PARTIE I, UV. IV, CHAP. XXXVIII
équipage nous fûmes reçus avec joie de tout le peuple de la ville , qui , ayant déjà ëté averti ^ sortit au-<levant de nous. Ils ne s'étonnèrent pas de voir des esclaves libres et des Mores esclaves , parce que les habitans de ces côtes sont accoutumés à voir des choses semblables ; mais ils furent surpris de la beauté de Zoraïde , à qui , dans ce moment , la fatigue du chemin et la joie de se voir parmi les chrétiens, donnaient des couleurs si vives et tant d'éclat, que je puis bien dire sans flatterie que je n'ai jamais rien vu de si beau, et qu'elle attira les yeux et l'admiration de tout le monde. Tout le peuple nous accompagna à l'église , où nous allâmes descendre pour remercier Dieu des grâces qu'il nous avait faites ; et je me ressouviens que Zoraïde n'y fut pas plutôt entrée, qu'elle s'écria qu'elle voyait là des visages qui ressemblaient à celui de Lela Marien. Nous lui dîmes que c'étaient ses images, et le renéngat lui fit entendre, autant qu'il le put, pourquoi elles étaient là , afin qu'elle ne manquât pas de leur rendre la même vénération que font les chrétiens.
Zoraïde , qui a l'esprit vif, comprit aisément ce que lui dit le renégat, et fit voir dans une dévotion naïve , et à sa manière , une si véritable piété, que tous ceux qui la ragardaient en pleuraient de joie. En sortant de l'église, an nous
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donna des logemens en divers endroits de la yille, et Fesclave , neyeu de Bustamante , nous emmena , le renégat^ Zoraîde et moi ^ dans la maison de son père, qui était un homme assez à son aise, et qui nous reçut aTec autant d'affection qu'il en témoignait à son fils même. Après avoir demeuré six jours entiers à Yelez, le renégat ayant fait tout ce qu'il crut nécessaire pour sa sûreté , alla à Grenade pour rentrer dans l'élise
par le moyen de l'inquisition t et chacun des autres prit le parti qu'il lui plut Zoraîde et moi demevrâmçs seuls avec le secours qu'eUe tenait de la libéralité du corsaire fr^çais, dont j'employai une partie à acheter cette monture pour soulager Zoraide. Et lui servant de père et d'é* cuyer, nous allons voir si mon père est encore vivant , et si quelqu'un de mes frères a trcmvé la fortune plus favorable que ûioi, qui ne crois pas, après tout, avoir lieu de me^ plaindre, puisqu'elle m'a donné l'affection de Zora^le , dont j'estime la beauté et la vertu plus que toutes les richesses du monde. Mais je voudrais bien pour l'amour d'elle , être en état de la consoler des pertes qu'elle a faites, et qu'elle n'eût pas Heu de se repentir d'avoir abandonné tant de biens, et un père qui l'aimait chèrement, pour accom^ pagner un tnisérable. Au reste, c'est une chose admirable que la patience qu'elle a témoignée