‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 55 sur 191 · PARTIE I , LIV. IV, CHAP. XXXIII. I H · texte numérisé non relu

PARTIE I , LIV. IV, CHAP. XXXIII. I H

chacun la peut faire en particulier, et tout le monde est assez instruit qu'il est dangereux de faire tête à l'amour, et qu'on ne s'en défend que par la fuite.

Camille ayant pleinement justifié par sa faiblesse l'opinion qu'Anselme avait de toutes les femmes, fit confidence de tout à Léonelle, à qui il était difficile de le cacher, et dont même elle crut avoir besoin dans la suite^ Pour Lothaire, il ne Toulut point découvrir à Camille qu'Anselme l'avait forcé de la rechercher, et lui avait donné lui-même les moyens d'en venir à bout, de crainte qu'elle ne prît son amour pour une feinte, dont elle avait été la dupe, et que venant à se repentir de sa faiUesse, elle ne le haït encore plus qu'elle ne l'aurait aimé. Anselme, qui se réjouissait cependant à la campagne de ce que Lothaire s'était acquitté de ôa promesse, revint enfin, et, plein de spn impatiepce ordinaire, alla Toir aussitôt /ce cher ami, pour lui demander quel fruit il avait tiré de son absence.

Anselme, lui dit Lothaire en l'embrassant, tu peux te vanter d'avilir une femme incomparable, et que toates les autres doivent regarder comme l' ornement de leur sexe et le modelé dé leur conduite. Toutes mes paroles se sont perdues en l'air; elle s'est moquée de mes larmes, et mes offres n'ont fait que Tirriter. Enfin j'ai

trouve une sagesse à l'épreuve et un cœur inébranlable ; et pour le dire en un mot, Camille a encore plus de vertu que de beauté, et tu es le plus heureux de tous les hommes. Tiens , cher ami, voilà ton argent que je te rends, je n'ai point voulu m'en servir. Camille m'a bien fait connaître qu'elle a le cœur trop bon pour se rendre à des choses basses. Hé bien, Anselme, tu dois être content : jouis donc paisiblement de ta bonne fortune , sans la commettre davantage ; c'est le conseil que mon amitié te donne, et tout le fruit que je veux tirer de la complaisance que je t'ai rendue.

On ne saurait exprimer la joie que ce discours mit dans le cœur d'Anselme, qui ne pouvait cesser de se louer d'un si bon ami. Mais n'étant pas encore pleinement satisfait , il le pria de continuer ses galanteries, quand ce ne serait que pour se divertir ; qu'il pouvait s'épargner une partie des soins qu'il avait pris jusque-là, mais qu'il ne cessât pas tout-à-fait ; et comme les vers ne lui coûtaient rien, qu'il le conjurait d'en vouloir faire pour Camille sous le nom de Cloris, et que lui ferait semblant de croire que c'était pour une autre personne dont il était amoureux. Lothaire, à qui ses complaisances n'étaient plus à charge, lui promit tout ce qu'il voulut ; et Anselme étant de retour chez lui , la première chose qu'il fit

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fut de demander à Camille ce qui l'avait obligée de lui écrire en campagne. Je m'étais figurée, répondit Camille, que Lothaire me regardait en votre absence avec d'autres yeux que quand vous étiez présent; mais j'ai bien reconnu depuis que ce n'était qu'une imagination, car il me semble même qu'il évite avec soin de me voir et de demeurer seul avec moi. Au reste, je n'étais pas fâchée d'avoir un prétexte de vous faire revenir; et il me semble que vous n'aviez pas la même impatience. Anselme lui dit là-dessus qu'elle ne devait rien craindre de la part de Lothaire, parce qu'il était amoureux d'une jeune demoiselle de la ville , pour qui il faisait souvent des vers sous le nom de Cloris, et que quand cela ne serait pas , il était assuré de son amitié et de sa vertu. Cette feinte Cloris ne donna point de jalousie à Camille, Lothaire l'ayant déjà avertie qu'il dirait à Anselme qu'il était amoureux, afin de lui ôter toute sorte d'ombrage, et de pouvoir faire des vers pour elle sous un nom emprunté. Quelques jours après , ayant dîné tous trois ensemble , Anselme pria Lothaire de leur dire quelques vers de ceux qu'il faisait pour Cloris, lui disant qu'il n'en devait point faire scrupule, puisque Camille ne la connaissait pas. Quand elle la connaîtrait, répliqua Lothaire, je n'en ferais pojnt de scrupule : un amant ne fait point de tort

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