PARTIE I , LIV. ÏV, CHAP. XLIII
pour prendre congé de don Quichotte , faisant semblant d'être fort affligées de sa disgrâce. Ne pleurez point, mes illustres dames, leur dit-il, tous ces accidens sont attachés à l'exercice dont je fais profession, et s'ils ne m'étaient point arrivés , je ne me croirais pas un fameux chevalier errant , parce que de semblables choses n'arrivent jamais aux chevaliers de peu d'importance et de réputation , qu'on laisse toujours dans l'obscurité, où ils s'ensevelissent eux-mêmes; ceci est le partage des chevaliers fameux , dont la valeur et la vertu donnent de la jalousie à plusieurs princes et aux autres chevaliers , qui ne pouvant surpasser ni égaler leur mérite , entreprennent lâchement leur ruine; avec tout cela, la vertu est d'elle-même si puissante, qu'en dépit de toute la magie qu'inventa Zoroastre , elle surmonterai tous ces obstacles , et ne répandra pas moins de lumière dans le monde que le soleil en fait briller au ciel. Pardonnez-moi, je vous prie , mes belles dames , si sans y penser je vous ai donné quelque sujet de déplaisir : vous pouvez bien croire que c'a été malgré moi, et il ne m'est encore jamais arrivé d'en faire de desseiu à personne ; au reste , je vous supplie de faire des vœux pour ma liberté, qu'un enchanteur mal intentionné et ennemi de ma gloire a captivée dans cette misérable prison; et je vous
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proteste que si jamais j'en sors ^ je me ressouviendrai bien de toutes les grâces que j'ai reçues dans votre château , les ayant profondément gravées dans ma mémoire , pour vous en témoigner mon ressentiment par toutes sortes de services. Dans le temps que le courtois chevalier faisait ses complimens aux dames du château , le curé et le barbier prirent congé de don Fernand , et de ceux qui l'accompagnaient; ils dirent adieu au capitaine , à l'auditeur et aux dames , firent particulièrement de grandes civilités à Dorothée et à Luscinde , qu'ils connaissaient plus que les autres. Ils s'embrassèrent tous , et se promirent de se faire réciproquement savoir de leurs nouh velles. Don Fernand donna exprès au curé une voie sûre pour lui écrire, l'assurant qu'il ne saurait lui faire un plus grand plaisir qu^e de l'avertir de tout ce que ferait don Quichotte , et il lui promit en revanche de lui mander tout ce qu'il croirait le pouvoir divertir^ tant dé son mariage avec Dorothée , cpie de la solennité du baptême de Zoraîide , du succès des amours de don Louis et de la belle Glaire ,- et .de tout ce qui se passerait à l'yard de Luscimbe. Ils s'embrassèrent encore , et se firent de nouvelles amitiés ; et sur le point de se séparer , l'hôte donna au curé des papiers qu'il dit avoir trouvés dans la même valise où il avait pris l'histoire du Cù-