PARTIE I , LIV. IV, CHAP. XXXIII
auparavant, et l'assura qu'il ne pouvait être heureux sans cela. Lothaire répondit à ce discours avec tant de modestie et de prudence , qu'Anselme avoua qu'il lui était obligé de sa discrétion ; et pour accommoder l'amitié et la bienséance , ils convinrent que Lothaire irait trois ou quatre fois la semaine manger chez Anselme : mais Lothaire ne le promit que pour contenter son ami, et il n'y alla qu'autant qu'il crut le pouvoir faire sans commettre la réputation d'Anselme , qui ne lui était pas moins chère que la sienne. Il lui disait souvent que ceux qui ont de belles femmes, ne sauraient les veiller de trop près, quelque assurés qu'ils soient de leur vertu, le monde ne manquant jamais de donner un mauvais tour aux actions les plus innocentes , pour peu qu'il ait matière de parler. Et par de semblables discours et des conseils d'un véritable ami , il tâchait de faire trouver bon à Anselme y qu'il le vît moins q;u'à l'ordinaire, et ne le voyait en effet que très-rarement.
On trouvera sans doute peu d'exemples d'une aussi sincère amitié , et je ne sais s'il y a jamais eu quelque autre que Lothaire qui ait veillé si soigneusement pour l'honneur de son ami , qu'il s'empêchât même de le voir, de crainte qu'on n'interprétât mal ses visites , et cela dans un âge où Ton fait peu de réflexions , et où le plaisir
tient lieu de tout. Cependant, Anselme ne voyait point ce fidèle ami , qu'il ne lui fît des reproches de cette manière de vie si réservée; mais Lothaire lui donnait de si bonnes excuses , qu'il ne manquait jamais de Tapaiser. Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville j Anselme j prenant Lothaire par la main , lui parla de la sorte:
Crois-tu bien , mon cher Lothaire , qu'après les grâces que le ciel m'a faites en me donnant de grands biens et de la naissance , et ce que j'estime incomparablement plus, Camille et ton amitié , je ne suis pourtant pas content, et que je n'ai guère moins d'inquiétude que si j'étais privé de tous les biens que je possède ? Je me trouve depuis quelque temps dans un sentiment étrange et bizarre dont je né saurais me défaire ; j'avoue avec confusion que ce n'est qu'une fantaisie extravagante : moi-même je m'en étonne , et m'en fais à toute heure des reproches ; mais elle s'est si bien emparée de mon esprit , que je n'en suis pas le maître; et n'ayant d'autre parti à prendre que de la satisfaire , je m'en ouvre san^ scrupule à mon ami , qui m'a fait voir toute sa vie qu'il aime ma gloire et mon repos. Ne te moque point de moi , mon cher Lothaire , quand je t'aurai dit ce que c'est ; mais plains-moi en véritable ami , et apporte quelque remède à mon