PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXX
rai de rien jusqu'à ce que j'aie satisfait à ce que je vous ai promis; mais je vous supplie, en revanche, de nous vouloir apprendre l'histoire de vos malheurs , s'il ne vous importe pas de les cacher ; qui sont les gens , et combien il y en a de qui vous aivez à vous plaindre , et dont je vous dois Tçnger. Je le veuxde bon cœur, repondit Dorothée ; mais je crains bien de vous ennuyer en faisant le récit de tant de choses désagréables* Non, non , madame , repartît don Quichotte , au contraire', vous nous obligere:^ beaucoup. En même temps Cardenio et le barbier se rangèrent à côté de la princesse pour entendre la fable, qu'elle allait conter ; et Sancho ^ qui dans cette occasion n'était pas moins £ou que son maître, s'approcha aussi et écouta de toutes se» oreilles. Après cela, Dorothée se rangea sur la mule le mieux qu'elle put pour parler à son aise , et après avoir, de la meilleure grâce du monde, toussé, craché et mouché, elle commença ainsi sa pitoyable hisr toire. . . .
Premièrement , messieurs , vous saurez que je m'appelle... Elle s'arrêta là quelcpie temps , parce qu'elle ne se ressouvenait pas du nom que lui avait donné le curé ; mais lui qui la vit embarrrassée , accourant au secours : Ce n'est pas une chose surprenante, madame, lui dit-il, que votre grandeur se trouble dans le récit de ses malheurs,
e'est un effet ordinaire aux grands déplaisirs de brouiller Timagination et lat mémoire , et ceux de la princesse Micomicona né doivent pas être médiocres , puisqu'elle traverse tant de terres et de "mers pour y chercher du remède. J'avoue, dit Dorothée , qu'il s'est tout d'un coup présenté à mon esprit une image £ii terrible de mes mal*heurs , que je n'ai su ce que je disais ; mais je me croîs bien remise à présent , et j'espère que je n'aurai plus besoin de secours.
Vous saurez donc , messieurs ^ que je suis l'héritière légitimedugrandroyaumedeMicomkon, et que le roi, mon père, qui s'appelait Tinacrio le Sage , et qui fut très^'Savaht dans la maîgié , connut par sa science que la reine Xaraknilla ^ ma mère , devait mourir avant lui y. et que hiimétne mourant bientôt après ^ je demeurerais orpheline. Cela ne l'aurait pas b»ûcoup affligé , étant une chose ordinaire , et qui suit l'ordre de la nature ; mais il connut en même temps , par les lumières infaillibles de son art, qu'un géant démesuré , seigneur d'uiie graqde île qui est pres^ que sur les confins de mon royaume, appelé Pandafilando : de la Vue^Sombre, et ainsi surnommé parce qu'il regarde toujours de travers comme s'il était louche ^ ce qu'il ne f^ii que par malice , pour effrayer ceux qui le regardent, mon père , ilis-je, connut que ce géant, sachant