GUERRE CONTRE GRENADE
Abou-Saïd, l'usurpateur de Grenade, n'avait exercé aucun acte d'hostilité contre la Castille; il s'était même empressé, aussitôt qu'il avait appris l'accommodement entre le roi d'Aragon et don Pèdre , d'écrite à ce dernier pour protester de ses intentions pacifiques, et pour offrir le tribut que payait Mohamed, le roi dépossédé (1). Mais ces marques de soumission n'avaient pu calmer le ressentiment de don Pèdre, qui revint à Séville ne respirant que la guerre. 11 ne pardonnait point au Maure son alliance, ou plutôt ses négociations pour une alliance avec l'Aragonais. D'ailleurs, d'après le droit du moyen-âge , en sa qualité de suzerain , il devait assistance et protection à Mohamed , qui s'était reconnu son vassal : les prétextes ne lui manquaient donc pas pour attaquer l'usurpateur. Moliamed, retiré à Ronda, petite principauté indépendante de
(1) Ajala, p. 32}.. — Id., p. 331.
Grenade, et relevant du royaume africain des Béni Merin [i], avait quelques troupes en campagne. Don Pèdre lui prêta de l'argent et lui promit une armée. Les chrétiens, et les Maures fidèles au roi légitime, devaient agir de concert contre Abou- Saïd. 11 fut convenu que les places qui se rendraient au roi de Castille seraient réunies à sa couronne, et que celles qui ouvriraient leurs portes à leur ancien maître appartiendraient à Mohamed. Ainsi, en secourant son allié, don Pèdre allait en réalité lui enlever une partie de ses états (2).
Au début de la campagne, les armes castillannes obtinrent quelques succès. Le roi, à la tête des milices andalouses et d'un assez grand nombre de volontaires, s'empara de plusieurs châteaux et défit les Grenadins en deux rencontres. Ces avantages servirent mal d'ailleurs la cause de Mohamed. La protection que lui accordaient les chrétiens ne le rendit que plus odieux aux Musulmans. Contre ses espérances, aucune défection n'eut lieu en sa faveur, et le seul fruit qu'il tirait de son alliance, c'était de voir ses sujets emmenés en esclavage, ses villes saccagées, ses mosquées converties en églises. Don Pèdre semblait ne combattre que pour ses propres intérêts. Je n'entrerai pas dans le détail fatigant de ces courtes et incessantes incursions qu'on appelait alors une guerre, bien différentes de ces grandes opérations combinées par la science stratégique qui décident du sort des empires. L'art de la guerre était alors perdu comme tant d'autres, et il fallut bien du temps pour le
(1) Maimol. Descrip. de la Africa, lib. IF, p. 214.
(2) Ayala, p. 332. — Suivant les historiens arabes, Mohamed ne voulut prendre lui-même aucune part à cette guerre, et demeura à Ronda dans l'inaction, attendant que le repentir de ses sujets lui rendît sa couronne. Conde. Hist. de los Arabes, I^e partie, cap. xxv.
338 HISTOIRE DE DON PÈIHtE.
retrouver. Je ne dois point oublier cependant de rapporter un fait qui prouvera la persévérance inflexible de don Pèdre à substituer systématiquement, en toute occasion, la loi arbitraire de son despotisme à la licence féodale. Jusqu'alors, les esclaves faits à la guerre devenaient la propriété du seigneur qui les avait gagnés par ses armes ou par celles de ses vassaux. A l'avenir, le roi voulut que tous les captifs lui fussent remis. Peut-êlre son intention était-elle de les rendre à Mohamed. Don Pèdre promit, il est vrai, de les payer suivant un tarif qu'il fixa; mais, par la faute de ses trésoriers ou par la sienne, la rançon des prisonniers ne fut jamais soldée exactement. De là des plaintes amères et un vif mécontentement parmi la noblesse, accoutumée à considérer la guerre comme un métier lucratif (1).
Aux courses presque toujours heureuses des Castillans succéda un revers inattendu. Diego de Padilla, maître de Calatrava, et Enrique Enriquez, adelantade de la frontière, avaient entrepris, au commencement de l'année 1362, une chevauchée du côté de Guadix. Ils conduisaient environ mille cavaliers et deux mille fantassins; mais leurs soldats ne marchaient à cette expédition qu'à contre-cœur, sachant que le profit deyait revenir au roi seulj en outre, les augures étaient défavorables. A cette époque d'ignorance etde crédulité, les hommes qui faisaient le métier de guides dans ces guerres de surprises et de pillages, passaient pour sorciers, surtout en Andalousie, province infectée de superstitions musulmanes. Rarement les adalides, ainsi les appelait-on, se mettaient en route sans avoir tiré des présages. Le vol des oiseaux, la rencontre de certains
(1) Ayala, p. 337.
animaux sauvages, quelque cérémonie magique, leur indiquaient de quel côté il fallait se diriger et quelle serait l'issue de l'entreprise. Bien que condamnées par l'église et méprisées par un petit nombre de gens éclairés, ces pratiques n'en étaient pas moins suivies et respectées par le peuple, et les soldats se croyaient déjà battus quand \adalid ne promettait pas la victoire (1).
Arrivés en vue de Guadix (2), les chrétiens, ne trouvant nul ennemi en campagne, se divisèrent en deux troupes, dont l'une demeura, non loin de la ville, en bataille au bord d'une petite rivière, et l'autre se dirigea vers Alhama. Les Maures avaient eu connaissance de l'expédition et s'étaient préparés à la recevoir. L'alarme avait été donnée partout : six cents cavaliers grenadins et quatre mille hommes de pied étaient venus secrètement à Guadix renforcer les milices de la ville et des environs. Dès que le détachement envoyé vers Alhama fut hors de vue, les Maures attaquèrent le maître de Calatrava et Enriquez, en ne montrantdabord qu'une partie de leurs forces. Les bords de la rivière, couverts de roseaux et d'arbustes, des jardins et des haies ne permettaient pas aux chrétiens d'apercevoir les bandes nombreuses sorties de Guadix. Entre les deux troupes était un pont avec une arche fort élevée, suivant l'usage arabe. Là commença l'action. Les génélaires grenadins passèrent dabord ce pont et furent vigoureusement ramenés. Environ deux cents cavaliers castillans, qui les avaient suivis trop à la chaude, tombèrent au milieu de l'infanterie sortie
(1) Ayala, p. 337, condamne cette superstition : lo quai dana mucho en taies fechos dcsque los ornes toman rescelo é miedo en las voluntades.
(2) Près de Purulleua, suivant Suarez. Bist. del obispado de Guadix, p. Ul.
de la ville et furent repoussés à leur tour. Ils se rallièrent à l'entrée du pont, et là tinrent ferme quelque temps, demandant du secours. Padilla et Enriquez, sans avoir reconnu le nombre de l'ennemi, eurent l'imprudence d'abandonner le pont, persuadés qu'ils rejetteraient facilement dans la rivière les Maures qui se hasarderaient à le passer devant eux. Le but de cette manœuvre ne fut pas compris par leurs soldats. En voyant les Maures maîtres dti pont, l'infanterie crut que tout était perdu, se débanda et prit la fuite. Une partie des génétaires suivit bientôt cet exemple. Les chevaliers de Calatrava essayèrent de couvrir la retraite pendant que l'ennemi s'amusait à piller les bagages; mais ils étaient en trop petit nombre pour lutter contre la multitude toujours croispante des assaillants. La nuit vint qui , empêchant les chrétiens de reconnaître leurs chefs, et ôlant aux faibles le sentiment de la honte, rendit tout ralliement impossible. Dans le désordre d'un combat nocturne, Padilla, blessé au bras, fut pris avec huit de ses plus braves chevaliers. Enriquez parvint à regagner la frontière avec les débris de sa petite armée (t).
Cette victoire inespérée effraya plutôt Abou-Saïd qu'elle ne ranima ses espérances. En effet, il prévoyait bien que don Pèdre, irrité par ce revers, redoublerait d'efforts pour en tirer vengeance. Il apprenait d'ailleurs que le bruit d'une guerre contre les Maures attirait en Castille un grand nombre d'aventuriers de tous les pays voisins. Ce n'était plus à don Pèdre seulement, mais à toute la chrétienté, qu'il allait avoir affaire. La trêve entre la France et l'Angleterre laissait dans
(1) Ayala, p. 336 et suiv. — Rades. Chron. de Calatrava, 57. — Suarez, Hist. de Guadix, p. 141.
l'oisiveté une foule de gentilshommes pour qui la guerre était une passion autant qu'un métier; ils couraient à une croisade nouvelle , entraînés par le goût des aventures et le désir de faire armes , pour parler comme Froissart, mobile peutêtre plus puissant alors que le zèle religieux. On voyait arriver d'au-delà des Pyrénées un comte d'Armagnac avec une nombreuse suite. De Guyenne, vint une compagnie anglaise amenée par sir Hugh de Calverly (1), destiné à jouer plus tard un grand rôle dans les discordes intestines de la Castille. Enfin, le roi d'Aragon, toujours prêt à sacrifier ses alliés, envoyait quatre cents lances pour combattre le malheureux Abou-Saïd, que naguère il excitait contre le Castillan. Ce ne fut point cependant sans beaucoup de lenteurs et de longues tergiversations que Pierre IV se décida à envoyer ces troupes auxiliaires. Quelque temps il était demeuré sourd aux sommations du roi de Castille qui lui rappelait leurs nouveaux engagements. Pressé de s'expliquer, il s'excusa d'abord sur une maladie qui ne lui avait point permis de s'occuper d'affaires (2), puis sur l'éloignement de son amiral, chargé de reconduire le légat avec deux galères qui devaient être pendant vingt jours retenues entre Barcelone et Avignon (3). D'ailleurs, il ne cessait de protester de sa fidélité et de promettre son contingent. Tout en annonçant à don Pèdre le prompt envoi
(1) C'est, je crois, l'orthographe anglaise de son nom. Il est écrit Caurely ou Carbolay dans les manuscrits d'Ayala, Cavirley dans les registres des Archives d'Aragon, Caurelée dans Froissart.
(2) Arch. gen. de Ar. Lettre de Pierre IV à don Pèdre. Barcelone, 8 sept. 1361. Registre 1391, p. 74.
(3) Arch. gen. de Ar. Lettre de Pierre IV à don Pèdre. Barcelone, 25 octobre 1361. Même registre, p. 76,
d'une escadre pour combattre les Maures, il s'efforçait de se justifier auprès d'Abou-Saïd et l'assurait de sa neutralité. Un brave chevalier aragonais, Pedro d'Exerica, entraîné par l'enthousiasme religieux ou par l'amour de la gloire, venait de quitter Valence avec une troupe de volontaires pour combattre sous la bannière de Castille. Pierre IV s'empressa de le désavouer. Il n'était pas le maître, disait-il, d'empêcher ses vassaux de faire la guerre pour leur propre compte; quant à lui, sa détermination était prise de ne point intervenir (t). Ce double langage dura tant que la situation d'Abou-Saïd ne fut point désespérée ; alors il leva le masque , et fit partir Bernai de Cabrera et Pedro de Luna avec un fort détachement pour donner le coup de grâce au vaincu.
L'usurpateur aurait peut-être prolongé sa résistance, s'il eût été soutenu par l'amour de son peuple. Mais les Grenadins amollis ne savaient qu'éclater en murmures; ils l'accusaient d'avoir attiré sur leur pays une tempête qu'il n'était pas en état de détourner. On regrettait tout haut le roi Mohamed et l'heureuse tranquiUité de son règne. Au-delà du détroit, les princes africains s'alarmaient également des progrès continuels des chrétiens, mais ils étaient impuissants à s'y opposer. Us maudissaient la funeste ambition d'Abou-Saïd, qui allait peut-être faire perdre à l'islamisme son dernier boulevard en Espagne.
Abhorré de ses sujets, abandonné par tous ses alliés, désespérant de continuer la guerre, Abou-Saïd ne vit plus qu'un
(1) Zurita, t. II, p. 309.
seul moyen de désarmer don Pèdre. « Baîse la main que tu ne peux couper, » dit un proverbe arabe. Il le prit pour guide. Accueillant Padilla prisonnier, non point en ennemi vaincu , mais comme un médiateur que le ciel lui envoyait, il le traita avec les plus grands égards, lui déclara qu'il était libre ainsi <jue ses compagnons, et finit par le conjurer d'intercéder en sa faveur. Gagné par ses caresses, séduit peut-être par ses présents, le maître de Calatrava lui promit de plaider sa cause auprès de don Pèdre, mais en l'avertissant que le meilleur moyen d'obtenir sa merci était la soumission la plus prompte et la plus complète. On dit que, touché par les bons procédés du Maure, il lui jura, selon l'usage du temps, d'être à l'avenir son ami et son frère (I), et que, s'abusant lui-même sur son crédit, il se fit fort d'obliger le roi de retirer sa protection à Mohamed. Quoi qu'il en soit, peu de jours après sa défaite, Padilla quitta Grenade avec les autres prisonniers chrétiens, renvoyés sans rançon comme lui, et se rendit aussitôt à Séville, publiant la générosité du Maure et son vif désir d'obtenir la paix.
Don Pèdre ne pardonnait pas facilement une défaite. Il reçut Padilla avec froideur et lui prouva bientôt que les liens du sang l'empêchaient seuls de le punir. Peu après, un écuyer, nommé Delgadillo, fut condamné à mort pour avoir rendu un donjon mal fortifié (2). La guerre continua, et le roi dirigea lui-même plusieurs courses dans le royaume de Grenade.
A la suite d'une de ces expéditions, Abou-Saïd, cédant peut-
Il) Rades. Cron. de Calât., p. 57.
(2) Ayala, p. 341.
être aux conseils de Padilla qu'il croyait tout-puissant à la cour de Castille, se détermina à venir lui-même implorer la clémence du roi et à la mériter par toutes les humiliations. Rassemblant ses trésors, il partit en secret de Grenade et, suivi de quatre ou cinq cents cavaliers seulement, se présenta aux avant-postes castillans. Il annonçait qu'il venait crier merci au roi et demanda qu'on le conduisît en sa présence. Don Pèdre était alors à Séville. Il reçut le prince musulman, assis sur son trône, dans tout l'appareil de sa puissance, entouré de sa cour et des chefs de son armée.
« Sire, dit le trucheman d'Abou-Saïd, mon maître sait que les rois de Grenade sont vassaux et tributaires des rois de Castille. C'est devant son suzerain que mon seigneur porte sa querelle contre Mohamed qui se dit roi de Grenade. A toi appartient de juger entre eux. Or, le sujet de leur querelle, c'est que les Maures, maltraités et foulés par ce Mohamed, ont élu pour leur seigneur Abou-Saïd, par sa naissance issu des rois et par ses vertus digne de l'être. Entre lui et Mohamed seul, le débat ne serait pas douteux; mais le moyen de résister à ta puissance? Ce serait d'ailleurs manquer au devoir de vassal. C'est pourquoi, sire, mon seigneur comparaît devant toi et s'en remet à ta justice, persuadé que ton arrêt fera voir ta magnanimité et la grandeur'de ta couronne. » Pendant ce discours, un vieux Maure à barbe blanche, nommé Edris, et qui passait pour le meilleur conseiller d'Abou-Saïd, avait les yeux fixés sur don Pèdre et cherchait à lire sur son visage le sort qu'il réservait au vaincu. A peine l'interprète eut-il achevé qu'Edris s'écria : « Assurément la sentence du roi de Castille fera éclater sa clémence et son équité; mais si, contre toute apparence, elle était favorable à Mohamed, mon maître Abou-
Saïd espère obtenir pour lui-même et sa suite la permission de passer la mer et d'aller vivre en Afrique dans une condition privée. »
Don Pèdre répondit avec la gravité d'un juge que Abou- Saïd avait fait sagement de s'en remettre à sa décision; qu'il examinerait les titres des deux prétendants et qu'il prononcerait entre eux suivant la justice. A ces mots, tous les Maures, s'inclinant jusqu'à terre, s'écrièrent en arabe : « Sire, que Dieu te conserve ! Nous sommes pleins de confiance en ta grande sagesse et nous nous recommandons à ta merci. » Après cette courte audience, Abou-Saïd, avec sa suite, fut conduit à la Juiverie de Séville, où des logements lui avaient été préparés. Il était plein d'espoir. Il croyait avoir désarmé la colère de don Pèdre, et il comptait sur les trésors qu'il avait apportés pour gagner la faveur des grands de la cour, au besoin même celle de leur maître.
Quelques jours après, Abou-Saïd et les principaux émirs grenadins furent invités à un repas de cérémonie chez le maître de Saint- Jacques. Ils étaient encore à table, lorsqu'on vit entrer dans la salle, à la tête des arbalétriers de la garde, Martin Lopez, chambellan du roi, exécuteur ordinaire de ses ordres les plus rigoureux. Il arrêta le roi maure et ses principaux conseillers. En même temps on s'assurait de ses compagnons demeurés dans la Juiverie et l'on s'emparait de leurs bagages. Tous ensemble furent conduits dans la prison de l'arsenal après avoir été dépouillés des pierreries magnifiques dont ils se paraient ou qu'ils avaient cachées dans leurs vêtements. Entassés pêle-mêle dans leur cachot, ils attendirent deux jours la sentence du roi. Après ce délai, on vint chercher le malheureux Abou-Saïd, qu'on revêtit d'une robe de
pourpre par dérision. Monté sur un âne et suivi par trentesept de ses émirs, il fut conduit hors de la ville derrière l'Alcazar, dans un champ destiné aux exercices militaires. Là, tous furent attachés à des poteaux; puis un héraut cria : « Voici la justice qu'ordonne notre seigneur le roi, de ces traîtres qui ont fait mourir le roi Ismaël leur seigneur. » Aussitô des hommes d'armes et même des chevaliers castillans, caracolant autour des prisonniers comme dans une course de cannes, les prirent pour but de leurs dards et les tuèrent les uns après les autres. On dit que don Pèdre lui-même lança la première javeline contre Abou-Saïd, en lui criant : « Tiens! voici le paiement du mauvais traité que tu m'as fait faire avec le roi d'Aragon. Voilà pour le château d'Ariza que tu m'as fait perdre ! » Le Maure blessé répondit fièrement : « Petile est ta chevalerie ! » Il expira aussitôt, criblé de traits (I). Quel temps que celui où des chevaliers couraient ainsi la quinlaine contre des hommes enchaînés, où l'on voyait un roi remplir publiquement l'office de bourreau 1 Les têtes d'Abou-Saïd et de ses compagnons furent portées à Mohamed. C'était son présent d'investiture.
Ayala attribue la mort d'Abou-Saïd à l'avarice de don Pèdre enflammée à la vue des riches pierreries que le prince musulman apportait à Séville. Mais ces rubis et ces perles si gi'osses dont notre chroniqueur fait une exacte description, Abou-Saïd venait les offrir à son juge, et le roi, fût-il aussi avide qu'on le représente, n'avait pas besoin de verser le sang pour s'en emparer. Sans doute il avait accepté sérieusement le rôle de juge entre les deux prétendants au trône de Grenade;
(1) Ayala, p. 339 et suit. — Coade. Hiit. de loi Ar., *• partie, cap. xxv.
suzerain de Mohamed, il punissait l'usurpateur du fief de son vassal, et, quelque cruel que fût le châtiment, il exerçait un droit reconnu par les deux princes. La rébellion d'Abou-Saïd et sa trahison étaient avérées, il méritait peut-être son sort ; mais son courage, sa noble confiance, auraient dû désarmer la rigueur de son juge. Don Pèdre rappelait avec une sorte de joie farouche que le roi rouge, c'était le sobriquet donné par les Castillans à Abou-Saïd, avait négligé de lui demander un sauf-conduit en règle avant de se présenter à son tribunal (1). Ainsi, du droit des gens il faisait une espèce de chicane, et se prévalait de l'omission d'une formalité pour égorger un ennemi trop confiant! Deux causes, à mon avis, décidèrent la mort d'Abou-Saïd : la première , le roi la proclamait en le perçant de sa javeline; il ne lui pardonnait pas l'inquiétude qu'il avait ressentie un moment, et le traité qu'il venait de signer avec l'Aragon. La seconde était un calcul politique. Mohamed rétabli sur le trône et devant tout à don Pèdre serait un allié fidèle, ou plutôt un esclave dévoué, dont la docihté ne ferait jamais défaut. L'événement prouva qu'il ne s'était pas trompé.
Pour ne pas interrompre le récit des événements qui mirent fin à la guerre de Grenade, j'ai différé jusqu'ici de rapporter un forfait attribué à don Pèdre et qui a laissé sur sa mémoire la tache la plus odieuse. Peu après la conclusion de la paix entre la Castille et l'Aragon, vers le milieu de l'année 1361,
(1) Ayala, p. 345.
Blanche de Bourbon mourut au château de Jerez (1), où depuis plusieurs années elle était captive. Elle n'avait que vingtcinq ans, et elle en avait passé dix en prison. Tous les auteurs modernes, d'accord avec les chroniques contemporaines, imputent sa mort à don Pèdre, quelques-uns ajoutent qu'en l'ordonnant, il céda aux instigations de sa maîtresse, Marie de Padilla (2). Ayala , plus explicite et d'une plus grave autorité que les autres, nomme les exécuteurs du meurtre et en rapporte quelques circonstances. Suivant son récit, le roi aurait commandé le crime à Inigo Ortiz d'Estuniga, châtelain de Jerez. Un certain Alphonse Martinez de Uruena, serviteur du médecin du roi, aurait porté l'ordre fatal, et se serait chargé de l'exécution en donnant à Blanche un breuvage empoisonné. Ortiz, en bon chevalier qu'il était, ayant déclaré que, tant qu'il commanderait dans le château, il ne souffrirait pas qu'on attentât aux jours de sa souveraine, fut remplacé par Juan Ferez de ReboUedo, simple arbalétrier de la garde. Livrée à ce misérable, la reine mourut aussitôt. Telle est la version d' Ayala, répétée depuis par la plupart des historiens espagnols, et contre laquelle on ne saurait invoquer un témoignage contemporain (3).
Les malheurs de la jeune reine, sa douceur, sa pitié touchante, excitèrent à sa mort l'intérêt général. Victime prédestinée, elle ne connaissait de l'Espagne que ses prisons, où elle
(1) Ayala, p. 328, Abrev. La Vulgaire porte Médina Sidonia, plusieurs manuscrits Médina de la Frontera. La ville de Jerez est désignée dans quelques auteurs par le nom arabe de Médina; de là peut-être la confusion des deux noms. Le tombeau de Blanche existait autrefois à Jerez de la Frontera.
(2) Rainaldi. An. eccl., t. XXV.
(3) Ayala, p. 328 et suiv. — Romances del rey don Pedro, App. F.
avait si long-temps langui, abandonnée de tous, oubliée par sa famille, oubliée par cette noblesse chevaleresque qui fit un moment de son nom un cri de ralliement contre l'autorité du roi. Sa mort fut imputée à don Pèdre et devait l'être; mais l'assertion dAyala, tout imposante qu'elle paraisse au premier abord, se réduit, si on la pèse avec impartialité, à l'opinion commune des contemporains. L'humeur sanguinaire de don Pèdre n'autorisait que trop la supposition d'un nouveau meurtre, mais une considération grave doit cependant, à mon avis, suspendre le jugement de l'histoire. Quelque cruauté qu'on lui attribue, il est impossible de nier que les sanglantes exécutions qu'il commanda lui furent toujours dictées, soit par la passion de la vengeance après de graves outrages, soit par une politique poursuivie systématiquement et dont l'unique but était l'abaissement des grands vassaux. Contre la malheureuse Blanche il n'avait pas de vengeance à exercer, et, dans l'état d'abandon où elle languissait depuis dix ans, quel intérêt politique pouvait conseiller sa mort? L'attribuera-t-on à la jalousie de Marie de Padilla? Reine de fait, qu'avait-elle à espérer du meurtre de sa rivale? Poser publiquement une couronne sur sa tête, répondra-t-on sans doute. Mais alors comment expliquer qu'elle ait attendu si long-temps à consommer un crime qui satisfaisait toute son ambition? Rappelons encore que ses ennemis mêmes n'ont pu se refuser à vanter sa douceur. Favorite, on ne lui reprocha jamais d'avoir abusé de son ascendant pour faire le mal; souvent elle réussit à calmer les transports furieux de son amant, et l'on ne cite pas un seul trait de sa vengeance contre les rivales éphémères que lui donna souvent l'inconstance de don Pèdre. Le moment de la mort de Blanche est précisément celui
OÙ elle semble inutile au despote qui l'aurait commandée. Alors son pouvoir était trop bien affermi, la reine trop complètement délaissée pour que son nom devînt le signal d'une révolte. La paix avec l'Aragon, la retraite du comte de Trastamare, éloignaient toute inquiétude. Les réclamations même du souverain pontife avaient cessé long-temps avant cette époque. Lorsque le monde entier oubliait Blanche, pourquoi trancher violemment une vie obscure qui s'éteignait dans un donjon?
Une hypothèse se présente, spécieuse au premier abord, qui expliquerait l'intérêt de don Pèdre à faire périr l'innocente victime. Il est certain qu'après la paix avec l'Aragon, il fut question de compléter par un mariage le rapprochement des deux couronnes. Des négociations furent entamées à cet effet, et l'on proposa d'abord l'union du roi de Castille avec une infante d'Aragon , puis celle du fils de don Pèdre et de Marie de Padilla, enfant de dix-huit mois, avec une fille de Pierre IV. La date de ces propositions n'étant pas fixée par l'histoire avec une précision rigoureuse, on est tenté de la placer immédiatement après la mort de Blanche (1). Dès-lors on supposera que
(1) J'ai trouvé dans les archives d'Aragon deux pièces réunies sous le même tilrc : Super matrimonio, reg. 1394 Pacium et Treugarum, p. 87 et suivantes. La première est une procuration passée à Bernai de Cabrera par Pierre IV, pour conclure le mariage de l'infante Jeanne, sa fille, avec le roi de Castille , et régler les intérêts de la jeune princesse. Cette procuration est datée de Barcelone, 17 décembre 1361. La seconde pièce, datée du 19 décembre, est la procuration de l'infante elle-même à Bernai de Cabrera, laquelle, confessant être âgée de plus de quatorze ans et de moins de vingt, renonce, suivant l'usage, au bénéfice d'exciper de sa minorité, et autorise son fondé de pouvoir à stipuler ses conventions matrimoniales. On doit conclure que, pour que le roi d'Aragon et sa fille signassent de pareils actes, la négo-
HISTOIRE DE D0?( PËDRE. 3tii
don Pèdre, pour pou\'oir épouser la princesse aragonaise, a pu acheter sa liberté par un crime. Cependant tout indique que le projet de mariage mis en avant par le roi d'Aragon fut toujours très froidement accueilli par don Pèdre, qui ne se réconcilia jamais sincèrement avec ce prince. La paix qu'il venait de signer à contre-cœur n'était, à ses yeux , qu'une trêve dont il voulait profiter pour se débarrasser de toute inquiétude du côté de Grenade^ et la suite du récit prouvera qu'il s'étai( proposé de recommencer la guerre dès qu'il trouverait une occasion favorable. D'ailleurs, pour que le roi recouvrât sa liberté, il lui fallait non-seulement que Blanche mourût, mais avec elle Marie de Padilla, depuis dix ans traitée en reine et considérée par toute la cour comme sa femme légitime. Or, bien que la mort de Marie ait suivi d'assez près celle de Blanche, personne que je sache ne s'est encore avisé de l'imputer à don Pèdre.
En résumé, si la vie de Blanche fut terminée par le poisorr, ce fut un crime inutile, dont on trouverait difficilement un autre exemple dans la vie de don Pèdre. Mais pourquoi ne pas croire que cette mort fut naturelle? Vers le même temps la peste noire reparut en Espagne et dévasta l'Andalousie. D'ailleurs, dix ans de captivité ne suffisent-ils pas pour expliquer la fin prématurée d'une pauvre jeune tille privée de l'air natal, séparée de sa famille, abreuvée d'humiliations et d'outrages? On doit plutôt s'étonner qu'elle ait résisté si long-
ciatiou devait être très avancée au milieu de décembre 1361. En elTet, lèpréambuie de la procuration du roi porte : Attendentes quod inter nos et illustrem Petrum regem Castelle tractatur de matrimonio contrahendo inter iptum regem et inclytam infantissam lohannam filiam nostram^carittimam. Cfr. Zurita, t. II, p, 308.
temps à tant de maux. Quelque autorité qu'ait à mes yeux le témoignage d'Ayala, je ne puis m'empêcher de croire qu'il s'est rendu l'écho d'un bruit populaire, et qu'il a trop facilement admis un crime, qu'il était au surplus dans l'impossibilité de constater.
Tandis que la noblesse castillanne oubliait la jeune princesse naguère son idole, la douceur angélique, la piété édifiante de la captive avait inspiré au peuple la plus vive compassion pour ses malheurs. Ses geôliers, la voyant sans cesse en oraison, la regardaient comme une sainte, et la dépeignaient comme telle aux habitans du voisinage (1). Un jour que le roi chassait aux environs de Jerez , un pâtre l'abordant avec cette familiarité coutumière aux paysans andalous : « Sire, luidit-il, Dieu m'envoie vous annoncer qu'un jour viendra où vous aurez à rendre compte du traitement que vous faites à la reine Blanche; mais soyez assuré que si vous revenez à elle, comme il est droit, elle vous donnera un fils qui héritera de votre royaume. » La première pensée de don Pèdre fut que cet homme était un émissaire de Blanche. Il le fil arrêter et donna l'ordre qu'on le
(1) L'inscription tracée sur son tombeau à Jerez, assez long-temps après sa mort il est vrai, confirme cette opinion de sainteté.