PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXX
dè»-lors le cœur nie dit que c'était le chevalier que je cherchais.
Mais comment se peut-il faire , madame , dit don Quichotte, que vous ayez débarqué à Ossone , où il n'y a point de port de mer ? Madame la princesse, interrompit le curé, veut dire qu'après avoir débarqué à Malaga , le pre- ' mier endroit où elle apprit de vos nouvelles fut à Ossone. C'est ce que je voulais dire , monsieur , répondit Dorothée. Il y a une grande apparence madame , repartit le curé , et votre majesté n'a qu'à poursuivre quand il lui plaira. Je n'ai rien à dire davantage , reprit Dorothée , si ce n'est qu'enfin ma bonne fortune m'a fait rencontrer le seigneur don Quichotte ; et que jç me regarde déjà comme rétablie dans le trône de mes pères, puisqu'il a eu la courtoisie et la bonté de me promettre sa faveur , et de venir avec moi où je voudrai le mener; et ce sera contre le traître Pendafilando de la Vue-Sombre, dont j'espère qu'il me vengera entièrement, en lui étant la vie , et le royaume dont il m'a si injustement dépouillée. J'oubliais de vous dire que le roi Tinacrio me laissa un papier écrit en lettres grecques ou arabes, que je ne sais point lire , par lequel il m'ordonnait que si après que le chevalier m'aurait rétablie dans mes états , il me demandait en mariage , j'y consentisse aus-
5o DON QUICHOTTE.
sitôt, et sans remise,, et que je le misse, tout d'un coup , en possession de mon royaume et de ma personne.
Hé bien , que t'en semble , ami Sancho ? dit don Quichotte ; entends-tu ce qui se passe ? Combien de fois te Tai-je dit ? Regarde maintenant si nous avons des royaumes en notre disposition , et des filles de roi à épouser: Hé là , donc , dit Sancho , il y a long*temps que nous l'attendions. Fils de pu tain y qui n'ira vite couper la gorge au seigneur Pendafilando , et qui n'épousera tout aussitôt mademoiselle la princesse î Mais elle n'est pas assez jolie , peut-être ? Hé , jarni , que toutes les puces de mon lit fussent ainsi faites ! En achevant ce beau discours , il fit deux sauts en l'air, se frappant le derrière avec les talons , en signe de joie ; et s'allant mettre à genoux, devant Dorothée, il la supplia de lui donner sa main à baiser, pour marque qu'il la recevait dès-lors pour sa reine et sa maîtresse.
Il eût fallu être aussi peu sage que le mautre et le valet , pour ne pas rire de la folie de l'un et de la simplicité de l'autre. Dorothée donna sa main à baiser à Sancho , et lui promit de le faire grand seigneur dans ses états, sitôt qu'elle s'y verrait rétablie. Sancho la remercia , et lui fit un compliment si extravagant, qu'ils recom-