PARTIE I, UV. IV, CHAP. XXXVIII
leva aussitôt, et tournant la tête, et ayant, à ce que nous avons su depuis , aperçu le renégat et Zoraïde vêtus en Mores, il s'enfuit d'une vitesse incroyable dans un bois , croyant avoir tous les Mores de Barbarie à ses trousses, et criant de toute sa force : aux Mores ! aux Mores ! aux armes! aux armes! Cela nous mit un peu en peine; mais considérant que tout le canton s'alarmerait au cri du berger , et que la cavalerie de la côte ne manquerait pas de nous venir reconnattre , nous fîmes prendre au renégat , au lieu de sa Yeste , une casaque de captif d'un des nôtres qui demeura en chemise , et nous recommandant à Dieu, nous suivîmes la route du berger, attendant à toute heure que la cavalerie vînt fondre sur nous. Au bout de deux heures la chose arriva comme nous l'avions pensé.
A peine étions-nous entrés dans la plaine , à la sortie d'une grande étendue de broussailles , que nous vîmes quelque cinquante cavaliers qui venaient à nous au petit galop , et que nous atten(Hmes sans nous émouvoir. Ils furent bien étonnés, en arrivant, de trouver, au lieu des Mores qu'ils cherchaient, une petite troupe de chrétiens misérables et en désordre ; et nous ayant demandé si ce n'était point nous qui, par hasard , avions causé l'alarme , je répondis qu'oui , et je me préparais à en dire davantage , lorsqu'un
n/^O DON QUICHOTTE.
de mes compagnons reconnaissant le cavalier qui avait fait la demande, m'interrompit en s'écriant : Hé ! Dieu soit loué , qui a eu la bonté de nous adresser si bien ? car , si je ne me trompe , nous sommes dans la province de Yelez de Malaga ; et vous , monsieur , si ma captivité ne m'a point fait perdre la mémoire , vous êtes Pierre de Bustamante , mon cher oncle ?
A cette parole , le cavalier se jeta promptement à terre , et vint embrasser le jeune homn^e : Oui , mon cher neveu , lui dit-il , oui , mon enfant , c'est moi-même ; et c'est bien toi que j'ai tant de fois pleuré , comme mort , avec ta mère et toute ta famille , qui auront une joie extrême de te revoir : nous avions enfin appris que tu étais à Alger, et je me doute bien , à voir ton habit et ceux de tes compagnons , que vous vous êtes tous sauvés par quelque voie extraordinaire. Cela est vrai aussi , répondit le captif ; Dieu aidant, nous vous en ferons l'histoire.
D'abord que les cavaliers surent que nous étions des chrétiens esclaves , ils descendirent tous de cheval , et chacun offrit le sien pour nous mener à Yelez de Malaga , qui était encore à une lieue et demie. Quelques-uns d'eux allèrent prendre la barque pour la mener à la ville; les autres nous prêtèrent la croupe de Içurs chevaux , et Bustamante emmena ZoraYde en trousse. En cet