PARTIE ï, LIV. IV, CHAP. XXXIII
ce qu'on peut avoir de discrétion et de prudence , et tu me donne la dernière marque d'amitié, en me refusant; j'avoue même que je te fais une prière injuste , et qui ne peut avoir que de fâcheuses conséquences ; que si je ne suis tes conseils, je m'écarte entièrement de la raison et que je me jette en aveugle dans un précipice* Mais je suis malade, Lothaire, et d'un mal qui s'irrite incessamment ; ainsi ^ je ne puis plus guérir sans faire de remèdes. Véritablement ceux que je demande peuvent m'ôter la vie, aussi bien que me soulager; mais je meurs inévitablement si je ne les tente. Je t'ai long-temps caché mon mal dans l'espérance de le pouvoir surmonter, mais je n'ai pu m'en rendre le maître , et c'est ce déplorable état qui m'oblige de chercher du secours. Ne m'abandonne pas, mon cher ami; ne te pique point contre un homme qui ^^ perdu la raison : traite-moi du moins comme ce$ malades qui ont le goût dépravé, et qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence , je te prie , à éprouver Camille, sans faire les derniers efforts ; elle n'est pas ^séz faible pour se rendre à la première attaqiiç , et peut-^t^e que nie trouyant déjà à demi persuadé par Ja iforce de tes raisons^ cette légère épreuve' de sa vertu çt de toii, amitié guérira mon îniàgînatîon , sans qu'il soit luesoin d'en faire davantage. Une fois pour toutes ,
lOO DON QUICHOTTE.
son viens - toi , Lothaîre, que j'en suis au point de ne pouvoir guérir sans remède , et que si tu m'obliges d'employer le secours d'un autre , je publie moi-même mon extravagance, et je hasarde l'honneur que tu veux me conserver. Enfin , je te le répète , tu n'as presque rien à faire pour me rendre heureux ; car , pour peu que tu fasses d'efforts , et que tu trouves de résistance, je suis content de Camille et de toi; et tu nous mets tous trois en repos pour jamais. Au reste , ne crains rien de la part de Camille , si nous sommes obligés |de lui découvrir notre intelligence , et fie -toi en moi qu'elle ne la prendra que comme un jeu , sans en savoir mauvais grc ni à l'un ni à l'autre.
Lothaire , voyant l'obstination d'Anselme , et le danger qu'il y avait à le refuser, accepta cet étrange emploi, dans la résolution de s'y conduire si adroitement, que , sans irriter Camille, il trouvât le moyen de contenter son ami. Il n'est pas nécessaire , lui dit -il, de vous découvrira un autre ; je me charge de l'entreprise , et mon amitié ne peut plus vous refuser cette complaisance. A ces mots, Anselme l'embrassa aussi tendrement que s'il lui eût redonné la vie; et après lui avoir fait mille reniercîmens , il arrêta avec lui que , dès le jour suivant , il commencerait l'exécution de ce beau dessein, et que pour