PARTIE I , MV. IV . CHAP. XLIII
semble , ami Sancho ? Je ne sais ce qu'il m*en semble, répondit Sancho» car je n'ai pas tant lu que TOUS dans les écritures errantes , mais je jurerais pourtant bien que toutes ces visions qui nous environnent ne sont pas trop catholiques. Catholiques! pète étemel, dit don Quichotte : hé! comment seraient-elles catholiques, si ce sont) autant de démons qui ont pris des corps fantastiques pour me venir mettre en cet étrange état ? mais , si tu en veux savoir la vérité par toimême , touche-les seulement , Sancho ; manieles, et tu verras qu'il n'ont qu'un corps d'air qui n'a seulement que l'apparence. £n bonne foi, monsieur, repartit Sancho, je les ai déjà bien maniés , à telles enseignes que le diable qui se donne là tant de peine est bien en chair, et je ne pense pas que celui-là se nourrisse de vent ; il a encore une autre propriété qui est bien différente de celles qu'on dit qu'ont les démons, qui sentent toujours le soufre à pleine bouche , et d'autres méchantes odeurs , car il sent l'ambre et le musc d'une demi-lieue. Saiicho disait cela de don Fernand, qui, étant grand seigneur et fort propre , était sans doute bien parfumé. Ne t'étonne point de cela, ami Sancho, dit don Quichotte , les diables en savent plus que tu ne penses ; et quand iU porteraient des odeurs sur eux, ils ne peuvent rien sentir, étant de purs
3l6 DON QUICHOTTE.
esprits; ou s*ils sentent, ce ne peut être que quelque chose de puant et de détestable ; et la raison de cela , c'est qu'en quelque endroit qu'ils aillent ils traînent toujours leur enfer avec eux , sans avoir jamais de relâche dans leurs tourmens; et la bonne odeur étant une chose qui réjouit les sens et fait du bien, ils ne sauraient sentir bon , puisqu'ils sont privés de toutes sortes de délices : quand tu t'imagines donc que ce démon sent l'ambre , ou tu te trompes , ou il veut te tromper , afin de t'empêcher de le reconnaître pour ce qu'il est.
Pendant les discoure du maître et du valet , don Femand et Gardenio craignant que don Quichotte ne découvrît la tromperie qu'on lui faisait, voulurent y mettre ordre en partant sur l'heure ; ils ordonnèrent donc à l'hôte d'aller promptement seller Rossinante, et mettre le bât sur l'âne de Sancho, et le curé fit marché avec les archers pour accompagner le chevalier enchanté jusqu'à son village. Gardenio attacha le bassin et la rondache à l'arçon de la selle de Rossinante , et le donna à mener à Sancho, qu'il fit monter sur son âne, prendre le devant , pendant que deux archers , armés de leurs arquebuses , marchaient à côté de la charrette. Avant que les bœufs commençassent à tirer, l'hôtesse, sa fille et Maritome, sortirent