PARTIE I, HV. IV, CHAP. XXXIII. Io
VOUS m'en avez dit. Pourquoi m'empêchez-vous de me servir d'un autre , si vous n'avez pas envie de me satisfaire ?
Lothaire , tout honteux de se voir convaincu d'un mensonge , ne songea qu'à apaiser Anselme, au lieu d'essayer à le guérir; et il lui fit serment qu'il emploierait tous ses soins pour lui donner satisfaction. Anselme le crut, et pour lui laisser plus de liberté, il résolut d'aller passer huit jours à la campagne , et s'en fit prier par un de ses amis y afin d'avoir un prétexte qui contentât Camille. Fut - il jamais un homme plus misérable que celui - là ? il avait toutes choses à souhait , et en jouissait tranquillement , s'il n'eût luimême troublé son repos; il aimait chèrement sa femme , il en était tendrement aimé ; elle avait de la beauté , du bien et de la vertu ; et , comme s'il n'y eût pas eu de quoi le contenter , il s'amuse encore à chercher ce qui ne se trouve point dans la nature. Mais il ne vaut pas une digression , reprenons notre histoire,
L'industrieux Anselme ne manqua pas d'aller à la campagne dès le lendemain, et dit à Camille en partant , que Lothaire viendrait dîner avec elle , et prendrait soin de tout en son absence, et qu'il la priait de le traiter comme elle le traiterait lui-même. Ce fut une chose assez fâcheuse pour Camille que l'ordre de son mari:
Io6 DON QUICHOTTE.
aussi lui témoigna -t- elle modestement qu'elle ne le recevait pas sans peine. Elle lui dit qu'elle ne croyait pas qu'il fut tout- à -fait de la bienséance que Lothaire vînt si familièrement chez lui pendant qu'il n'y serait pas ; et que si c'était qu'il doutât de sa capacité à conduire seule les affaires de la maison ^ elle le priait d'en vouloir faire une fois l'expérience , et qu'il verrait qu'elle ne manquait ni de soin ni de conduite. Anselme répliqua avec autorité qu'il le souhaitait ainsi, et partit en même temps, Lothaire alla donc le lendemain voir Camille , qui le reçut avec toute l'honnêteté imaginable ; mais elle fit si bien , qu'elle ne se trouva pas un moment seule avec lui, y ayant toujours quelqu'un de ses gens dans sa chambre y et surtout Léonelle , une fille qui atait été nourrie avec elle, et qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours, Lothaire ne dit rien , quoiqu'il fût aisé d'en prendre le temps pendant que les gens de la maison mangeaient. Il est vrai que la prudente Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours avant les autres, afin d'être en état de se tenir près d'elle ; mais cette fille, qui avait bien d'autres affaires en tête , ne se souciait pas trop des ordres de sa maîtresse , et la laissait souvent seule. Lothaire ne se servit point, comme j'ai dit , de l'occasion , soit qu'il eût encore envie d'abuser son