PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII. Io
sa femme , sans sortir pour cela de la maison , de crainte qu'une trop grande affectation ne lui donnât quelque soupçon du dessein. Quelques jours se passèrent ainsi , que Lothaire ne disait rien à Camille , et faisait toujours accroire au mari qu'il lui parlait ; mais que jusque-là il n'avait pas la moindre espérance d'en pouvoir être écouté favorablement ; qu'au contraire , elle l'avait menacé de se plaindre à son mari , et de lui faire rompre tout commerce avec un ami si dangereux , si jamais il lui faisait de semblables discours. Mais Anselme n'était pas homme à s'en tenir là , et sa destinée ne le voulait pas. Camille, dit-il, a résisté à des paroles : voyons, mon cher Lothaire , si elle aura la force de tenir contre quelque chose de plus réel : je te donnerai demain deux mille écus d'ôr pour lés lui offrir , et autant pour acheter des pierreries ; il n'y a rien que les femmes aiment tant que de se voir parées , et les plus sages mêmes ; et si Camille résiste à cette épreuve , je ne t'importunerai pas davantage. J'achèverai , puisque j'ai commencé , répondit Lothaire , et suis bien assuré que je ferai des efforts inutiles.
Dès le lendemain , Anselme , qui était trop exact pour manquer à sa parole , mit entre les mains de son ami les quatre mille écus d'or, et 1« jeta par-là en de nouveaux embarras. Mais en-
lo/f BON QUICHOTTE,
fin il résolut de dire que Camille était a Tépreuve de tout ; que ses présens ne l'avaient pas plus émue que ses paroles ; et qu'après tout il craignait d'attirer sa haine à force de la persécuter. Il eût aisément réussi par-là si le pauvre Anselme eût été le maître de lui-même ; mais c'était un esprit renversé que rien ne pouvait contenter.
Un jour qu'il avait laissé Camille et Lothaire seuls , comme il avait accoutumé , il entra dans une chambre tout proche ^ et d'où il pouvait voir tout ce qui se passait. Après les avoir observés près d'une heure , il vit que pendant tout ce temps -là, Lothaire n'avait pas seulement ouvert la bouche ; ce qui lui fit croire que tout ce qu'il lui avait dit des reproches de Camille n'était qu'une défaite. Pour s'en assurer mieux , il entra dans la chambre où ils étaient , et ayant tiré Lothaire à part : Hé bien , lui dit-il , I de quelle humeur est aujourd'hui Camille ? De fort bonne humeur, répondit -il, et elle m'a parlé avec tant d'aigreur et de colère , qu'en vérité je n'ose plus lui rien dire. Ah ! Lothaire , Lothaire, s'écria Anselme, est-ce donc là ce que vous m'avez promis , et ce que je devais attendre de votre amitié ? j'ai fort bien vu que vous n'avez pas dit un mot à Camille , et je ne doute plus que vous ne m'ayez trompé en tout ce que