionale du royaume de Valence. Ces cinq divisions présentaient un total de 5,000 hommes d'armes, sans compter les arbalétriers et les milices des communes (3). Au nombre des chefs choisis pour commander ces dilTérents corps, ce n'est pas sans surprise que l'on trouve don Fernand de Castro, frère de cette Juana, reine d'un jour, si outrageusement abandonnée par don Pèdre

(1) Carboiiell, p. 180, verso.

(2) Ayala, p. 272.

(3) Ibid., p. 273.

27f) HISTOIRE DE DON PÉDRE.

au commencement de la dernière guerre civile. On l'a vu renier solennellement l'hommage-lige dû au roi et prendre la part la plus active aux troubles de l'année 1354-. Marié à dona Juana, fille naturelle du roi don Alphonse et de Léonor de Guzman, il avait quitté Toro peu après la captivité de don Pèdre pour se rendre en Galice, où il avait de grandes possessions et une immense clientelle. Depuis ce moment, il demeure étranger aux troubles civils du royaume. Au commencement de la guerre d'Aragon, après la prise de Tarazona, il amène des renforts au camp de Castille, et, désormais, il est devenu un vassal fidèle. Il est traité par le roi avec la plus grande confiance, et cette confiance est méritée sans doute , car son dévouement fut à l'épreuve de la mauvaise fortune. A défaut de renseignements précis qui expliquent un changement si com[)let, on a supposé à don Fernand de Castro des vues intéressées qui le rattachaient à don Pèdre. Sa sœur dona Juana, suivant quelques auteurs, aurait eu un fils du roi, et, quelque doute que l'on pût élever sur la légitimité de cet enfant, il devenait cependant un prétendant éventuel à la couronne de Castille. Dans cette hypothèse, don Fernand n'aurait changé de parti que dans l'espoir d'obtenir la reconnaissance de son neveu. Mais, d'abord, l'existence même de ce fils n'est attestée par aucun document contemporain, et, de plus, la suite du récit prouvera que don Pèdre réserva toute sa tendresse pour les enfants qu'il avait eus de Marie de Padilla. Si don Fernand eut quelques illusions à cet égard , elles ne purent être que de courte durée. Il est beaucoup plus vraisemblable qu'une offense du comte de Trastamare alluma dans son ame altière une haine mortelle contre ses anciens alliés. Don Henri , qui lui avait accordé sa sœur lorsqu'il avait besoin de

UISTUIRË DE DON PÈDK£. 277

ses services, tit casser le mariage dès qu'il se crut assez fort pour s'en passer [i]. Il obligea sa sœur à revenir auprès de lui, et, après la dispersion des rebelles, il la conduisit en Aragon, oii elle se remaria dans la suite (2). Suivant toute apparence, Fernand de Castro conserva un si vif ressentiment de cet outrage, qu'oubliant ses anciens griefs contre le roi, il ne pensa plus qu'à se venger de don Henri; et, pour assurer sa vengeance, il s'allia franchement à l'implacable ennemi de ce dernier. Quels que soient les motifs de son changement, il fut le seul des chefs de la ligue que don Pèdre ait toujours ménagé et avec lequel il se soit réconcihé d'une manière franche et durable.

La flotte réunie à Séville n'attendait que l'arrivée du roi pour mettre à la voile. Elle se composait de vingt-huit galères caslillannes, deux galéasses, quatre bâtiments à voiles et pontés, nommés hrios, outre quatre-vingts navires marchands équipés pour le combat, c'est-à-dire ayant chacun un gaillard élevé, sur l'avant. Dans le port d'Algeziras, elle devait rallier

(1) J'ignore à quelle époque précise cette rupture eut lieu. M. Llaguno (Ayala, p. 382, note 3) suppose que le roi don Pèdre fit casser le mariage pour brouiller don Fernand avec don Henri. Si le roi prit réellement part à celte intrigue, il faut croire que son intervention fut fort secrète, puisque don Fernand porta tout son ressentiment contre le comte de Trastamare. Le prétexte pour la dissolution du mariage fut que les deux époux, étant parents à un degré prohibé, n'avaient point obtenu de dispenses. Ils étaient cousins issus de germains. Dona Isabel Ponce de Léon, mère de don Fernand, était cousine germaine de dona Leonor de Guzman , mère de dona Juana.

(2) A un seigneur aragonais nommé don Phili[)pe de Castro.

trois galères armées par le roi maure de Grenade; enfin elle allait être encore renforcée de dix galères et d'une galéasse envoyées par le roi de Portugal. Le vaisseau que montait don Pèdre était le plus grand qu'on eût vu dans ces mers. C'était une galère nommée Uxel (1), prise autrefois sur les Maures. Elle portait trois châteaux ou tours à plusieurs étages, où l'on plaçait des arbalétriers qui , dominant les navires ennemis, combattaient d'en haut avec avantage. L'entrepont contenait une écurie pour quarante chevaux, et, outre les matelots nécessaires à la manœuvre, son équipage se composait de cent soixante hommes d'armes et cent vingt arbalétriers. L'historien Pero Lopez d'Ayala était à bord de ce vaisseau , commandant du château de poupe. Parmi les capitaines des autres navires, on remarquait plusieurs Génois, considérés comme les hommes de mer les plus habiles de cette époque, qui tous, ainsi que l'amiral Gil de Boccanegra, étaient depuis long-temps au service de Castille.

Vers la fin d'avril 1359, cette grande flotte entra dans la Méditerranée, après avoir vainement attendu pendant deux semaines les vaisseaux portugais sur la rade d'Algeziras. Le 7 mai, elle était signalée à la hauteur de Carthagène , où elle relâcha encore quelques jours (2). En quittant Séville, le roi avait annoncé qu'il voulait finir la guerre par une bataille dé-

(1) Que decian Vxel. D'après cette expression d'Ayala, on pourrait croire que Dxel était le nom du vaisseau. Mais dans quelques pièces des Archives d'Aragon j'ai trouvé le mot oxeles au pluriel, ce qui prouve que c'était un nom générique pour désigner certaine classe de navires.

(2) Arcli. yen. de Ar. Autogr. Lettre de l'infant don Fernanrt à Pierre IV, de Valence, 7 mai 1359, annonçant l'arrivée prochaine de l'escadre portugaise.

cisive. Barcelone, centre du commerce et de la puissance navale des monarques aragonais, devait être le but de ses efforts. A cette époque, cette ville, encore mal fortifiée, comptait pour sa défense, comme Athènes autrefois, sur le nombre de ses vaisseaux et le courage de ses marins. Il était donc important de ne pas laisser à l'ennemi le loisir d'y organiser une résistance vigoureuse; néanmoins le roi perdit inutilement beaucoup de temps à croiser devant Algeziras, puis devant Carthagène; enfin il s'arrêta encore devant Guardamar, dont il eut cette fois la satisfaction de prendre le château, témoin de son désastre l'année précédente. Longeant la côte de Valence et répandant partout l'alarme, il rallia enfin à l'embouchure de l'Èbre l'escadre portugaise. Le légat, qui se trouvait alors à Tortose, se fit aussitôt conduire à son bord, et vint le supplier, toujours sans succès, d'accorder quelques jours de trêve. Le roi l'accueillit avec honneur, l'admit à sa table, mais rejeta bien loin toutes ses propositions.

Une escadrille de sept galères, qui précédait la flotte castillanne, cherchant inutilement des navires aragonais, ramena à Carthagène, au bout de quelques jours de croisière, une carraque vénitienne, capturée à la hauteur des Baléares. Le roi de Castille était alors en paix avec la République; mais, dit Ayala, c'est l'usage des princes, quand ils ont une armée en mer, d'emmener de gré ou de force tous les vaisseaux neutres qu'ils rencontrent (4). Tel était alors le droit maritime de l'Europe. La carraque, richement chargée, fut d'abord déclarée de bonne prise; cependant, quelque temps après, elle fut relâchée sur les réclamations des consuls vénitiens.

(1) Ayala, p. 227.

Barcelone, au xiv« siècle la ville la plus commerçante et la plus riche de l'Espagne, est bâtie au bord d'une anse qui s'ouvre au sud-sud-est dans la Méditerranée. En face de la ville, une langue de terre étroite, sur laquelle est situé aujourd'hui le bourg de Barcelonette, protège le mouillage du côté de l'est, tandis qu'une chaîne de montagnes peu éloignée de la côte le défend contre les vents de l'ouest et du nord. Au sud, l'entrée du port est resserrée par des rochers cachés sous l'eau et des bancs de sable, qu'on nomme en catalan les tasques. Aujourd'hui les vaisseaux vont jeter l'ancre sous la presqu'île de Barcelonette; car, du côté de la ville, l'eau est peu profonde et le port tend à se combler. 11 résulte même de documents authentiques qu'il y a moins de trois siècles les galères s'amarraient près de la bourse, c'est-à-dire que la mer couvrait l'emplacement de plusieurs rues modernes. En 1359, la ville n'avait pas de remparts du côté du rivage, et le temps manquait pour élever des fortifications régulières qui la missent à l'abri d'une descente. Mais le roi d'Aragon, accourant à Barcelone, avait fait proclamer l'antique usage : Princeps namque [i), qui obligeait toute la population à prendre les armes et à former la milice tumultuaire, qui garde encore le nom de somatènes (2). On fît disparaître soigneusement les balises et

(1) Carboneli, p. 187. Ce sont les deux premiers mots de la loi qui donne au prince ou au magistrat suprême le droit de convoquer tous les hommes en état de combattre lorsque la ville est en danger.

(2) Nom donné aux levées en masse de la Catalogne. L'étymologie la plus probable m'est fournie par mon ami don Manuel de Bofarull. Les hérauts chargés de convoquer les miliciens criaient devant chaque maison : Via forai allons, dehors ! Les habitants sortaient en armes en répondant : Som otents, nous sommes prêts. C'était en quelque sorte un mot de ralliement qui dans la suite devint le nom de cette espèce de landsturm.

les signaux qni marquaient les passes entre les tasques, et dans ces passes mêmes on coula des ancres énormes pour enfoncer les bordages des navires castillans qui s'y engageraient sans précaution. Dix galères bien armées, quelques-unes portant des bombardes, formèrent une ligne d'embossage, qui, vers le sud, s'appuyait aux tasques à la hauteur du mont Jouy, et se prolongeait au nord jusqu'au couvent des frères mineurs (I), couvrant ainsi l'entrée des principales rues qui débouchaient sur le port. Quatre machines nommées bricoles, probablement des espèces de catapultes, portées sur des roues, étaient sur le rivage, prêtes à être dirigées sur le point qu'assaillirait l'ennemi. Entre les galères, quantité d'autres bâtiments garnis de manlelets et de bastingages étaient remplis de marins et de gens de trait. Enfin, derrière la ligne d'embossage, sur la grève même, les habitants de Barcelone avaient improvisé une sorte de rempart avec des barques renversées, la quille en l'air, derrière lequel se rangèrent tous les corps de métiers, chacun sous sa bannière, soutenus par les somatènes de la campagne appelés dans la ville par le tocsin de la cathédrale. Tous ces préparatifs étaient terminés, lorsque la flotte castiilanne parut en dehors des tasques, forte de quarante et une galères, sans compter les bâtiments à voiles.

En donnant imprudemment dans les passes, elle aurait peutêtre éprouvé de grandes avaries; mais un esclave, s'échappant de la ville à la nage, vint révéler aux amiraux de don Pèdre l'existence des pièges sous-marins dont je viens de parler. 11 fallait les détruire avant de rien entreprendre contre la

(1) Ce couvent n'existe plus aujourd'hui. Il y a sur son emplacement un magasin de charbon. Le monastère était situé précisément en face des Atarazanas, à gauche de la rampe qui conduit à la Muraille de nier.

ville, et pendant deux on trois jours des chaloupes furent détachées pour enlever les ancres disposées dans les passes. Cet obstacle écarté, toute la flotte s'avança en bon ordre, le lendemain de la Pentecôte, 10 juin 1359, et se rangea en bataille parallèlement à la ligné d'embossage aragonaise. Toute la journée on combattit de loin sans se faire grand mal. C'était plutôt une reconnaissance qu'une attaque sérieuse. Vers le soir, les vaisseaux castillans se retirèrent et allèrent mouiller en dehors des tasques. Pendant la nuit, les Catalans resserrèrent leur ligne d'embossage et la rapprochèrent de la ville, afin de pouvoir être soutenus par leurs machines et les gens de trait qui bordaient le rivage. Le lendemain, l'engagement fut plus sérieux. Les navires castillans portaient sur leurs gaillards d'arrière des catapultes qui lançaient de grosses pierres; mais, soit que ces engins tirassent de trop loin, soit qu'ils fussent mal dirigés, l'eflot en fut presque nul, et les Catalans, en voyant tomber les pierres dans l'eau, répondaient par des huées à ces décharges inutiles. Leur artillerie, au contraire, mieux servie, produisit quelque désordre parmi les assaillants. Le fait suivant, rapporté par le roi d'Aragon dans ses mémoires, prouve que déjà l'on savait pointer les canons avec quelque précision et les charger assez rapidement (1). Le

(1) Les canons se composaient alors de barres de fer forgé, assemblées comme les douves d'un tonneau et reliées par des cercles de fer. La culasse était ouverte, et pour tirer on y plaçait une boîte cylindrique ou une chambre, comme on dirait aujourd'hui, remplie de poudre. Les canonniers avaient un certain nombre de ces boîtes toutes chargées que l'on plaçait successivement dans la pièce sans avoir besoin de l'écouvillonner comme on fait aujourd'hui. Voir pour la description de ces bombardes l'excellent travail de M. Deville sur le château de Tancarville, p. 15.

principal effort des Castillans se portait contre le premier vaisseau à la droite de la ligne d'embossage, et ils détachèrent, pour l'accabler, leur plus gros navire armé d'une énorme catapulte. « Comme elle allait jouer, dit Pierre IV, notre vaisseau tira une bombarde dont la pierre, donnant dans le château d'arrière du Castillan, y fit des avaries etoccitun homme. Tôt après ladite bombarde lâcha un autre trait qui férit l'arbre de la nef ennemie, en fit voler un grand éclat et navra plusieurs mariniers (1). »

Maltraités dans toutes leurs attaques et désespérant de îorcer la ligne ennemie, les amiraux castillans donnèrent le signal de la retraite après quelques heures de combat, et toute la flotte, virant de bord, gagna le large et cingla vers les îles Baléares. Don Ptdre se fit débarquer à Iviça et mit le siège devant la capitale de l'île. Ainsi, au lieu de profiter de la grande supériorité de ses forces navales pour détruire les escadres aragonaises dispersées, il employait son immense armement contre une place médiocre. Une faute si grossière n'échappa point au roi d'Aragon. Tirant aussitôt de tous ses ports les galères qui s'y trouvaient armées, il en forma une flotte de quarante voiles qu'il conduisit lui-même à Mallorque. Les prières de ses capitaines, qui le suppliaient de ne pas s'exposer dans une bataille navale, le déterminèrent à demeurer dans lîle, et il remit le commandement à son amiral don Bernai de Cabrera, le chargeant de ravitailler la place assiégée. Au premier bruit de la réunion d'une flotte aragonaise, don Pèdre, dans son ardeur de combattre, quitta précipitamment Iviça, abandonnant ses engins et son artillerie (2), et fit voile pour

(1) Carbonell, p. 187. — Ayala, p. 277 et suiv. — Zurita, p. 294.

(2) Carbonell, p. 187, \erso.

la côte de Valence. Il vint jeter l'ancre devant Calpe, près de l'embouchure de la rivière de Dénia. La presqu'île de Calpe couvrait ses vaisseaux lorsqu'on signala la flotte d'Aragon. Pour le nombre et la force des navires, l'avantage était du côté des Castillans. Cabrera n'avait que quarante galères, don Pèdre en avait quarante et une et plus de quatre-vingts navires à voiles; mais, f)Our que ces derniers pussent prendre part au combat, il fallait un vent favorable, et, au moment où les deux flottes se découvrirent, il faisait un calme plat. On tint conseil. Le Génois Boccanegra, amiral de Caslille, conseillait au roi de descendre à terre, lui remontrant qu'il était indigne de lui de combattre de sa personne dans une bataille où le roi d'Aragon ne se présentait pas. Peut-être Boccanegra voulait-il décliner la responsabilité de la vie du roi, une imprudence, une fausse manœuvre, les hasards de la mer, pouvant exposer son vaisseau à une destruction inévitable; peut-être l'amiral prétendait-il se réserver à lui seul l'honneur de la victoire. Il proposait d'ailleurs que les galères prissent à la remorque dix des plus gros vaisseaux qu'elles mettraient en ligne au milieu d'elles. Quant aux autres navires à voiles que le calme condamnait à l'immobilité, il voulait que, pendant le combat, ils détachassent contre l'ennemi toutes leurs chaloupes remplies d'arbalétriers. Don Pèdre s'obstinait à rester à son bord. On perdit beaucoup de temps à délibérer, puis à se préparer à la bataille. Pendant qu'on remorquait péniblement les navires à voiles, les galères aragonaises, ayant reconnu la supériorité des Castillans, faisaient force de rames et parvenaient à se jeter dans la rivière de Dénia sous la protection des forts et des milices valenciennes accourues sur la plage. On désespéra de les forcer dans cette retraite.

Pendant deux jours don Pèdre leur présenta vainement la bataille. Cabrera demeura immobile dans la rivière, où le roi n'osa point s'engager. Las de ce blocus inutile, et sans espoir d'attirer l'ennemi au combat, don Pèdre prit le parti de la retraite et gagna lentement Carlhagène avec toute sa flotte, après avoir fait près d'Alicante une démonstration de descente qui fut repoussée. A Cartbagène, les galères portugaises, qui, d'après leur traité, ne devaient demeurer que trois mois aux ordres du roi de Castille, le quittèrent pour regagner leurs ports. Ce fut le signal de la dispersion générale. Les navires marchands congédiés rentrèrent dans l'Océan; les galères castillannes allèrent désarmer à Séville, les vaisseaux maures à Malaga (I). De sa personne, le roi partit de Carlhagène pour courir au château de Tordesillas, où Marie de Padilla allait bientôt lui donner un fils. Telle fut la fin de celte grande expédition sur laquelle le roi avait fondé de si hautes espérances. Après tant de préparatifs, tant de dépenses, cette flotte, qui devait conquérir la Catalogne, rentrait au port ramenant pour tout trophée la carraque prise aux Vénitiens. Cette capture avait échaulTé l'avidité des capitaines castillans. Ils représentèrent à don Pèdre que, s'étant attiré déjà l'inimitié de la République en prenant un seul vaisseau , il fallait recueillir les profits d'une rupture désormais inévitable. Douze vaisseaux de Venise, venant de Flandre, richement chargés, allaient passer le détroit de Gibraltar; on proposa de les arrêter au passage. Cet acte de piraterie contre des neutres fut, dit-on, approuvé par le roi, qui donna Tordre à vingt galères de croiser dans le détroit pour surprendre les Vénitiens; mais la mer

(I) Ayala, p. 280, 287.

était décidément contraire à don Pèdre. L'escadre de la République traversa le détroit sans obstacle, ignorant même le danger qui la menaçait, grâce à un coup de vent qui poussa les galères du roi jusqu'au cap d'Espartel (1). Peu après la retraite des Castillans , la flotte d'Aragon rentra dans ses ports et désarma. Quelques vaisseaux seulement tinrent la mer et vinrent insulter les côtes d'Andalousie.

(1) Ayala, p. 287.

xm.

CONTINUATION DE LA GUERRE CONTRE l'aRACON. — MEURTRES DE PLUSIEURS RICHES-HOMMES. — 1339-1361.

On s'explique difficilement comment l'armée castillanne, réunie sur les frontières d'Aragon , ne fit aucun mouvement, aucune démonstration pour soutenir les opérations de la flotte. Elle ne se mit en campagne qu'au commencement de l'automne, et ce fut pour repousser une invasion. Le comte de Trastamare et don Tello, avec environ 800 hommes d'armes, étant entrés en Castille du côté d'Agreda, se trouvèrent en présence de don Fernand de Castro et de Juan de Hinestrosa , à la tète d'un corps de troupes deux fois plus considérable que le leur. L'action s'engagea dans la vallée d'Araviana, au pied des montagnes de Toranzo et de Tablado. Malgré l'avantage du nombre, les lieutenants de don Pèdre furent défaits au premier choc. Ce fut moins un combat qu'une déroute, et des deux côtés il y eut peu de morts; mais le roi y perdit quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, entre autres Hi-

Tiestrosa, dont le dévouement ne s'était jamais démenti et dont les conseils lui avaient été souvent utiles (d).

L'orgueil castillan ne pouvant admettre que les Aragonais, inférieurs en nombre, eussent loyalement remporté la victoire, le soupçon de trahison atteignit plusieurs des chefs, et il est vraisemblable que ce ne fut pas sans fondement. La plupart des chevaliers et des gentilshommes qui accompagnaient Hinestrosa avaient mal fait leur devoir et l'avaient abandonné honteusement au plus fort de la mêlée. En outre, au moment de marcher à l'ennemi, Hinestrosa avait envoyé à Diego Ferez Sarmiento et à don Alonso de Benavides l'ordre de le joindre avec tous leurs hommes d'armes. Bien que leurs cantonnements fussent proches d'Araviana, ils obéirent avec tant de lenteur que l'affaire était déjà terminée lorsqu'ils parurent sur le champ de bataille. Arrivant avec des troupes fraîches, au lieu de prendre une revanche éclatante sur l'ennemi fatigué, ils ne songèrent qu'à se retrancher sur une hauteur sans chercher même à rallier les fuyards. Plusieurs les accusaient de s'être laissé séduire, n'y ayant pas d'apparence que le Comte, si prudent d'ordinaire, se fût aventuré au milieu de plusieurs corps considérables, s'il n'eût été d'intelligence avec leurs chefs. D'autres attribuaient, avec plus de raison peut-être, la conduite des lieutenants de Hinestrosa à leur jalousie contre un homme comblé des faveurs du roi. L'événement vint confirmer bientôt les sou|)çons de don Pèdre. Deux riches-hommes, qui avaient assisté au combat, Pero Nunez de Guzman, adelantade du royaume de Léon, et Pero Alvarez Osorio, quittèrent brusquement l'armée avec tous leurs vassaux, pu-

ft) Avala, p. 290.

bliant qu'ils allaient dans leurs terres chercher des renforts. Aussitôt le roi ne douta plus quils n'eussent vendu leur général au comte de Trastamare et qu'ils n'allassent au cœur de son royaume préparer une nouvelle rébellion. Sa colère s'exhala en menaces contre les lieutenants de Hinestrosa, et l'on en connaissait trop les effets pour ne pas chercher à la prévenir par une prompte fuite. Benavides se cacha; Sarmiento, après quelque hésitation, passa la frontière et vint offrir ses services à don Henri. Peut-être n'étaient-ils coupables que d'avoir douté de la justice de leur maître (1).

Don Pèdre ne pouvait apprendre la défection d'un de ses riches-hommes sans croire à une conjuration de toute sa noblesse. Alors sa fureur ne lui montrait partout que des ennemis; traîtres ou vassaux fidèles, il frappait au hasard. Il lui fallait absolument couper des têtes, comme s'il se fût reproché de ne pas s'être assez fait craindre. Il avait entre ses mains les deux derniers enfants de dona Leonor de Guzman , retenus captifs depuis plusieurs années dans le château de Carmona. L'un»^ nommé don Juan , quon a déjà vu à Toro, avait dixneuf ans; don Pedro, le second, quatorze ans à peine. Mais le roi se souvenait qu'à dix-neuf ans don Henri était déjà un chef de parti redoutable, et la perte de ces malheureux princes fut aussitôt résolue. Un arbalétrier de la garde, porteur d'un ordre secret, se fit ouvrir leur prison et les tua l'un et l'autre. « Tous ceux qui aimaient le service du roi, dit Ayala, apprirent avec douleur cette sanglante exécution ; car, pour mourir ainsi, qu'avaient fait ces jeunes princes? Quand avaientils manqué à leur frère on désobéi à leur souverain (2)? »

(1) Avala, p. 291.

Ces violences détestables servaient aussi bien le comte de Trastamare que la fortune des armes. Il avait déjà de nombreux partisans dans toute la Castille, et la plupart des nobles voyaient en lui le champion de leurs franchises et de leur indépendance. Le roi ne comptait pas moins d'ennemis parmi le clergé dont il semblait prendre à lâche, en toute occasion, de réduire les privilèges. Toujours indocile aux ordres de l'église, il repoussait comme des attentats contre son autorité des prétentions du saint-siége, admises sans opposition dans tous les états de l'Europe (1). Cette justice même qu'il voulait maintenir si rigoureuse entre tous ses sujets, sans distinction de rang et de religion, lui était imputée à crime par ceux qui se croyaient au-dessus des lois, c'est-à-dire par quiconque avait un fief, une prébende, des vassaux. Le nombre de ces privilégiés était grand en Castille. Il traitait humainement les Juifs, et plusieurs occupaient de hautes charges à sa cour. Probablement il avait accordé à ce peuple malheureux quelques franchises dont il ne jouissait pas sous ses prédécesseursj car on a pu remarquer que, dans tous les troubles civils, les Juifs s'étaient hautement déclarés pour lui. Il n'en fallait pas davantage pour autoriser les bruits les plus absurdes sur son impiété. Qu'il accueillît un savant arabe ou qu'il se montrât affable pour un négociant juif, dont l'industrie enrichissait

(1) Le pape ayant, par une bulle, exigé une dîme sur les biens appartenant aux ordres militaires, don Pèdre défendit d'avoir égard à ce décret par un rescrit daté d'Olmedo 5 juillet, ère 1397 (1359). On remarquera le considérant où se peint son caractère : « Et pourtant que c'est chose nouvelle et inusitée aux temps passés, qui, si elle était soufferte, détruirait lesdits ordres, œuvres des rois d'où je sors, voire, œuvres miennes, d'où me viendrait grand dommage, » etc. Bulario de Galatrava, p. 500.

l'état, on murmurait tantôt qu'il était musulman, tantôt qu'il était juif, et qu'il pensait à détruire le christianisme dans son royaume. Et de fait, on l'avait entendu répéter plus d'une fois qu'il n'avait de loyaux sujets que les Maures et les Hébreux. Ces rumeurs étaient propagées surtout par les ecclésiastiques, et, bien qu'à cette époque leur pouvoir n'allât pas jusqu'à détrôner les rois, ils n'en étaient pas moins des agents dangereux qui favorisaient puissamment les menées du comte de Trastamare et répandaient dans toute la Caslille un levain de désaffection et de mutinerie.

A l'irréligion de don Pèdre, on commençait à opposer la piété vraie ou feinte de don Henri. Personne ne connaissait encore les projets de ce jeune prince, et assurément, quelle que fût son ambition, il était encore loin d'aspirer à la conquête d'une couronne; mais partout on le vantait, on le comparait à don Pèdre. De capitaine d'aventure au service d'un roi étranger, il était devenu en peu de temps le chef et l'espoir d'une masse de mécontents qui s'accordaient à le regarder comme un libérateur. Chaque faute de son frère relevait, pour ainsi dire, d'un degré, et, s'il ne voyait pas encore clairement dans l'avenir, déjà du moins il avait la conscience d'une grande mission, et ni le courage, ni l'audace, ni la prudence, ne lui manquaient pour l'exécuter. Depuis le combat d'Araviana, les espérances de ses partisans s'étaient prodigieusement accrues. Pressé par les émigrés qu'il commandait et par les mécontents cachés avec lesquels il entretenait une correspondance active, il ne rêvait qu'une invasion en Castille, et sollicitait le roi d'Aragon de lui confier une armée, l'assurant que sa présence sufiîrait pour déterminer un soulèvement général. Une seule bataille, disait-il, terminera une guerre si coûteuse pour

VOS états. Pins calme et peut-être mieux instruit du véritable état des choses, Pierre IV ne partageait pas sa confiance, qu'il taxait de témérité. D'ailleurs, à sa cour même, la fortune si rapide du comte de Trastamare avait excité bien des jalousies. L'infant don Fernand, qui se regardait toujours comme l'héritier présomptif de la couronne de Castille, voyait avec dépit l'ambition croissante d'un homme que le malheur de sa naissance mettait dans un rang si fort au-dessous du sien. Neveu du roi don Alphonse, pouvait-il souffrir qu'un bâtard lui disputât le premier rôle? Il avait aussi ses partisans secrets dans la Castille; il se prétendait appelé à la délivrer de don Pèdre, et demandait à Pierre IV le commandement de cette armée qui devait conquérir un royaume. De son côté, don Henri déclarait qu'il ne passerait pas la frontière, si on lui donnait un supérieur. Prières, intrigues, menaces, il n'épargnait rien pour éloigner son rival d'une proie qu'il pensait déjà tenir. Entre les prétentions d'un frère qu'il détestait et celles de l'aventurier dont les services lui avaient été déjà si utiles, le roi d'Aragon ne pouvait long-temps hésiter. Quelle que fût la haine qu'il portait à don Pèdre, il n'aurait jamais voulu la ruine de ce prince, si elle eût servi à l'élévation de don Fernand. A ses yeux, l'infant était encore un ennemi, un rebelle, et il n'avait jamais perdu le souvenir de son alliance avec les révoltés de l'Union. Lui donner un royaume, c'était armer contre lui un rival plus dangereux peut-être que n'était don Pèdre. Au contraire, il ne voyait dans le comte de Trasiamare qu'un soldat de fortune, instrument docile de ses desseins, dont l'ambition subalterne serait toujours facile à contenter. Ce fut donc à don Henri qu'il donna le commandement de l'expédition contre la Castille. Au titre de son procurateur, il joignit

les pouvoirs les plus amples pour traiter avec les richeshommes et les communes, engageant sa parole royale de ne faire ni paix ni trêve avec don Pèdre sans stipuler en faveur des alliés qui se rallieraient autour de sa bannière (1). Pendant que don Henri réunissait ses troupes dans le bas Aragon, Pierre IV retenait l'infant sur la frontière de Murcie, etl'amusait avec l'espoir d'une autre expédition plus importante et plus digne de lui.

Au milieu de ces préparatifs et des escarmouches continuelles dont la frontière était le théâtre, le légat Gui de Boulogne poursuivait sa mission de paix avec une infatigable persévérance; se flattant que la défaite d'Araviana aurait inspiré à don Pèdre de salutaires réflexions, il redoubla auprès de lui ses instances, et finit par obtenir qu'il nommât deux plénipotentiaires pour traiter d'un accord avec le roi d'Aragon. Ce dernier désigna pareillement ses fondés de pouvoirs, et cependant ne cessa point de fournir de l'argent et des soldats au comte de Trastamare. II est juste de dire qu'on n'avait point stipulé de trêve pendant la durée des négociations qui allaient s'ouvrir sous les auspices du cardinal-légat.

Ces conférences eurent lieu à Tudela en Navarre, et commencèrent avec l'année 1 360. Là, GutierFernandez de Tolède, plénipotentiaire de Caslille, s'aperçut bientôt que l'envoyé du roi d'Aragon ne cherchait qu'à gagner du temps, tandis que

(t) Arch. gen. de Ar., Instructions et pouvoirs donnés au comte de Trastamare Tarazona, l" mars 1360. Reg. 1170, p. 29. V. Appendice.

don Henri achevait ses préparatifs, et que ses nombreux émissaires allaient au loin tenter la fidélité des riches-hommes et des gouverneurs du roi. Naturellement, Fernandez eut de fréquentes occasions de voir plusieurs émigrés avec lesquels il avait eu autrefois des relations d'amitié; leurs espérances, leurs desseins ne lui échappèrent point; ils n'en faisaient pas mystère. Il sut tout ce qu'ils attendaient de l'entrée de don Henri, et les promesses de ses adhérents cachés, et les séductions exercées avec succès à l'égard de quelques-uns des affidés de son maître. Surpris de trouver toujours don Henri seul à la tête de ces trames, il s'aboucha avec quelques gentilshommes attachés à l'infant d'Aragon, et bientôt, par leur moyen , entra en relations avec ce prince. Quel était son dessein? on l'ignore. S'il en faut croire Ayala, il se bornait à lui faire des offres de pardon et des promesses, s'il voulait quitter le service de l'Aragonais et rentrer en Castille. 11 s'efforçait d'exciter sa jalousie et de lui persuader qu'il était sacrifié par le roi d'Aragon à un aventurier intrigant. A ce compte, Fernandez aurait employé contre les ennemis de don Pèdre les armes dont ils faisaient contre lui un si dangereux usage, et son but était de les affaiblir en les divisant. Toutefois on a peine à croire qu'il se livrât à ces ténébreuses menées sans une arrière-pensée coupable , car l'on ne comprend pas pourquoi il eût caché à son maître les ouvertures qu'il faisait en son nom. Quoi qu'il en soit, ces intrigues ne purent être conduites avec tant de mystère que don Pèdre n'en fût bientôt instruit. Il se garda d'abord d'en rien laisser paraître, et continua de montrer la même confiance à Fernandez, attendant avec patience qu'il fût en mesure de le punir. Maintenant, d'ailleurs, la prochaine expédition du comte de Trastamare réclamait toute son atten-

tion. Il quitta précipitamment Séville, publiant qu'il se rendait à Burgos; mais, suivant son habitude, avant de défendre ses frontières contre un ennemi déclaré, il ne voulut pas laisser derrière lui d'ennemis secrets. Depuis quelque temps, il suivait de l'œil toutes les démarches de Pero Nunez de Guzman et d'Alvarez Osorio, ces deux riches-hommes qui avaient quitté leurs drapeaux si vite après le combat d'Araviana. Au lieu de prendre la route directe de Burgos, le roi , marchant avec cette célérité merveilleuse qui lui avait déjà réussi, parut tout à coup dans le royaume de Léon et sur les domaines de Pero Nunez, avant que celui-ci soupçonnât son approclie. Prévenu au dernier moment par un écuyer fidèle, ce seigneur n'eut que le temps de sauter à cheval et de gagner à toute bride son château d'Aviados. Il y arriva, poursuivi jusqu'au bord du fossé par le roi, que n'avait pu lasser une traite de vingtquatre lieues parmi d'âpres montagnes. N'ayant ni le loisir ni les moyens de l'assiéger, le roi l'abandonna pour un temps, et ne pensa plus qu'à s'emparer d'Alvarez Osorio, son complice. Il eut recours à la ruse, le sachant sur ses gardes. Son premier soin fut de le rassurer et de lui persuader qu'il se payait des excuses dont Osorio colorait son espèce de désertion. Il feignit d'être sa dupe , et lui promit la charge d'adelantade de Léon , dont Pero Nunez venait d'être dépossédé. Telle était l'inconstance et la cupidité de ces riches-hommes, qu'Osorio n'hésita pas à accepter les dépouilles de son complice; il vint baiser la main du roi et le suivit en Castille. Maintenant, don Pèdre savait si bien composer son visage , qu'il trompait jusqu'à ses plus intimes familiers. Personne ne douta qu'il n'eût rendu ses bonnes grâces à Osorio, et toute la cour commençait à le traiter comme un favori. Malgré sa privante avec le roi,

Diego de Padilla lui-même n'était pas mieux instruit de ses desseins, et il semble qu'il dût cette heureuse ignorance à l'opinion qu'il avait inspirée de sa franchise et de son caractère loyal. Il avait invité à dîner le nouvel adelantade, dans une halte que la troupe royale faisait à quelques lieues de Valladohd, où elle se dirigeait. Au milieu du repas, surviennent deux arbalétriers, Juan Diente et Garci Diaz, ministres ordinaires des vengeances du roi; devant Padilla, saisi d'horreur et d'épouvante, ils égorgent Osorio et lui coupent la tête [l). Ce meurtre fut bientôt suivi d'autres exécutions non moins sanglantes. Dans sa marche rapide, don Pèdre faisait arrêter tous ceux qu'il avait convaincus ou soupçonnés d'intelligence avec le comte de Trastamare. Il les traînait quelque temps à sa suite, puis les faisait décapiter. Au nombre des victimes, il faut remarquer un ecclésiastique, l'archiprètre de Diego de Maldonado, accusé d'avoir reçu une lettre de don Henri (2). Tant de rigueurs ne rendaient pas la noblesse plus fidèle. Tandis que le roi faisait tomber des têtes en Castille, Gonzalo Gonzalez Lucio, gouverneur de Tarazona, livrait cette place au roi d'Aragon. Il y avait deux ans que ce chevalier, lieutenant de Hinestrosa, traitait secrètement avec Pierre IV et laissait marchander sa fidéUté. Il lui fallut cependant un prétexte pour colorer sa trahison, et il s'y fit autoriser par le légat, qui avait toujours protesté contre l'occupation de Tarazona, attaquée, ainsi qu'on l'a vu, pendant une trêve. Un présent de quarante mille florins et la main d'une riche héritière d'Aragon achevèrent de lever ses scrupules (3).

(1) Ayala, p. 298.

(3) Ayala, p. 299, Zurita, t. II , p. 298, Carbonell, p. 188, rapportent que

HISTOIRE DE DON PÈDRE. 2t^7

Don Pèdre n'était point encore arrivé à Burgos, lorsqu'il apprit que le comte de Trastamare et ses deux frères, don Tello et don S:\nche, étaient entrés en Castille avec quinze cents lances et environ deux mille fantassins, la plupart émigrés ou vassaux du comte d'Osuna, riche-homme d'Aragon, fils du ministre Bernai de Cahrera. Longeant la frontière navarraise, cette petite armée remonta la rive droite de l'Èbre et s'avança jusqu'à Pancorbo. Autant qu'on en peut juger aujourd'hui, le dessein du Comte était d'insurger le nord de la Castille, de rallier dans les provinces basques les partisans de don Tello, et de venir dans le royaume de Léon donner la main à Pero Nunez de Guzman. Ses soldats, mal payés et sans discipline, se livraient dans leur marche aux excès les plus révoltants. A Najera, ils avaient massacré tous les Juifs, de concert avec les habitants chrétiens, que le Comte encourageait à cette boucherie, afin de les attacher à sa cause en les compromettant (t). Quelques riches-hommes lui ouvrirent leurs

la reddition de Tarazona eut lieu au commencement de l'année 1360. Une lettre du roi d'Aragon à Diego Ferez Sarmiento, en date du 28 février 1360, annonce la prise de cette place, dans laquelle il venait d'entrer. Arch. gen, de Ar., registre 1170 Secretorum, p. 26. Mais, dès le 5 décembre 1357, il signait à Gonzalez Lucio, vassal du roi de Castille, et à Suer Garcia Suarez de Tolède, écuyer, la promesse de 40,000 florins de bon or payables à Tudela en Navarre, à la condition qu'ils lui livreraient Tarazona, et pour les grandes dépenses qu'ils ont faites et font chaque jour à son service : par raho de gran costa que havndes fecho e fuzfdvi de coda dia en nuestro servizio. Arch. gen. de Ar., registre 1293 Secretorum, p. 57. A la même date, le roi promet à Suer Suarez 10,000 florins, probablement pour sa part dans les 40,000, prix de la reddition de Tarazona. (Même registre, p. 58.) Il paraît que le roi d'Aragon, fort à court d'argent, ne put payer Lucio qu'en 1360. (1) Ayala, p. 301.

châteaux, d'autres vinrent le joindre avec leurs hommes d'armes; mais la masse de la population accueillait avec répugnance une armée qui promenait autour d'elle le pillage et l'incendie. D'ailleurs, nul obstacle sérieux sur son passage. Don Pèdre, arrivé malade à Burgos, ne pouvait encore prendre le commandement des troupes qu'il rassemblait autour de cette ville, et ses lieutenants, hors de sa présence, n'étaient jamais pressés d'agir.

Le malheur n'avait pas uni entre eux les fils de doîia Léonor. On a déjà vu don Henri et don Tello se tromper et se trahir l'un l'autre. Quelquefois rapprochés par un danger commun, ils agissent de concert; mais ils sont toujours prêts à violer leurs serments d'alliance suivant leurs avantages particuliers. Don Tello, jaloux de son aîné, n'avait jamais eu d'autre but que de se faire une suzeraineté indépendante comme celle qu'il avait autrefois possédée en Biscaïe; en ce moment même, il cherchait sous main à se réconcilier avec don Pèdre, et, par l'entremise d'un de ses affidés, traitait du prix de sa soumission, lorsque don Henri en fut informé. Trop faible pour le punir, il n'osa pas même lui reprocher sa trahison; mais il s'empressa de le renvoyer auprès de Pierre IV, sous prétexte de demander des renforts. Don Tello partit pour l'Aragon , accompagné de quelques hommes dévoués à son frère, chargés de veiller sur sa conduite (i).

ni.

Dès que don Pèdre fut en état de monter à cheval, il se mit aussitôt en campagne avec toute sou armée forte de cinq mille

(1) Ayala, p. 302.

lances et dix mille hommes de pied. Don Henri, le croyant encore malade sans doute, et ignorant le nombre de ses troupes, s'était affaibli en détachant son frère don Sanche avec un parti contre la ville de Haro; mais, à l'approche de l'ennemi , il quitta Pancorbo en toute hâte et se replia sur Najera, reprenant la route qu'il avait suivie. Là, il fit mine de résister et se retrancha en dehors de la ville, probablement pour attendre don Sanche en danger d'être coupé. Don Pèdre s'avançait avec lenteur, exerçant de terribles vengeances contre les villes et les châteaux qui avaient accueilli les rebelles. A Miranda, où la [)0j)ulace, excitée par les bannis, avait pillé et massacré les Juifs, il fit arrêter les chefs de l'émeute, et en sa présence même ces misérables furent brûlés vifs ou bouillis dans d'énormes chaudières. Ces effroyables supplices étaient autorisés par d'anciennes lois, mais depuis bien des années on n'en avait fait aucun usage. L'horreur de ces châtiments faisait oublier le crime des coupables (1).

Comme il marchait sur Najera en délibération de combattre, un prêtre, venu de Santo-Domingo de la Calzada, se présenta devant lui, demandant à lui parler en particulier. « Sire, dit-il, monsieur saint Dominique m'est apparu en songe, et m'ordonne de vous avertir que si vous ne vous amendez,

(1) Ayala, p. 303. Abreviada. Gfr. note 4 de M. Llaguno. — On peut ileinander comment, au milieu d'une expédition, don Pèdre trouvait des vases assez grands pour bouillir des hommes? — Dans toute la Castille on se sert de jarres énormes pour garder le vin, l'huile ou le blé, quelquefois l'eau. Nonseulement un homme, mais plusieurs, pourraient entrer dans une de ces jarres. Leur forme est tout antique. On sait que le tonneau de Diogène était un vase de terre.

don Henri, votre frère, vous tuera de sa main (1). » Cette étrange révélation, qui dans la suite put passer pour une prophétie, n'était probablement que la rêverie d'un cerveau malade. La haine fanatique qu'inspirait à beaucoup de prêtres l'irréligion avérée du roi avait probablement exalté ce visionnaire, et il n'est pas surprenant qu'à la veille d'une bataille où les deux frères allaient se rencontrer l'épée à la main, il prédît une mort violente à celui que l'église avait condamné. Le roi , troublé d'abord par l'air inspiré et l'assurance du prêtre, s'imagina bientôt que c'était un émissaire de l'ennemi envoyé pour jeter le découragement parmi ses soldats. Il le menaça pour en obtenir des aveux. Ce fut en vain qu'on le pressa de nommer ceux qui l'avaient envoyé. A toutes les questions, le prêtre répondait imperturbablement qu'il ne tenait sa mission que de saint Dominique. Don Pèdre, irrité de son obstination, le fit brûler vif en tête de son camp (2).

Quoique naturellement superstitieux comme tous les hommes de son temps, le roi redoutait plus la malice de ses ennemis que le courroux des saints, et il poursuivit sa marche, bien résolu de combattre. Un vendredi, à la lin d'avril 1360, il découvrit l'armée du Comte en bataille, postée sur une colline en avant de Najera, et forte d'environ trois mille hommes,

(1) Suivant la tradition populaire, cette prédiction fut adressée au roi par le spectre d'un prêtre qu'il avait tué de sa main. Le fantôme ajouta, suivant le style ordinaire des fantômes qui affeetionnent l'obscurité : Tu seras piirre à Madrid En effet, la statue de don Pèdre, placée sur son tombeau par sa petitft-fille, ubbesse du couvent de Saint-Dominique, se voit encore à Madrid. La tradition que je viens de rapporter a été suivie par Moreto dans sa curieuse comédie du Rico Hombre de Al;alù.

{i) Ayala, p. 305.

HISTOIRE DE DON PÈDRE. ?A)l

dont un tiers de cavalerie. Au sommet du mamelon occupé par les rebelles, on distinguait la tente du Comte et sa bannière flottant à côté de celle de don Tello , dont les vassaux étaient demeurés avec son frère. Sans attendre le reste de l'armée, l'avant-garde du roi chargea impétueusement, et du premier choc gagna la hauteur et s'empara des deux bannières. La troupe du Comte s'enfuit dans le plus grand désordre vers Najera, et la plupart des hommes d'armes, abandonnant leurs chevaux, se jetèrent dans les fossés, car en un moment le pont fut encombré par les fuyards. Don Henri lui-même ne put entrer dans la ville que par un trou de la muraille qu'on élargit pour le recevoir. La nuit empêcha don Pèdre de poursuivre son succès et d'exterminer le reste des rebelles. Satisfait de la journée, il fit sonner la retraite, et regagna son camp éloigné de Najera de quelques milles. Le lendemain malin, comme il en sortait à la tête de son armée pour donner l'assaut, il rencontra quelques-uns de ses génétaires revenant d'une escarmouche aux barrières de la ville. Le premier homme qui s'offrit à sa vue était un des écuyers de son hôtel; il avait le visage baigné de pleurs et poussait des sanglots; son oncle venait d'être tué à ses côtés. Encore souffrant de sa maladie, ému de la sinistre prédiction du prêtre et de sa persévérance à nommer saint Dominique au milieu des flammes, le roi crut voir un présage funeste dans la rencontre de cet homme désolé. Sa fermeté l'abandonna tout à coup. Ce fut en vain qu'on lui représenta la situation désespérée de l'ennemi, hors d'état de tenir quelques heures dans une ville mal forhfiée et sans provisions. Un dernier etfort allait mettre son frère entre ses mains et le délivrer pour toujours du plus redoutable de ses adversaires. Don Pèdre n'était

plus le même homme. Il refusa obstinément de pousser sa pointe. Au lieu d'attaquer Najera, ou tout au moins de l'investir, il retourna brusquement à Santo-Domingo, probablement avec le dessein d'apaiser par quelque expiation la colère de saint Dominique. Cependant don Henri et le comte d'Osuna, attribuant leur salut à la protection divine, s'empressaient d'évacuer Najera pour se jeter en Navarre, suivis de don Sanche, qui parvint à les rejoindre. Leur retraite fut pénible. Les hommes d'armes étaient démontés pour la plupart^ tous avaient perdu leurs équipages, et le nombre de leurs blessés embarrassait encore leur marche. On croit que, s'ils eussent été poursuivis avec vigueur, pas un seul n'eût repassé la frontière. Mais don Pèdre demeurait immobile, et paraissait avoir tout oublié, jusqu'à sa haine. Un moment, il parut sortir de sa léthargie et poussa les fuyards jusqu'à Logrono. Là, le cardinal Gui de Boulogne accourut à sa rencontre, et d'un mot l'arrêta. L'armée, qui marcliait remplie d'ardeur, eut ordre de faire halte et de ne plus troubler la retraite de l'ennemi (1). Dès que le territoire castillan fut évacué par les rebelles, le roi , (jui semblait toujours en proie à une hallucination étrange, se hâta de quitter le théâtre de la guerre et de retourner à Se ville. Il laissait sur la frontière la plus grande partie de ses troupes sous le commandement des trois maîtres des ordres militaires et de Gutier Fernandez, qui, lorsque l'invasion du comte don Henri eut amené la rupture des conférences de Tudela, s'était mis à la tète d'un corps détaché à Molina.

La défaite de don Henri n'avait pas ébranlé la faveur dont

(1) Ayala, p. 307.

il jouissait auprès du roi d'Aragon, mais elle fit sentir à ce prince la nécessité de mettre un terme, dans son intérêt, à la rivalité qui régnait entre ses lieutenants. Peu de jours après la bataille de Najera, ayant réuni l'infant et le comte de Trastamare, il les obligea de se jurer paix et amitié, et, selon l'usage, un acte solennel fut dressé en témoignage de cette réconciliation. Les mains étendues sur les Évangiles, don Fernand et don Henri se promirent d'abjurer leurs rancunes, et de n'avoir plus d'autre but que le service et l'honneur du roi d'Aragon. Ils s'engagèrent par le même traité à lui révéler toutes les propositions qu'ils recevraient du roi de Castille, et à faire à ce dernier « tout mal, dommage et déshonneur, de bon accord et en toute loyauté (t). » Je transcris les termes mêmes de ce singulier contrat. En retour, le roi d'Aragon leur renouvela l'assurance de sa protection et la promesse de ne jamais traiter avec son ennemi sans stipuler en leur faveur les conditions qu'ils exigeraient.

La sincérité de Pierre IV ne tarda pas à être mise à l'épreuve. Dès le lendemain de cette convention , Bernai de Cabrera , au retour d'une mission auprès du roi de Castille, rapporta l'ultimatum de ce prince. Une seule difficulté, suivant l'ambassadeur aragonais, empêchait la conclusion d'une paix solide; c'était la révocation demandée par Pierre IV de la sentence de haute trahison rendue par don Pèdre contre l'infant don Fernand et Henri de Trastamare. Le roi de Castille se refusait à leur réhabilitation, et se croyait tellement assuré de son bon droit, qu'il avait offert à Cabrera de remettre entre ses mains le

(1) Juran de ayudar a fazer todo mal e danyo, desfacimiento e desonra al rey de Gastiella bien e lealmeat. Pedrola, 11 mai 1360. Arch. gen. de Ar, pergamino, n^ 2230.

jiigementderafFaire.il lui avait proposé de désigner lui-même six arbitres à son choix, parmi les prélats ou les riches-hommes de Castille, et de reviser avec eux la sentence d'Almazan. Peut-être, en faisant une semblable ouverture, don Pèdre comptait-il un peu sur l'inimitié patente qui existait entre ce ministre et les princes castillans; peut-être encore, comme on le prétendit dans la suite, s'élait-il emparé de l'esprit de Cabrera par de puissantes séductions. L'affaire fut portée au conseil secret de Pierre IV; mais les débats furent arrêtés aussitôt par le roi, qui rappela son serment de ne jamais traiter avec le Castillan sans stipuler des conditions honorables pour les bannis ses alliés. Cabrera, qui s'était toujours montré l'avocat de la paix , dut se soumettre à la résolution de son maître, mais il demanda que sa proposition fût enregistrée et qu'on lui donnât acte de ses efforts pour obtenir un accommodement (1).

Cette fidélité à ses engagements et ces scrupules tout nouveaux chez Pierre IV s'expliquent assez bien par l'espoir qu'il fondait en ce moment sur une nouvelle alliance. Il traitait alors avec les Maures de Grenade et les déterminait à faire une diversion puissante. Il se flattait de donner bientôt au roi de Castille tant d'occupation en Andalousie, qu'il fiit forcé d'abandonner la frontière d'Aragon. La suite du récit montrera que ses calculs étaient justes.

Cependant la fortune semblait maintenant sourire à don

(1) Arch. gen. de Ar., reg. 1170 Sigilli secreti, p. 165. Attestation délivrée à (Ion Bernai de Cabrera ad suain excusationem, et in testimonium veri!alis,\2 mai 1360, sans indication de lieu, probablement à Pedro'.a; on a vu que le traité de réconciliation entre l'infant et don Henri est daté de celte ville, le 11 mai 1.360.

Pèdre, et ses armes étaient aussi heureuses sur mer que sur terre. Peu après son arrivée à Séville, un aventurier nommé Zorzo (1), capitaine des arbalétriers de sa garde, envoyé par lui en croisière sur les côtes de Barbarie, amena dans le port quatre galères aragonaises qu'il avait capturées après un brillant combat. Le roi, depuis l'insulte faite à son pavillon par Perellos, ne voulait plus voir que des pirates dans les marins aragonais. Il les fît traiter comme tels. Le capitaine des quatre galères, gentilhomme valencien', camerlingue du roi d'Aragon, fut mis à mort, et, avec lui, une partie de ses équipages (2).

Alphonse, roi de Portugal, grand-père de don Pèdre, était mort l'année précédente, laissant la couronne à son fils, Pierre ^^ L'alliance entre les deux royaumes en était devenue plus intime. Étroitement uni par le sang et la politique à don Pèdre, le nouveau souverain du Portugal avait avec lui une conformité de caractère et de plans qui devait les rapprocher encore. Comme son neveu, il avait été outragé, trahi

(1) Ayala, p. 310, dit que cet homme était né en Tartarie, et avait été esclave à Gênes. Zorzo, suivant M. Llaguno, est le nom de Georges en grec vulgaire. C'est une erreur. Ce nom est du dialecte génois. Si Ayala avait figuré la prononciation grecque, il aurait écrit Yorios.

(2) Ces cruautés amenèrent des représailles. Le roi d'Aragon écrivait de Barcelone, le 12 septembre 1360, au comte de Trastamare pour lui demander Henri Lopez de Orosco, chevalier castillan, son prisonnier. Par une lettre du même jour, il ordonnait à Jordan de Urriès de faire décapiter Orozco dès que le Comte l'aurait remis entre ses mains. Je n'ai pu savoir si cet ordre cruel avait reçu son exécution. Arc. gen. de Ar., reg. 1170 Sigilli secreti, p. 182.

par ses riches-hommes, et comme kii il avait conçu le projet de les réduire dès que la force serait entre ses mams. Altier, impérieux, implacable dans ses ressentiments, féroce dans ses vengeances, il reçut les mêmes surnoms qu'avait mérités son homonyme de Castille. Pour la noblesse qu'il décima, il fut Pierre-le-Cruel; Pierre- le- Justicier pour le peuple dont il punit souvent les oppresseurs.

« Comme s'il eût craint de manquer de bourreaux, dit un chroniqueur portugais, et pour n'être pas pris au dépourvu, il en menait un à sa suite dans tous ses voyages. On le vit souvent donner lui-même la question et fouetter de sa main les coupables ou les accusés. Il portait un fouet à la ceinture pour l'avoir toujours prêt et n'avoir pas la peine de le chercher (1). » Tel était le nouveau roi de Portugal. Qui ne connaît la tragique histoire d'Inès de Castro, sa maîtresse chérie? Quelques seigneurs jaloux du crédit que l'amour de Pierre, alors infant de Portugal, donnait aux parents d'Inès, arrachèrent son arrêt de mort au roi don Alphonse, et se firent euxmêmes ses bourreaux (2). Bien que l'infant eût solennellement juré de renoncer à la vengeance, les meurtriers d'Inès se hâtèrent de chercher un refuge en Caslille, dès qu'il monta sut* le trône. Mais cet asile était mal choisi. Le roi de Portugal, en renouvelant avec son neveu l'alliance des deux états, lui écrivit secrètement pour lui demander l'extradition des as-

(1) Na cinta trazia senipre o açoute por nâo haver dilaçâo em o buscar, — Duarte do Liao. Chronicas dos reis de Portugal, t. II, p. 199.

(2) Camoens.

Contra una dama, o peitos carniceiros Feros vos raostraïs, è cavalleiros?

Luiiad., cant. III, st. 130.

sassins de sa maîtresse, et, en échange, lui offrit quelques bannis castillans qui \ivaient tranquilles à sa cour. A cette époque d'anarchie féodale, l'exlradition des bannis était une idée nouvelle et tjranniqne. La noblesse, qui prétendait au droit de changer de patrie suivant son intérêt, ne pouvait voir sans indignation une pareille atteinte portée à ses antiques privilèges. Au contraire, les rois, et les rois absolus comme don Pèdre, n'aspiraient qu'à les détruire. Le cruel échange proposé par le Portugais, et accepté avec joie par son allié, livra aux plus épouvantables supplices des malheureux qui se reposaient avec confiance sur le droit d'asile. Un des premiers que réclama le roi de Castille fut Pero Nunez de Guzman, autrefois adelantade de Léon, qui venait de lui échapper peu avant l'expédition du comte de Traslamare. Il alla mourir à Séville, a|)rès avoir soufftrt, sous les yeux mêmes du despote qu'il avait offensé, d'horribles tortures qui indignèrent jusqu'aux plus fidèles serviteurs de don Pèdre. Pierre de Poriugal se montra reconnaissant envers son allié, et pour lui pajer le sang que, lui aussi, il avait eu le plaisir de répandre, il mit à sa disposition six cent> lances pour la prochaine campagne contre l'Aragon (1).

(1) Ayala, p. 310 et suiv. — Après avoir fait torturer long-temps en sa présence Pero Coelho, un des assassins d'Inès, le roi de Portugal ordonna de lui arracher le cœur. « Fouille à gauche dans ma poitrine, » dit Coelho à l'exécuteur des hautes œuvres, « tu trouveras un cœur plus grand qu'un cœur de taureau et plus fidèle qu'un cœur de cheval. » Coll ccào df ineditos de Eistoria portugufZn,t V, p. 126. Coelho, en portugais, signifie ifl/ tu. Ce nom fournit au roi une affreuse plaisanterie qui peint les mœurs de l'époque. En voyant le prisonnier il s'écria : « Qu on fasse venir du vinaigre et des ^gnons; on va me fricasser ce lapi n. »

La bataille de Najera, la déroute de don Henri, et surtout l'active persévérance du cardinal-légat, avaient amené une sorte de suspension d'armes tacite entre les deux puissances belligérantes. Le cardinal avait obtenu de don Pèdre la promesse de reprendre les conférences de Tudela, et n'oubliait rien pour renouer les négociations déjà deux fois rompues. Bien que moins disposé que jamais à rien céder de ses prétentions, don Pèdre feignit quelque déférence pour le saintsiége et désigna Gutier Fernandez pour son plénipotentiaire. Qu'on ne s'étonne point que le roi, instruit comme il l'était alors de la correspondance de son ministre avec l'infant d'Aragon, lui confiât de nouveau une mission de cette importance. Il avait ses desseins. Patient pour se venger, il savait caresser jusqu'à ce qu'il pût frapper à coup sûr. D'ailleurs, Fernandez à Molina, sur la frontière d'Aragon, entouré de ses vassaux particuliers, aurait pu facilement se dérober à sa colère; il fallait, avant tout, le tirer de son fort. Le roi lui écrivit de se rendre à Sadava pour conférer avec le cardinal de Boulogne , et lui recommanda de se concerter en passant avec les maîtres des ordres militaires, qui lui donneraient des renseignements utiles pour les négociations qu'il allait diriger. Gutier Fernandez, sans défiance, partit pour Alfaro, lieu désigné pour le rendez-vous avec les maîtres. Déjà il avait été précédé par Martin Lopez , successeur de Juan de Hinestrosa dans la charge de chambellan, qui, sous le sceau du secret, venait révéler à don Garci Alvarez, maître de Saint-Jacques, les volontés du roi. En arrivant à Alfaro. Fernandez trouva la

troupe sous les armes. On lui dit que le maître de Saint-Jacques et celui d'Alcântara, venus d'un cantonnement voisin, allaient faire la montre de leurs cavaliers , et on le pria d'assister aux exercices militaires qui se faisaient à cette occasion. Après la revue, les deux maîtres le conduisirent avec honneur à son logement, accompagnés d'un grand nombre de leurs chevaliers et de leurs hommes d'armes. Là, les portes fermées et gardées par des soldats , Martin Lopez lui signifia qu'il se préparât à mourir. — « Qu'ai-je fait, s'écria Fernandez, pour mériter la mort? » Tous se turent. Le roi n'avait communiqué ses soupçons à personne, et jamais il ne daignait expliquer ses ordres. Martin Lopez somma le prisonnier de livrer tous ses châteaux; il y consentit sans hésitation. Puis il demanda s'il lui serait permis d'écrire à son seigneur. On lui accorda cette grâce , et un notaire ayant été mandé à cet effet', il lui dicta la lettre suivante :

«Sire, moi Gutier Fernandez de Tolède, vous baise les mains et prends congé de vous pour comparaître devant un autre seigneur plus grand que vous n'êtes. Sire , votre grâce n'ignore pas que ma mère, mes frères et moi, depuis le jour où vous naquîtes, fûmes gens de votre maison; et je n'ai pas besoin de vous rappeler les maux que nous endurâmes ni les dangers par où il nous fallut passer à votre service, au temps où dona Léonor de Guzman avait tout pouvoir en ce royaume. Pour moi, sire, je vous ai toujours servi loyalement (1). Je crois que, pour vous avoir dit avec trop de liberté des choses qui importent à vos intérêts, vous me faites

(1) Gutier Fernandez avait cependant refusé d'accompagner le roi à Toro lorsqu'il se remit entre les mains des rebelles, mais cette faute avait été partagée par Diego de Padilla. Voyez § VIII, Avala, p. 167.

mourir. Que votre volonté s'acconiï)lippe et que Dieu vous pardonne, car je n'ai pas mérité mon sort Et maintenant, sire, je vous le dis en ce moment suprême, et ce sera mon dernier consrii, sachez que, si vous ne mettez le glaive au fourreau, et si vous ne cessez de frapper des têtes comme la mienne, vous perdez votre royaume et mettez votre personne en péril. Songez à vous; c'est un loyal serviteur qui vous adjure, à l'heure où il ne doit dire que la vérité. »

Après avoir scellé celte lettre touchante, Fernandez tendit sa gorge au bourreau, qui le décapita dans une chambre de la maison où il avait été arrêté. Un arbalétrier de la garde, montant à cheval aussitôt, courut porter sa tête, à Se ville, aux pieds du roi (1).

Pendant que Gutier Fernandez expiait à Alfnro son crime ou son imprudence, don Pèdre onlonnait en Andalousie un autre meurtre, résolu sur des soupçons encore plus incertains et préparé avec non moins d'art et de dissimulation. Gomez Carrillo, commaulant de quelques forteresses prises récemment sur les Aragonais, était accusé par ses ennemis d'entretenir une correspondance déloyale avec le comte de Trastamare. Indigné contre ses accusateurs, et se croyant assuré de les confontlre, il se rendit aussitôt à Seville et se présenta hardiment au roi, demandant à se justifier. Il convint qu'il avait vu pendant une suspension d'armes (|uelques-uns de ses parents, émigrés en Aragon; mais il nia formellement que, dans ces conférences, il eût fait ou reçu aucune proposition contraire au service de son maître. Le roi l'accueillit gracieusement, parut l'écouter avec faveur et l'assura qu'il avait

(1) Ayala, p. 313 et suiv. — Gascales. Hitt. d$ Mnreia, p. 1S3.

toujours sa confiance. Il ajouta que, pour imposer silence aux calomnies et pour éviter des relations qui pourraient être mal interprétées, il voulait l'éloigner de la frontière d'Aragon et lui donner le gouvernement d'Algeziras. C'était alors une des places les plus importantes du royaume. Carrillo, croyant recevoir une faveur signalée, accepta avec reconnaissance et partit aussitôt sur une galère du roi pour aller prendre possession de son nouvel emploi. Mais à peine fut-il à l'embouchure du Guadalquivir, que le capitaine de la galère lui fit trancher la tête. En même temps et à l'autre extrémité de la Castille, sa femme et ses flls étaient arrêtés par Martin Lopez (1).

Ayala explique à sa manière la mort de Carrillo, qu'il n'attribue pas à une cause politique. Suivant son récit, le roi, dans une de ces infidélités fréquentes, mais toujours passagères, qu'il faisait à Marie de Padilla, avait jeté les yeux sur dona Maria de Hineslrosa, cousine de celle-ci et belle-sœur de Cornez Carrillo. Garci Laso Carrillo, son mari, blessé dans son honneur, passa en Aragon, laissant à sou frère le soin de veiller sur la conduite de sa femme. Ainsi, ce serait pour se débarrasser d'un surveillant incommode que le roi aurait fait périr Gomez. J'avoue qu'une telle supposition me semble peu probable, et je ne m'explique pas comment notre chroniqueur ne s'est pas donné la peine (le la mieux justifier. Sur la frontière d'Aragon, Gomez n'était guère en état de troubler les amours de don Pèdre; et l'on voit qu'après tout, il ne se montrait pas fort jaloux de l'honneur de sa famille, puisqu'il acceptait les faveurs du roi, n'ignorant pas la situation de sa belle-sœur à la cour.

Quelque indignation, quelque dégoût qu'on éprouve au récit

(1) Ayala, f. 315 ei sviw.

de ces exécutions continuelles, il est impossible de les attribuer à une férocité irréfléchie, à cette cruauté de tempérament que la plupart des historiens prêtent à don Pèdre pour expliquer tant de meurtres ordonnés, exécutés coup sur coup. Ils me semblent plutôt la conséquence fatale de l'ambition du roi, aux prises avec les mœurs de son époque. Le trait principal de son caractère est un violent amour de la domination, toujours soupçonneux, toujours inquiet, excusable peut-être jusqu'à un certain point dans un prince du moyen-âge, qui, long-temps témoin des maux de l'anarchie, avait fini par ériger son despotisme en une mission surhumaine pour régénérer son pays. Souvent trahi, dupe des serments les plus solennels, il s'était accoutumé à préjuger la trahison dans tout ce qui l'entourait et à punir avant d'avoir vérifié le crime. La conscience d'un grand dessein lui faisait regarder comme justice ses rigueurs contre toute désobéissance à ses volontés. Dans ce temps malheureux, cette confusion de mots et d'idées était acceptée par les peuples eux-mêmes que l'ambition des seigneurs féodaux exposait sans cesse aux malheurs de la guerre civile. Tuer un riche-homme, c'était, pour le vulgaire, faire justice; c'était punir à bon droit. Don Pèdre aussi se glorifiait de faire justice; mais, comme tous les despotes, il croyait la désobéissance le plus grand des crimes. Quiconque hésitait dans l'accomplissement de ses ordres était un traître, et sa tête était dévouée. Peut-être la conduite de Gutier Fernandez et de Gomez Carrillo fut-elle toujours loyale, mais les apparences étaient contre eux. L'un et l'autre avaient entretenu des relations avec des hommes que leur maître avait proscrits et qui notoirement travaillaient à séduire ses vassaux. Il n'en fallait pas davantage pour faire soupçonner une trahison, et un soupçon de don Pèdre était un arrêt de mort. Accoutumé à voir couler le

sang, comme un chevalier de son époque, à compter la vie des hommes pour peu de chose, comme la plupart de ses compatriotes, il se mettait sans doute médiocrement en peine pour convertir ses soupçons en preuves. Les rois se croient des lumières supérieures à celles des autres hommes, et don Pèdre, sans doute, se croyait infaiUible. J'oserai dire cependant que ce n'était pas sans la conviction de son bon droit qu'il commandait les supplices, conviction trop facilement acquise, sans doute, mais réfléchie pourtant et sincère. Il s'apphquait de bonne foi à distinguer l'innocent du coupable, et, au xiv« siècle, c'était beaucoup pour un despote. Alors c'était la coutume que tous les parents d'un rebelle fussent enveloppés dans son châtiment, et l'on ne s'étonnait pas de voir des enfants traînés sur l'échafaud de leur père. Don Pèdre n'imita point ces cruautés aveugles. Rien ne prouve mieux ses sentiments de justice, à prendre ce mot dans l'acception du moyen-âge, que sa conduite à l'égard des parents de Gutier Fernandez. A la nouvelle de la mort de ce seigneur, don Gutier Gomez, prieur de Saint-Jean, et Diego Gomez, ses cousins, tous deux chargés de défendre la frontière de Murcie , se croyant menacés du même coup qui venait de frapper le chef de leur famille, abandonnèrent leur poste et prirent la fuite. Le premier essaya de gagner Grenade, l'autre chercha un refuge à Valence. Le prieur, arrêté à la frontière, n'attendait que la mort; mais le roi s'empressa de le rassurer, lui rendit ses honneurs et ses emplois et continua de lui accorder sa confiance. Il pardonna de même à Diego Gomez , bien qu'il fût allé demander un asile à ses ennemis (1).

(1) Ayala, p. 319 et suiv.

La dissimiilation profonde avec la(|nelle don Pèdre préparait ses vengeances, ou, si l'on veut, ses justices, est aujourd'hui pour nous le trait le plus odieux de son caractère, et elle ajoute un degré d'horreur aux meurtres qui signalèrent son règne. Je crois que cette dissimulation fut plutôt une habitude et peut-être une nécessité de son temps qu'im vice de son naturel. Il faut se rappeler ce qu'étaient alors les richeshommes de Castille, leurs forteresses inaccessibles, leurs vassaux nourris dans des idées d'obéissance aveugle, pour comprendre combien la force ouverte était impuissante contre eux. Avant le perfectionnement de l'artillerie, il y avait, en Espagne, quantité de places imprenables. Tel seigneur, retranché dans son donjon bâti au-dessus des nuages, avec une centaine de bandits et des vivres pour un an, se moquait des armées les plus nombreuses, et cependant, à la tête de sa petite troupe, répandait la désolation dans toute une province. Pour en avoir raison , il fallait nécessairement le surprendre éloigné de son fort, séparé de ses hommes d'armes. En ce temps, la guerre était en quelque sorte l'état normal de l'Europe, et la ruse, bien souvent la perfidie, la seule tactique en usage. La plu[»art de ces chevaliers que l'on s'habitue trop à croire semblables aux types dessinés par les poètes ou les romanciers, se faisaient un jeu de leurs serments. Où trouver en Espagne, dans celte triste période, des hommes constants dans leurs alliances, fidèles à leurs amis ou même retenus par les liens du smg? Parlout on ne rencontre que trahisons, parjures éhontés. Faut-il s'étonner qu'un prince élevé au milieu de la guerre civile, toujours entouré dp révoltes et de conspirations, trahi par ses frères et par ses cousins, vendu par sa mère et par sa tante, ait cherché à tourner contre §es

«HTOIItS DE DOH PÈDRE. 315

ennemis les armes dont il avait éprouvé lui-même les dangereuses blessures? Je ne fais point ici l'apologie de don Pèdre, je veux seulement établir combien il est difficile de juger les honmies d'autrefois avec nos idées modernes. Ce qui est un crime à nos yeux aujourd'hui n'était pour nos aïeux du XIV* siècle qu'un trait d'audace; et si l'on ne peut dire que la nature humaine se soit perfectionnée, du moins doit-on rendre grâce à la civilisation d'avoir diminué la masse des malheurs matériels en diminuant le pouvoir de mal faire.

Peu après les événements que je viens de raconter, don Pèdre réunit à Almazan les principaux de ses capitaines, et là, voulut bien exposer ses griefs contre Gulier Fernandez et Gomez Carrillo. « Le premier, dit-il, pendant son séjour à Tudela, avait eu des relations coupables avec plusieurs rebelles, notamment avec Perez Sarmiento, dont la traliison avait causé le désastre d'Araviana. En outre, il avait adressé à l'infant d'Aragon des propositions contraires au devoir d'un vassal et dangereuses pour l'état. Quant à Carrillo, placé dans un poste de confiance sur la frontière ennemie, il n'avait pas cessé de voir ses parents, serviteurs dévoués du comte de Trastamare (I). » En s' expliquant de la sorte devant ses courtisans, le roi ne cherchait pas à justifier sa conduite; c'était une leçon qu'il voulait leur donner; surtout il tenait à montrer que ses espions étident vigilants et que rien n'échappait à ses regards.

Don Vasco, frère de Gutier Fernandez, était archevêque de Tolède. Le roi le croyait complice de la conjuration qu'il préten«lait avoir découverte. Il lui envoya un ordre d'exil. Telle était la terreur qu'il inspirait alors, que pas une voix ne s'é-

(1) Ayala, p. 317.

leva dans Tolède pour réclamer contre le bannissement d'un homme que ses mœurs irréprochables et son édifiante piété avaient rendu cher à tout son troupeau. Les commandements du roi commençaient à s'exécuter avec toute la rigueur, avec toute la ponctualité du despotisme musulman. A l'issue de la messe, on signifia "à l'archevêque qu'il eût à partir sur-le-champ pour le Portugal, et sans lui laisser le temps de prendre quelque bagage, ou même de changer de costume, on le conduisit hors de la ville, et de là, à grandes journées, jusqu'à la frontière. Deux ans après , don Vasco mourut en odeur de sainteté à Coimbre, dans le monastère de Saint-Dominique, où il avait choisi sa retraite, et le roi, à la prière de ses parents , permit que son corps fût transporté à Tolède et reçût la sépulture dans la cathédrale [i).

Quatre jours après le départ de son archevêque, la ville de Tolède fut témoin d'un autre revers de fortune. Le trésorier du roi, don Simuel el Levi, autrefois le compagnon de sa captivité à Toro, et depuis son ministre et son confident, fut tout à coup jeté en prison. Le même jour, et dans tout le royaume, on arrêtait ses parents et ses employés. Le crime de Simuel était sa prodigieuse fortune, et, dans un temps où les ressources du commerce et de l'industrie étaient si mal connues, un roi ne pouvait croire que son trésorier s'enrichît autrement qu'à ses dépens. A l'exemple des despotes orientaux, don Pèdre avait long-temps tout permis à son ministre pour en exiger ensuite un compte terrible. On saisit tous ses biens, mais malheureusement pour lui on le croyait trop habile pour n'avoir pas caché la plus grande partie de ses trésors.

(1) Ayala, p. 320.

Conduit à Séville, Simuel Levi fut si cruellement torturé qu'il expira dans les angoisses de la question. On dit que le roi trouva dans ses coffres 160,000 doubles et 4,000 marcs d'argent qu'il s'appropria, outre beaucoup de pierreries et d'étoffes précieuses. Une somme de 300,000 doubles fut également saisie chez les parents du trésorier, receveurs sous ses ordres; elle provenait des impôts dont le recouvrement lui était confié, et allait être versée dans les caisses du roi. Il y a lieu de croire que Levi, comme Jacques Cœur un siècle plus tard, fut la victime de l'ignorance et de la cupidité d'un maître qu'il avait bien servi (i).

(1) Avala, p. 322. Suivant l'interpolateur de la chronique du Despensero mayor, Sirauei Levi, dont il rapporte faussement la mort à l'année 1366, aurait été dénoncé au roi par plusieurs Juifs jaloux de ses immenses richesses. Simuel, se voyant mis à la torture, mourut d'indignation, « de puro corage, » dit l'auteur anonyme que je copie, faute de pouvoir l'entendre. On trouva dans un souterrain pratiqué sous sa maison trois tas de lingots d'or et d'argent si hauts « qu'un homme derrière ne paraissait pas. » Le roi, en voyant ce trésor, s'écria : « Si don Simuel m'eût donné le tiers du plus petit de ces tas, je ne l'aurais pas fait tourmenter. Comment se laisser mourir sans vouloir parler! » Sumario de los reyes d'Espana, p. 73. Credat Judaeus Apella.

PAIX AVEC l'aragon. — 1361.

Depuis les victoires de don Alphonse le royaume de Grenade était tributaire de la Castille. Une de ces révolutions de palais, si fréquentes dans les pays musulmans, chassa de Grenade le roi Mohamed-Ben-Jusef, protégé de don Alphonse, puis de don Pèdre, et mit sur le trône son frère, nommé Ismaïl. Au bout de quelques mois, ce dernier fut assassiné par son vizir Abou-Saïd, qui prit aussitôt le titre de roi [\). Mohamed s'était toujours montré dévoué à don Pèdre, et l'on a vu que dans les expéditions maritimes contre la Catalogne il lui avait fourni quelques vaisseaux. Naturellement le prince détrôné devait chercher un appui auprès de son suzerain le roi de Castille, et de son côté l'usurpateur espérait intéresser à sa cause le roi d'Aragon.

(1) Ayala, p. 323. — Concle. Hist. de los Àrnb<-s, 4» partie, cap. XXIV, Marmol. Descripcion de la Afr., lib. II, p. 214 et suiv. Marmol appelle le roi détrôné Abil Gualid, et l'usurpateur Mahamet.

Pierre IV était trop habile pour refuser une alliance si avantageuse. Le mauvais succès de l'expcilitiou dirigée par le comte de Trastamare n'avait pu lui faire perdre res[)oir d'exciter une révolution en Castille. C'était de ce côté surtout qu'il croyait don Pèdre vulnérable, et, après avoir reconnu l'insuffisance d'un de ses agents, il se hâtait d'en produire un autre. Maintenant, c'était à son frère, don Fernand, qu'il voulait confler une expédition nouvelle, se flattant que, plus heureux que don Henri, il rallierait les mécontents et réussirait à rallumer le feu de la guerre civile que tant de sang versé n'avait pu éteindre. 11 paraît que l'intention de Pierre IV était de proclamer la déchéance de don Pèdre et de reconnaître don Fernand comme son successeur, dès qu'il serait parvenu à rallier autour de lui un ceitain nombre d'insurgés. Pour concevoir un dessein si hardi, il fallait qu'il jugeât alors de la fldéhté des Castillans avec les mêmes jeux que don Pèdre. Probablement il se faisait illusion, et la mesure n'était pas encore comblée. Entouré de bannis toujours disposés à croire sur l'état de leur pays les rumeurs qui flattaient leurs |)assions, il s'exagérait sans doute l'aversion de la Castille pour son roi; mais les inquiétudes mêmes de don Pèdre, ses soupçons incessants trahis^aient sa faiblesse et montraient de quel côté les coups devaient se diriger. Le roi d'Aragon résolut de donner à don Fernand des subsides considérables et de le mettre à la tête d'un corps de troupes d'environ 3,000 hommes d'armes. Ce n'était plus une chevauchée qu'il s'agissait de conduire, c'était la conquête d'un royaume qu'on allait tenter, et déjà Pierre IV s'était assuré une large part dans lesdé|)0uilles de son ennemi. L'infant s'engagea par un acte solennel à céder à son frère jure regio le royaume de Murcie, la province de Soria et plu-

sieurs villes considérables. En retour, le roi lui promit de payer la solde de ses troupes pour trois mois, à dater du i" février 1361; enfin, dans le cas oii l'infant aurait une fille, on stipula qu'elle épouserait le duc de Gerone, fils aîné de Pierre IV et son héritier présomptif (1). On le voit, rien n'était oublié dans les contrats de ce temps. En attendant cette union projetée de si loin, on poussait avec beaucoup d'activité, quoiqu'en secret, les préparatifs de l'expédition qui devait conquérir la Castille. On conçoit combien dans un tel moment l'alliance des Maures de Grenade était importante, et quel devait être l'empressement de Pierre IV à leur faire prendre les armes.

Jusqu'alors don Pèdre, absorbé par les troubles intérieurs de son royaume et par les soins de la guerre contre l'Aragon, n'avait prêté qu'une médiocre attention aux affaires de Grenade. Au commencement de l'année 1361, les négociations entamées entre Pierre IV et Abou-Saïd lui furent révélées par un roi maure des Beni-Merin, Abou-Salem (2), à qui l'on proposait de prendre part à la coalition contre la Castille (3). Cet avertissement vint surprendre don Pèdre au moment où, à la tête d'une armée considérable, il venait d'entrer en Aragon et de s'emparer de quelques places. La diversion dont il était menacé était fort dangereuse , car l'Andalousie était alors à la merci des Maures; la plupart de ses chevaliers et la fleur de ses génétaires se trouvaient réunis, loin de leurs foyers, dans le camp du roi. L'imminence du danger l'obli-

(1) Arch. gen. de Ar. Convention entre Pierre IV et l'infant d'Aragon. Barcelone, 31 janvier 1361. Registre 1393 Secretorum, p. 77 et suiv.

(2) Marmol, Descrip. de la Afr,, le nomme Abu Henun, roi de Fez, lib. lî, p. 2U.

(3) Ayala, p. 348.

geait à renvoyer précipitamment l'élite de ses troupes sur la frontière de Grenade, et il se voyait contraint d'abandonner l'Aragon au moment où tout semblait y céder à ses armes. Dans cette perplexité, don Pèdre prit son parti avec son impétuosité ordinaire. De même que le lion oublie une première blessure pour se jeter sur le chasseur qui vient de lui porter la dernière atteinte, don Pèdre tourna toute sa fureur contre son nouvel ennemi. Sa haine était trop violente pour se partager; du roi d'Aragon il la reporta tout entière contre Abou-Saïd, et nul sacrifice ne lui coûta pour en tirer une éclatante vengeance. Le cardinal Gui de Boulogne, qui ne perdait pas une occasion pour reproduire ses propositions de paix , s'aperçut aussitôt de ce changement et le mit à profit. Cet accommodement, qui naguère paraissait impossible, se termina en quelques jours avec une surprenante facilité. L'Aragonais tenait à ses avantages matériels; le Castillan ne cherchait qu'une satisfaction de vanité, ou plutôt il ne demandait qu'une chose, c'est qu'on lui abandonnât- l'usurpateur de Grenade. Arbitre entre les deux souverains dont il avait eu le temps d'étudier à fond le caractère, le cardinal proposa que le roi d'Aragon retirât sa protection à l'infant et au comte de Trastamare, et que don Pèdre rendît toutes les villes dont il s'était emparé. Quant aux prétentions que les deux princes alléguaient sur AUcante et Orihuela, le cardinal, ajournant toute discussion à ce sujet, maintint le statu quo en attendant que l'affaire fût examinée par le pape, qui prononcerait en dernier ressort. A ces conditions acceptées de part et d'autre avec empressement, la paix fut conclue, signée par les deux rois, et don Pèdre reprit aussitôt le chemin de Séville, ne pensant plus qu'à publier une croisade contre les Maures.

32â HISTOIRE DE DON P^DRE.

Telles furent les bases du traité de paix publié vers le mi' lieu de mai 1361 (I). Je vais en exposer brièvement les principales conditions. On a vu que, lors des précédentes négociations, chacun des deux rois avait à sa solde un ou plusieurs parents de son adversaire, commandant un certain nombre de bannis ou de mécontents. De cette coïncidence singulière résultait pour chacun des deux rois la nécessité de stipuler en faveur des étrangers à son service , et les plénipotentiaires avaient toujours proposé pour base d'un accord des concessions réciproques à cet égard. Maintenant la situation avait changé depuis que 1 infant d'Aragon, réconcilié, avec son frère, était banni par le roi de Castille aussi bien que le comte de Trastamare. Il fallait donner une satisfaction à don Pèdre, et en même temps ménager l'amour-propre de Pierre IV et lui épargner l'humiliation de paraître sacrifier les hommes qu'il avait engagés dans sa querelle. Voici par quels moyens le légat résolut ou éluda cette difficulté. On se souvient que, depuis le règne de don Alphonse de Castille, les maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava réclamaient des domaines considérables et le droit de nomination à plusieurs commanderies situées dans le royaume d'Aragon; les souverains de ce pays s'étaient approprié le droit d'investiture. Le cardinal imagina d'assimiler les deux maîtres aux deux chefs des émigrés castillans, l'infant don Fernand et don Henri. Cette fiction une fois adoptée, il fut facile de rédiger des stipulations réglées en apparence sur un pied d'égalité parfaite. Il fut convenu que l'infant don Fernand et le comte de Trastamare passeraient

(1) Publié par le roi de Castille, à Deza, le 13 mai ère 1399 (1361), et à Calatayud, par le roi d'Aragon, le 14 du même mois.

sur la rive gauche de l'Èbre huit jours après la publication de la paix, et qu'à l'avenir ils ne pourraient ni posséder une forteresse, ni fixer leur résidence à moins de trente lieues des frontières de Castille; qu'il leur serait interdit de recruter des soldats en Aragon, d'y acheter des armes ou des vivres, en un mot d'y faire aucun préparatif militaire; que, s'ils entraient au service d'un prince étranger ennemi du roi de Castille, ils ne pourraient être reçus en Aragon pendant la durée de la guerre^ enfin, que le roi d'Aragon, tant qu'ils demeureraient dans ses états, se rendrait garant de leur conduite, répondrait de toutes les entreprises hostiles qu'ils pourraient tenter, et, le cas échéant, paierait des indemnités proportionnées aux dommages auxquels de semblables tentatives pourraient donner lieu.

De la part de la Castille, mêmes engagements, mêmes promesses à l'égard des maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava. On leur appliqua les mêmes prohibitions (1), et don Pèdre se rendit également caution de leur conduite. En outre, les deux rois arrêtèrent d'un commua accord qu'ils s'abstiendraient de toute usurpation, de tout acte d'hostilité contre les propriétés de ces quatre personnages placés en quelque sorte en dehors du traité j mais en même temps don Pèdre déclara qu'il ne reconnaissait à don Henri et à don Fernand d'autres propriétés que celles qu'ils possédaient en Aragon, et

(1) L'article qui interdisait aux maîtres de posséder des forteresses à trente lieues de la frontière d'Aragon était manifestement impossible à exécuter, à moins qu'il ne s'agît des forteresses appartenant en propre aux maîtres , et non de celles que possédaient leurs ordres. Ainsi, par exemple, Segurade la Sierra, coramanderie castillanne sur la frontière de Valence, ne pouvait être enlevée à l'ordre de Saint-Jacques,

Pierre IV fit les mêmes réserves à l'égard des maîtres de Saint- Jacques et de Calatrava. Un article particulier portait que la question du droit de nomination aux commanderies aragonaises demeurait réservée pour être résolue plus tard par un jugement du saint-père. Je ne trouve pas de clause analogue en ce qui concerne les domaines de don Fernand et du comte de Trastamare en Castille; cependant le légat se proposait de statuera cet égard; mais, connaissant l'irritabilité de don Pèdre sur ce sujet, il paraît avoir prudemment évité de marquer clairement ses intentions. De part et d'autre, on s'obligea de restituer les villes prises et de rendre sans rançon les prisonniers de guerre détenus dans les deux royaumes (i). Quant aux rançons déjà payées, elles devaient être remboursées. Cette dernière clause est fort remarquable comme acte d'autorité souveraine contre les droits et les usages féodaux. Les deux rois prétendaient ainsi disposer, et probablement sans indemnité, d'une propriété acquise par leurs vassaux. Aussi, de tous les articles de ce traité, celui-là paraît avoir soulevé les plus nombreuses difficultés. On doit observer d'ailleurs que la paix était au fond tout à l'avantage de l'Aragonais, qui regagnait un territoire très considérable et de bonnes forteresses, tandis que le roi de Castille ne recouvrait que des châteaux sans importance , si toutefois il en avait perdu quelques-uns. Au traité de paix devait être annexée une amnistie publiée

(1) Le traité ne prévoit pas le cas où les prisonniers auraient été vendus en pays étranger. On vendait aux chrétiens les captifs maures, et souvent, quoique cela fût expressément défendu par les canons de l'église (notamment par le concile de Valladolid eu 1322), les chrétiens ne se faisaient pas scrupule de vendre leurs coreligionnaires aux musulmans. Voyez Capmany, Comercio de Barclona, deuxième partie, p. 22.î.

par les deux rois au bénéfice de leurs sujets qui auraient porté les armes contre eux dans la dernière guerre. Ici encore il n'y avait aucune parité dans la situation des deux princes, car don Pèdre n'avait qu'un fort petit nombre d'Aragonais à son service, tandis que Pierre IV soudoyait toute une armée de bannis castillans. Au reste, chacun fit encore ses réserves, peut-être en dépit du légat. Le roi d'Aragon exclut de l'amnistie quelques exilés compromis autrefois dans les troubles de l'Union. Don Pèdre excepta onze personnes expressément désignées. En tête de la liste figurent l'infant et don Henri; puis Pero et Gomez Carrillo de Quintana [\), depuis long-temps ses adversaires déclarés, et tout récemment impliqués dans la conjuration réelle ou prétendue de Gutier Fernandez. Viennent ensuite Gonzalez Lucio, le gouverneur de Tarazona, qui avait vendu cette place au roi d'Aragon; Lopez de Padilla, ancien chef des arbalétriers de la garde, qu'on s'étonne de voir parmi les émigrés, après la part qu'il avait prise au meurtre de don Fadrique; Suer Perez de Quinones, Diego Perez Sarmiento, Pero Ruiz de Sandoval, tous serviteurs dévoués de don Henri et déserteurs des drapeaux du roi; enfin Alvar Perez de Guzman, mari de dona Aldonza Coronel, et Garci Laso Carrillo, mari d'une autre maîtresse de don Pèdre, Maria de Hinestrosa. Par une faveur spéciale, ces deux derniers devaient recouvrer la jouissance de leurs biens confisqués, à l'exception pourtant de leurs forteresses, dévolues au domaine royal. Un délai de six semaines fut fixé pour la restitution des biens séquestrés sur les émigrés compris dans l'amnistie; l'inexécution de cette clause devait entraîner l'in-

(1) Cousin de Gomez Carrillo, décapité l'année précédente.

terdit sur le diocèse où ces biens étaient situés, et l'excommtinication de tout le royaume, si leur valeur dépassait cent mille lïiaravédis.

On remarquera que don Tello et don Sanche, frères du roi, bien qu'ils eussent accompagné don Henri dans son incursion en Caslille, sont admis à jouir du bénéfice de l'amnistie. Le premier cependant efet déclaré déchu de ses prétentions sur la seigneurie de Biscaïe et les autres domaines de sa femme, dona Juana de Lara.

L'asile que le roi d'Aragon accordait aux onze personnages exceptés de l'amnistie était considéré comme une disposition temporaire^ car les deux rois s'engagèrent pour l'avenir à ne recevoit" dans leurs étatè aucun vassal rebelle. C'était renouveler la convention d'Atieniia, si mal observée, comme on l'a pu voir.

Arbitre et signataire du traité, le légat prononça l'annulation des sentences rendues précédemment par don Pèdre contre les proscrits, maintenant amnistiés, et en même temps la révocation de celle que le cardinal Guillaume avait portée contre le roi de Castille. Cette dernière sentence, on le sait, excommuniait don Pèdre et mettait son royaume en interdit. A la formule assez vague employée par le cardinal Gui de Boulogne, au Soin qu'il prend de rapprocher et de confondre en quelque sorte la sentence de son prédécesseur et l'arrêt du roi de Castille, enfin à l'affectation qu'il met à éviter les termes formels d'interdit et d'excommunication, il semblerait que le saint-siége n'eût pas approuvé le jugement du légat Guillaume, ou qu'il éprouvât quelque honte à rappeler l'usage impuissant qu'il avait fait de ses armes spirituelles. Cependant les mots d'excommunication et d'interdit reparaissent

BIStOIRE DB DON PÈDIlB. 3-27

dans les clauses pénales, et le légat a soin d'ajouter que seul il aura le pouvoir de réconcilier avec l'église le prince qui se serait rendu coupable d'une infraction au présent traité. A la peine religieuse, il eut soin d'ajouter une amende de cent mille marcs d'or, dont moitié pour le trésor apostolique et moitié pour la partie fidèle à ses engagements.

Les deux rois prêtèrent serment entre les mains du légat d'observer fidèlement les conventions précédentes. Avec eux, plusieurs riches-hommes et quelques communes, représentées par leurs procurateurs, répétèrent le serment, s'en rendirent cautions et apposèrent leur sceau sur les copies échangées par les chancelleries castillanne et aragonaise. Celte intervention des communes dans un acte diplomatique montre le pouvoir de la bourgeoisie à cette époque et la part considérable que lui faisaient les rois dans les affaires politiques.

Mais des serments et des sceaux ne suffisaient point pour assurer lexécution d'un traité : il fallait de part et d'autre donner des otages et livrer des châteaux en mains tierces. Il fut convenu que les otages demeureraient pendant quatre mois entre les mains du roi de Navarre, autorisé à les livrer à la partie lésée par une infraction aux stipulations précédentes. Quant aux châteaux, ils devaient être remis au cardinal légat, investi spécialement du pouvoir de nommer leurs gouverneurs et de recevoir leur serment et leur acte d'hommage (I).

On cherche en vain dans le long document que je viens d'a-

(1) Zurita, t. II, p. 305. — Ayala, p. 326. — Arch. gen. de Ar., registre 1394 Pacium et Treugarum, p. 39 seq. — Les décrets d'amnistie sont datés, celui de don Pèdre , du 7 mai, oèlwi de Pierre IV , du 1* mai 1361. Même registre, p. 54 et 55.

nalyser quelque article qui se rapporte à l'insulte faite au pavillon de Castille par l'amiral Perellôs. Il semble que cet outrage, cause d'une guerre acharnée, soit oublié complètement. Don Pèdre ne demanda et ne reçut aucune satisfaction, et les documents historiques que j'ai consultés ne rappellent cet événement que par une réclamation des négociants catalans dont les marchandises avaient été confisquées en représailles de l'attentat commis par Perellôs. Cette réclamation fut rejetée péremptoirement (1).

Le traité de paix fut bientôt suivi d'un traité d'alliance offensive et défensive entre les deux rois naguère ennemis, bien que des négociations délicates, et nécessairement d'une longue durée, fussent pendantes, au sujet de la fixation des frontières et de l'échange des prisonniers. Chacun promit à son nouvel allié d'être l'ami de ses amis et l'ennemi de ses ennemis; ils jurèrent en outre de s'entr'aider dans leurs guerres par l'envoi d'une escadre de six galères armées et payées pour quatre mois (2). Pierre IV n'avait tenu compte des serments jurés à

(1) Ârch. gen. de Ar., registre 1394, p. 77. Instruction aux ambassadeurs aragonais envoyés en Castille, le comte d'Osuna, le vicomte de Rocaberti, Gilbert de Centelles et Micer B. de Palou. Sans date, probablement octobre

(2) Le roi de Castille déclare qu'il n'aidera pas le roi d'Aragon en cas de guerre contre le roi de Portugal, et vice versa, le roi d'Aragon ne lui donnera pas de secours en cas d'hostilités contre la Sicile. Ce traité d'alliance fut publié à Deza , le 18 mai , par don Pèdre, et le 2-2, à Calatayud , par Pierre IV. Arch. gen. de Ar., registre 1394, p. 60 et suiv. — Une copie avec quelques variantes sans importance, datée de Séville 15 juin, ère 1399 (1361), et signée par don Pèdre, fut ensuite adressée à la chancellerie d'Aragon. Arch. gen. de Ar. Pergamino, n» 2267.

son frère et à don Henri; il n'eut garde d'être plus scrupuleux à l'égard du roi de Grenade, à l'intervention duquel il devait la paix (1).

Encouragé par l'heureuse issue de son entremis^ et voyant le roi de Castille tout occupé de son expédition contre les Maures de Grenade, le cardinal-légat crut l'occasion favorable pour faire acte d'autorité et pour juger, en vertu des pouvoirs qu'il tenait du saint-siége, les différends existant entre don Pèdre et les princes de sa famille. Le traité de paix entre la Castille et l'Aragon exceptait de l'amnistie l'infant don Fernand, le comte de Trastamare et quelques émigrés attachés à leur fortune, tous déclarés coupables de haute trahison par sentence du roi. C'est ce jugement que le légat voulut reviser, et le moment était bien choisi pour n'avoir pas à craindre de contradiction. D'ailleurs le légat avait eu soin d'établir son tribunal dans une cour neutre, à Pampelune, auprès du roi de Navarre; là son jugement pouvait passer pour impartial, rendu loin des parties intéressées et du prince qui s'était fait leur protecteur. Le 48 août 1361, le cardinal cassa solennellement la sentence du roi de Castille, et réhabilita les deux princes, ainsi que deux de leurs serviteurs proscrits avec eux, Pero et Gomez Carrillo. Les motifs de cet arrêt doivent

(1) Les négociations entre Pierre IV et Abou-Saïd sont attestées par Ajala et Zurita; il suffit de comparer les dates du traité de paix entre l'Aragon et la Castille, et de la guerre commencée par don Pèdre contre Abou-Said, pour reconnaître toute l'influence que la menace d'une diversion en Andalousie eut pour opérer un accommodement entre les deux rois. Je dois dire cependant que je n'ai trouvé aucune trace, dans les archives d'Aragon, d'une correspondance entre Pierre IV et l'usurpateur de Grenade.

être rapportés ici comme faisant connaître les principes du droit féodal de cette époque.

Le jugement du roi de Castille, dit le légat dans son considérant, a été rendu à tort, attendu premièrement que les seigneurs déclarés coupables de félonie s'étaient dénaturés au préalable par acte solennel suivant la coutume d'Espagne; qu'ils avaient élu domicile dans les domaines du roi d'Aragon, et qu'ils étaient notoirement les vassaux de ce prince au moment de leur condamnation (1). Secondement, ils n'ont point été entendus sur le fait de rébellion à eux imputée pour leur conduite lors des événements de Toro, en 1 355, et l'on ne peut, en équité, passer condamnation contre des accusés qui n'ont pas été défendus; troisièmement, ils ont été amnistiés lors de la pacification du royaume, en 4356, par un acte authentique portant le sceau pendant du roi; enfin, la sentence de trahison a été rendue contre eux à une époque où don Pèdre, ayant encouru l'excommunication du cardinal Guillaume, se trouvait dans un cas d'incapacité légale (2).

Au reste, en réhabilitant les proscrits, le jugement du légat ne contenait aucune clause pour obliger don Pèdre à leur rendre leurs biens et à révoquer sa propre sentence. Il ne changeait rien aux articles du traité qui obligeait l'infant et le comte de Trastamare à vivre éloignés des frontières de la Castille, et tout se bornait à une espèce de blâme contre le roi, qui ne tenait nullement à l'approbation de l'église, pourvu qu'elle n'empiétât point sur son autorité. De fait, don Pèdre,

(1) Voir l'Appendice E.

(2) Arck. gen. de Ar., registre 1394 Pacium et TreugOrurn, p. 57-69, Pampelune, 10 août 1361.

HISTiOniE DE DON PÈDftE. 334

si cet arrêt lui fut signifié, ne s'en inquiéta guère, et le roi d'Aragon, qui certainement en reçut copie, continua de montrer à son nouvel allié le plus grand désir de consolider la bonne intelligence entre leurs deux couronnes. Les articles du traité relatifs aux personnages exceptés de l'amnistie furent, en effet, les premiers et les plus fidèlement exécutés. L'infant don Fernand fut dépouillé de son office de procurateur-général, et contraint d'aller résider en Catalogne (1). Don Henri avait quitté l'Espagne pour reprendre en France son ancienne vie de routier, offrant sa lance à qui voudrait lui donner des gages, et pillant partout où sa troupe de bannis se trouvait en force (2). Enfin l'échange des prisonniers s'accomplissait avec quelque lenteur, il est vrai, mais enfin suivant la lettre des conventions. C'était beaucoup que d'obtenir sur ce point l'obéissance des gens de guerre, accoutumés à regarder leurs prisonniers, surtout les Maures et les Juifs, comme une propriété dont ils pouvaient faire commerce à leur gré (3).

(1) Ârch. gen. de Ar., registre 1394, p. 77. Instructions données par Pierre IV à ses ambassadeurs auprès de don Pèdre. Le roi les charge de l'excuser pour le retard involontaire apporté à l'éloigneraeut de l'infant, qu'une maladie a retenu à Valence quelques jours après l'expiration du délai fixé pour son départ par le dernier traité. Il est maintenant en Catalogne. — Cfr. Zurita, t. II, p. 307.

(2) Don Henri et don Sanche commirent des pillages dans la sénéchaussée de Carcassonne, au mois de juillet 1361. — Dom Vaissette, Hist. du Languedoc, t. IV, p. 316.

(3) Arch. gen. de Ar. Instructions aux ambassadeurs, etc., registre 139i, p. 77.

Ibid., p. 38. — Lettre du roi d'Aragon à don Pèdre annonçant qu'il a remlu les prisonniers en son pouvoir, et réclamant des Maures et des Juifs détenues

L'histoire ne doit pas se borner, ce me semble, au récit des événements politiques; elle doit encore enregistrer les faits qui font connaître les mœurs et les caractères des hommes d'autrefois. Avant de raconter les suites de la paix avec l' Aragon, je rapporterai, d'après Ayala, une anecdote remarquable, qui donnera une idée de ce qu'était alors la justice en Espagne. Elle contrarie singulièrement les idées romanesques que l'on se fait en général sur la loyauté qui présidait aux combats judiciaires; en outre , elle contient une accusation grave contre don Pcdre, et sur un point de son caractère jusqu'alors exempt de reproche; je veux dire ses sentiments de chevalier.

Peu après la mort de Gutier Fernandez , le roi, étant à Séville, donna le champ, c'est-à-dire autorisa un duel sous ses yeux entre quatre gentilshommes. Les demandeurs étaient deux écuyers léonais, Lope Nunez de Carvalledo et Martin de Losada. Ils accusaient de trahison deux frères, écuyers de

par quelques riches-hommes castillans sous prétexte que ces captifs ne sont pas compris dans le traité. Barcelone, 22 novembre 1361.

Ibid., p. 39. — Lettre de Pierre IV à l'infant don Fernand pour lui ordonner de rendre sans délai les prisonniers maures ou juifs qu'il retient encore. Même date.

Ibid., p. 35. — Lettre de Pierre IV à don Pèdre pour réclamer dona Milia, nourrice [ama) de feu l'infant don Juan, et son fils, prisonniers en Castille. Barcelone, 18 septembre 1361.

Ibid., p. 90. — Lettre du roi d'Aragon à don Pèdre au sujet de la restitution de la rançon de prisonniers murciens. Valence, 3 mars 1362, etc.

J'omets plusieurs autres lettres dans lesquelles il est fait allusion à l'exécution des articles du dernier traité.

Galice, Arias et Vasco de Baamoiite. On disait que cette provocation avait lieu à l'instigation du roi, et que le seul crime des défendeurs était leur parenté éloignée avec Gutier Fernandez. Les quatre champions étant entrés dans la lice avec le chambellan du roi, Martin Lopez, qui faisait les fonctions de maréchal du camp, on vit Lope Nunez mettre pied à terre et courir çà et là dans l'arène comme s'il cherchait quelque chose. D'après la loi du duel, les combattants pouvaient se servir de tous les avantages qui s'offriraient à eux sur le terrain , par exemple ramasser des pierres s'ils en trouvaient et les lancer à l'ennemi. Par une interprétation judaïque de cette convention , des armes, qui se seraient trouvées fortuitement sur le lieu du duel , pouvaient être ajoutées à celles que les combattants apportaient dans la lice. Mais d'ordinaire on se rencontrait dans un enclos sablé, visité soigneusement d'avance par le juge qui présidait au combat, et il devait s'être assuré qu'il n'offrait que des chances égales aux deux parties. En outre, c'était le devoir du maréchal de veiller à ce qu'aucun des spectateurs ne vînt en aide aux champions, et, à cet effet, il entrait avec eux dans l'arène. Cette fois, la partialité du maréchal ne fut pas douteuse. Martin Lopez, qui paraissait comprendre seul l'action de Lope Nufiez, encore inexplicable aux assistants, caracolait dans la lice, et, chaque fois qu'il passait sur un certain endroit, il frappait la terre d'un long roseau qu'il tenait à la main. Ce signe n'échappa point à Lope Nunez. Écartant le sable avec ses mains, il en retira quatre javelots évidemment enterrés à dessein. Il s'en servit et les lança de loin au cheval d'Arias Baamonte. Le cheval blessé, rendu furieux par la douleur, emporta son maître hors des barrières. Quitter la lice, même par suite d'un accident fortuit, c'était

être vaincu (1). Aussitôt les alguazils se saisirent d'Arias et le livrèrent au bourreau , comme étant déclaré traître par le jugement de Dieu. On le tua sur la place. Cependant Vasco de Baamonte demeurait dans la lice et se défendait vaillamment contre ses deux adversaires, qui l'attaquaient l'un à cheval, l'autre à pied. S'avançant vers l'estrade du roi , il lui cria : « Sire, quelle justice est-ce là?» Le roi ne répondit jioint. Alors Vasco, élevant la voix : « Chevaliers de Castille et de Léon, s'écria-t-il , ne rougissez-vous pas de ce qui se passe aujourd'hui sous les yeux du roi notre sire? Quoi! dans un champ qu'il donne, des armes cachées pour tuer ceux qui viennent y défendre leur prud'homie et leur noble sang! » Puis, continuant à se battre en désespéré, il donna tant d'affaires à ses deux assaillants que le roi, estimant sa valeur, et honteux un peu tard du rôle qu'il jouait, ordonna de séparer les champions et les déclara tous les trois prud'hommes. Ainsi se termina ce duel, que l'opinion publique jugea déloyal. Mais, si la partialité du roi pour les demandeurs y fut manifeste, il n'est pas certain qu'il fut complice de la trahison. On doit même signaler à ce sujet une variante remarquable dans les manuscrits d'Ayala. Dans les plus modernes, on lit que les quatre javelots avaient été cachés sous le sable par ordre du roi, tandis que ce fait est omis dans les manuscrits plus anciens. Il est donc permis de croire à l'interpolation d'un copiste malveillant (2).

Aux circonstances du duel que je viens de rapporter, on comprend que Froissart, admirateur enthousiaste des cheva-

(1) Voir, dans le Romancero du Cid, le duel des fils d'Arias Gonzalo contre Diego Ordonez. Rom., 24.

(3) Ayala, p. 330.

liers de France et d'Angleterre, traite de barbares, en maint endroit de ses admirables chroniques, les chevaliers du reste de l'Europe, et surtout les Espagnols. Piobablenient, à cette époque, aucune lice de France ou d'Angleterre n'eût offert un spectacle semblable au combat de Sévillc, Un autre fait du même genre, et qui suivit de près le précédent, montre qu'on se piquait peu en Castille de celte loyauté chevaleresque qui, cherchant à égaliser les forces des champions dans les duels judiciaires, ôtait à ces absurdes épreuves quelque chose de leur atrocité. La même année, don Pèdre permit le combat en champ clos entre deux habitants de Zamora, dont l'un dans la force de l'âge, nommé Pero de Mera, accusait de trahison un certain Juan Fernandez, surnommé le Docteur, vieillard septuagénaire et accablé d'infirmités. Tous les deux étaient à cheval, mais le Docteur n'avait pas d'éperons. Hors d'état de diriger sa monture, il essaya de combattre à pied; mais, en voulant descendre de cheval , il se laissa tomber. Pendant qu'il était étendu à terre, immobile sous le poids de son armure, son adversaire survint, qui l'égorgea comnie un animal à la boucherie (I). Telles étaient les mœurs du moyen-âge, lorsque le vernis brillant de l'honneur chevaleresque n'en déguisait pas la barbarie.

(1) Ayala, p. 350, note 3. Abr.

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