PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXUIII. log
bien que vous dites que vous estimez. Pour moi, qui vous aime véritablement et avec toute la tendresse imaginable , je ne puis plus souffrir votre absence ; et je me trouve si triste et si embarrassée, que si vous ne revenez promptement, je me retirerai chez mon père.
Car aussi bien je ne sais si celui à qui vous avez laissé le soin de votre maison , ne pense pas plus à ses affaires qu'aux vôtres. Vous êtes sage et prudent, je ne vous en dis pas davantage. »
Anselme vit bien par ce billet, que Lothaire lui avait tenu parole , et que Camille avait fait son devoir ; et ravi d'un si heureux commencement, il fit dire à sa femme qu'elle ne pensât point du tout à sortir de sa maison, et qu'il serait bientôt de retour.
Camille, qui.avait attendu toute autre chose de la part de son mari, fut bien étonnée de cetteréponse, qui la mettait encore en de nouveaux embarras. Elle ne savait si elle devait demeurer dans sa maison , où sa réputation était exposée par la liberté que Lothaire y avait, et elle n'osait l'abandonner, de crainte de déplaire à son mari. Après y avoir bien pensé, elle choisit malheureusement le pire, et résolut de demeurer, et de ne point éviter Lothaire , pour ne pas donner quelque chose à penser à ses gens ; elle se repentit même
IIO DON QUICHOTTE.
de ce qu'elle avait écrit à son mari, qui pourrait la soupçonner sur ce. billet d'avoir donné quelque occasion à Lothaîre de lui manquer de respect. Elle se crut en sûreté contre Lothaire, se trouvant assurée d'elle-même ; et elle s'imagina que c'était assez combattre sa passion que de n'y pas répondre, sans en donner avis à son mari, qu'elle craignait si fort de comniettre avec son ami , qu'elle songea même comment ellejpourrait expliquer son billet lorsqu'il viendrait à lui en demander le sujet. Dans une résolution si prudente en apparence, et en effet si périlleuse, Camille écouta le jour suivant tout ce que voulut dire Lothaîre ; et lui , pressé de sa passion et trouvant l'occasioii favorable, sut dire tant de choses, et parla avec des sentimens si passionnés et une expression si tendre, que la fermeté dé Camille commençant à s'ébranler, elle eut bien de la peine à empêcher que ses yeui ne découvrissent ce qui se passait dans son cœur: Tous ces mouvemens, qui étaient si soigneusement observés de Lothaire , redoublèrent isa passion et ses espérances ; et la liberté qu'il avait trouvée à parler, lui faisant croire que Camille n'était pas invincible, il n'oublia rien de tout ce qui la pouvait toucher, et vint enfin à bout dé la rendre aussi infidèle qu'il l'était lui-même. Voici un bçl endroit pour faire une réflexion morale ; mais