PARTIE I, MV. rsr, CHAP. XXXII
trée d'un pont avec une épée à deux mains , il empêcha le passage à toute une grande armée ; et il a fait tant d'autres choses dignes d'admiration , que si elles avaient été écrites par un autre, au lieu qu'il a été lui-même son historien, et qu'il en a parlé avec une extrême modestie , ses actions auraient fait oublier celles d'Hector et d'Achille , et de tous les héros du monde. Mais regardez , dit l'hôte , la belle chose pour s'en étonner , que d'arrêter une roue de moulin ! Lisez, pour plaisir, Félix-Marte d'Hircanie, qui, d'un seul revers coupa cinq géants par le milieu du corps, comme il aurait fait cinq raves, et qui , attaquant tout seul une des plus grandes armées qu'on ait jamais vues, entailla en pièces seize cent mille soldats armés depuis les pieds jusqu'à la tête. Mais que direz-vous de don Cirongilio de Thrace , qui avait tant de courage , comme vous verrez dans son histoire , qu'étant un jour sur je ne sais quelle rivière, d'où il vit sortir tout-à-coup un grand dragon de feu , il lui sauta sur le corps , et lui serra si fort la goi^ge avec les deux mains , que le dragon ne pouvant plus respirer , se plongea jusqu'au fond , sans que pour cela le brave cavalier quittât jamais prise. Et puis quand il fut là -bas, il se trouva dans un grand palais, où il y avait les plus beaux jardins du monde , et le dragon se changea en un vieillard
Yenérable , qui lui conta des choses si merveilleuses , qu'on n'en a jamais >^ de pareilles. Allez , allez , monsieur le curé , par ma foi, je ne crois pas que vous devinssiez fou de plaisir , si vous aviezju cette histoire ; et nargue pour celle de ce grand capitaine , et pour ce Garcia de Paredès!
Dorothée se tournant alors vers Cardenio :
Que dites-vous de tout ceci? lui dit-elle à demibas : croyez-vous qu'il en manque beaucoup à notre hôte, pour devenir bientôt un second don Quichotte ? Je le trouve assez avancé pour cela, répondit Cardenio , et je suis d'avis qu'on lui donne ses licences : de la manière qu'il parle, il n'y a pas un mot dans les romans qu'il ne croie comme article de foi, et je défie tous les carmes déchaussés de l'en désabuser. Mais, notre hôte, continuait cependant le curé , croyez-vous par votre foi qu'il y ait véritablement eu au monde un Cirongilio deThrace, et un Félix-Marte d'Hircanie , et tant d'autres chevaliers de cette trempe ? ne savez- vous pas que ce ne sont que des fables inventées par des gens qui ne savaient que faire, et qui n'avaient d'autre dessein que de se divertir f désabusez-vous, une fois pour toutes, et apprenez qu'il n'y a pas un seul mot de vrai de tout ce qu'on dit des chevaliers errans. A d'autres, à d'autres, monsieur le curé, répondit