PARTIE I , LIV. IV, CHAP. XXXU
l'hôte; à qui vendez-vous vos coquilles ? oh! vraiment , on ne me donne pas ainsi le change. Je ne suis pas trop fin, monsieur; mais afin que vous le sachiez , il y en a de plus bêtes , et vous vous lèverez de bon matin avant que de me faire croire que des livres moulés ne contiennent que des mensonges et des rêveries : comme si messieurs du conseil royal étaient gens à souffrir qu'on imprimât des faussetés, qui ne seraient bonnes qu'à faire tourner la tête à ceux qui les liraient ! Je vous ai déjà dit, notre ami, répliqua le curé, que tout cela n'est fait que pour amuser les gens inutiles et sans occupation : et de même que (lans les républiques bien policées on souffre de certains jeux , comme la paume , les échecs , Je billard, et quelques autres pour le divertissement de certaines gens qui ne peuvent travailler, ou qui ne le doiyent pas, tout de même on permet d'imprimer et débiter ces sortes de livres, parce qu'il ne vient point à l'esprit qu'il y ait des gens assez simples pour s'imaginer que ce soient de véritables histoires. Si c'en était le temps , et que la compagnie le souhaitât, je dirais quelque chosç touchant les romans, et de quelle manière ils doivent être composés pour être bons, et peutêtre ce que j'en dirais ne serait pas inutile , ni même désagréable; mais cela aura son temps, et je ne désespère pas d'en communiquer un
jour avec ceux qui ont pouvoir d'y mettre ordre. Cependant, notre hôte, croyez ce que je vous ai dit, et profitez-en^ et Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que le seigneur don Quichotte ! Oh ! pour cela ne l'appréhendez pas, monsieur, répondit l'hôte : je ne serai pas assez fou pour me faire chevalier errant ; je vois fort bien qu'ils ne sont pas en usage présentement comme ils étaient autrefois. Sancho , qui se trouva présent à une partie de cette conversation,, fut bien étonné d'entendre dire que la chevalerie errante n'était plus en usage, et que tous les romans n'étaient que folies et mensonges. II en devint tout mélancolique et tout interdit , et résolut en lui-même d'attendre encore à quoi aboutirait le voyage de son maître,, et au cas qu'il ne réussît pas aussi heureusement qu'il le souhaitait, de le planter là, et de s'en aller retrouver sa femme et ses enfans.
L'hôte prit sa malle et ses livres pour les emporter, mais le curé l'arrêta , en lui disant qu'il voulait voir de quoi parlaient les papiers qu^on n'avait pas lus, et dont l'écriture lui paraissait si belle ; et les prenant en même temps , il trouva qu'il y avait huit ou iiix feuilles écrites à la main, avec ce titre au commencement : Nouvelle du Curieux extravagant II en lut tout bas sept ou huit lignes, et sans lever les yeux de dessus l'ou-