‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 105 sur 109 · PARTIE J, LIY. ra, CHAP. XXV · texte numérisé non relu

PARTIE J, LIY. ra, CHAP. XXV

sa niëce de me donner trois ânons, de quatre ou cinq qu'elle a entre ses mains. Il raconta aussi la perte du sien» et, là-dessus^ il voulut reconotmencer à se châtier ; mais le curé le consola , en ^assura^t qu'il lui ferait donner un autre ma»dement par son maître, et en papier, coriiipe c'était la coutume , parce que ceux qu'on écrivait en des tablettes ,^ n'étaient pas en bonne forme, Sancho dit que puisque cela était , il ne se souciait pas trop d'avoir perdu la lettre de Dulcinée , parce qu'il la savait presque par coeur , et qu'il la pourrait faire transcrire quand il voudrait. Dites-nous , Sancho , ce qu'il y a dedans, di^ le barbier^ et nous la transcrirons dès ce soir. Sancho s'arrêta un peu à songer aux teiv mes de la lettre ; il se gratta le derrière de la tête, pour s'en ressouvenir; il se mit sur un pied , puis sur l'autre ,, regarda quelque temps le ciel , après cela la terre ; il se mit une main sur les doigts de l'autre „ et , après avoir bien songé : Je veux crever tout-à-F heure, dit-il monsieur le curé , si le diable ne s'en mêle ; je ne Saurais me souvenir de cette chienne de lettre ^ sinoi^ qu'il y avait au commencement ; Haute çt S0U7 terraine dame. Il faut qu'il y ait souveraine j dit le barbier , et non pas souterraine ? Oui , oui , justement , vous avez raison , cria Sancho ; attendez donc , il me semble qu'il y avait ensuite :

36o DON QtnCHOTTE.

Celui qui a les membres ofTensés de la Tigueur de vos essences, embrasse les mains de Totre seigneurie, ingrate et maniable belle. Je ne sais ce qu'il disait après , de santé et de maladie y qu'il envoyait ; tant y a qu'il discourait encore quelque chose de fort bon , et puis il finissait par , Le vôtre jusqu'à la mort , le chevalier de la Triste-Figure. La bonne mémoire de Sancho donna bien du plaisir à ces messieurs , qui l'en louèrent fort , et le prièrent trois ou quatre fois de recommencer la lettre , afin qu'ils l'apprissent eux-mêmes par cœur. Il recommença donc ou trois ou quatre fois , et autant de fois dit trois quatre mille impertinences. Il ajouta à cela tout ce qu'il savait de son maître, depuis qu'ils cherchaient ensemble les aventures : mais pour lui , il se donna bien de garde de dire un seul mot de son bernement dans l'hôtellerie. Il dit encore , qu'au cas qu'il rapportât une bcMine réponse de madame Dulcinée , don Quichotte était résolu de se mettre en chemin pour s'aller vite faire empereur , ou pour le moins monarque , et qu'ils l'avaient ainsi arrêté entre eux : ce qui n'était pas une chose fort difficile à son maître , qui avait tant de force et de valeur , que cela étant fait , il devait le marier, parce qu'il serait sans doute veuf, avec une demoiselle de l'impératrice , héritière. d'un grand état en terre

ferme , sans aucune île , parce qu'il çn était déjà las.

Sancho disait cela avec tant de repos d'esprit, et si froidement, s' essuyant de temps en temps le nez et la barbe , que le curé et le barbier ne cessaient de l'admirer , tout étonnés de la dangereuse folie de don Quichotte , qui avait été assez forte pour brouiller , en si peu de temps , l'esprit de ce pauvre homme. Ils ne voulurent point perdre de temps à le désabuser, voyant qu'il n'y avait rien en tout cela qui fît tort à sa conscience, et que, tant qu'il serait plein de ces espérances ridicules, il ne songerait pas à mal faire , outre qu'ils ne furent pas fâchés de se divertir de ses extravagances. Le curé lui dit donc qu'il priât seulement Dieu pour la santé de son maître , et qu'avec un peu de temps ce n'était pas une affaire que de devenir empereur , ou pour le moins archevêque , ou quelque autre chose de semblable. Monsieur le curé , répondit Sancho , si les affaires allaient de telle sorte , que monseigneur n'eût plus envie de se faire empereur, et qu'il se mît en fantaisie d'être archevêque , dites-moi , je vous prie , ce que les archevêques errans donnent à leurs ecuyers. Ils ont accoutumé , . dit le curé , de leur donner un office de sacristain , ou quelque hér xiéfice simple , ou même une cure qui leur vaut

beaucoup de revenu, sans compter le dedans de l'église, qui se monte pour le moins autant. Mais pour cela , dit Sancho , il faudrait que Técuyer ne fût pas marié, et qu'il sût, pour le moins , répondre à la messe. Si cela est , me voila en beaux draps blancs: j'ai une femme, malheureux que je suis, et je ne sais pas seulement la première lettre de l'A, B, C. Hé, que sera-ce de moi, misérable, si mon maître se va mettre en tête de se faire archevêque ? Que cela ne vous inquiète pas, ami Sancho , dit le barbier, nous lui en parlerons , et monsieur le curé lui ordonnera , sous peine de péché , de se faire plutôt empereur qu'archevêque ; car, outre qu'il sera plus facile, cela lui viendra beaucoup mieux, parce qu'il a plus de valeur que de science. C'est ce qu'il me semble aussi ^ dit Sancho , quoiqu'à vous dire le vrai , je ne crois pas qu'il y ait rien qu'il ne sache. Pour moi, je m'en vais prier Notre Seigneur de lui donner ce qui lui sera le plus convenable , et où il trouvera mieux moyen de me donner de grandes récompenses.

Vous parlez en homme sage , dit le curé , et de cette manière vous agirez en bon chrétien. Mais ce qui presse le plus à présent, c'est de tirer votre maître de cette farouche et inutile pénitence , qui ne lui produira pas grand fruit ; et pour y penser à loisir, aussi lâen que pour diner.

car il en est bien l'heure , entrons dans Thôtellerie. Entrez -y, s'il vous plaît, vous autres messieurs , dit Sancho ; pour moi j'attendrai bien dehors , et je vous dirai tantôt pourquoi je n'y veux pas entrer; mais, je vous prie, envoyez-moi quelque chose de chaud à manger, et de l'orge pour Rossinante.

Ils entrèrent, et de là à quelque temps , le barbier lui apporta à dîner ; et retournant trouver le curé , après avoir bien consulté ensemble sur les moyens de faire réussir leur dessein , le curé dit qu'il en savait bien un infail- Uble, et tout propre pour Fhumeur de don Quichotte.

J'ai pensé, dit-il au barbier^ qu'il faut que je me déguise en demoiselle errante , et que vous vous mettiez le mieux que vous pourrez pour . me servir d'écuyer. En cet état je m'irai présenter devant don Quichotte, feignant d'être une demoiselle affligée qui cherche du secours, et je lui demanderai un don qu'il ne pourra refuser de m'accorder, é^ant chevalier errant. Je l'engagerai à venir avec moi , pour me venger d'une injure que m'a faite un chevalier discourtois et félon, le suppliant en même temps de ne point souhaiter de moi que je lève mon voile jusqu'à ce qu'il m'ait fait justice de ce mauvais chevalier. Vous êtes assuré que don Quichotte fera

tout ce qu'on voudra en le prenant de la sorte : ainsi nous le tirerons du lieu où il est, et l'emmènerons chez lui, où nous verrons à loisir s'il n'y a point de remède à sa folie.

CHAPITRES XXVI et XXVII.

Gomment le curé et le barbier Tinrent à bout de leur dessein , avec d'autres choses dignes d'être racontées.

Le barbier trouvant Tinvention du curé admirable, ils voulurent l'exécuter sur l'heure. Ils demandèrent à l'hôtesse un habit de femme, et des coiffes, dont le curé s'accommoda, laissant en gage une soutane toute neuve \ et le barbier se fit une grande barbe d'une queue de vache qui servait à l'hôte pour nétoyer son peigne. L'hôtesse leur demanda ce qu'ils voulaient faire de ces nippes; et le curé lui ayant appris en peu de mots la folie de don Quichotte, et qu'ils avaient besoin de ce déguisement pour le tirer de la montagne, l'hôte et l'hôtesse devinèrent que c'était leur hôte du sacré baume et le maître de l'écuyer berné , et racontèrent en même temps tout ce qui s'était passé dans leur maison , sans oublier ce que Sancho avait si grande envie de cacher. Enfin l'hôtesse habilla le curé, et en fit une si jolie demoiselle, qu'on ne pouvait rien voir de mieux. Elle lui mit une jupe de drap avec des bandes de velours noir de demi-pied de large, toutes découpées, et un corps de panne verte ,

garni de petites bandes de satin blanc, avec d'autres agrémens à la mode , le tout de si bonne étoffe, qu'il s'était conservé depuis le temps de la seconde reine de Gastille. Le curé ne voulut pas souffrir qu'on le coiffât en femme : il mit seulement un petit bonnet de toile piquée, dont il se servait la nuit, et le serra sur le front avec une jarretière de taffetas noir, se faisant de l'autre une espèce de masque, dont il se couvrit la barbe et le visage. Par-dessus son bonnet il mît son chapeau, qui était si grand qu'il lui pouvait sendr de parasol ; et se couvrant de son manteau, il monta sur sa mule à la manière des femmes. Le barbier étant aussi monté sur la sienne avec sa barbe de queue de vache, qui lui venait jusqu'à la ceinture , ils prirent congé de l'hôte et de Thôtesse, et de la bonne Maritorne, qui promit de dire un rosaire, quoique grande pécheresse , pour le succès d'une entreprise si chrétienne. Ils n'étaient pas encore à, cinquante pas , qu'il prit un scrupule au curé de s'être mis de la sorte. Il pensa que c'était une chose indécente à un prêtre de se déguiser en femme, quoique ce fût à bonne intention, et il dit au barbier: Mon compère, changeons d'habit, je vous prie; il vaut mieux que vous soyez la demoiselle , et que je sois l'écuyer, j'en profanerai moins ma dignité et mon caractère, à qui je dois plus qu'à

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don Quichotte; et il ajouta que sans cet échange^ il était absolument résolu de ne pas passer plus avant.

Sancho arriva justement là-dessus , et ne put s'empêcher de rire, en voyant ces agréables masques. Le barbier ne fit aucune difficulté de se déguiser en femme ; et pendant qu'il se déshabillait, le curé l'instruisant de ce qu'il devait dire à don Quichotte pour l'obliger de quitter sa pénitence, et de lui venir donner le secours qu'il lui aurait demandé, le barbier répondit qu'il n'aurait pas été embarrassé à le faire de luimême, étant assez savant dans le style de la chevalerie errante ; et il ne voulut point s'habiller qu'ils ne fussent plus proches de la montagne. Pour le curé il se mi{ la grande barbe sur l'heure, et ils commencèrent à marcher sous la conduite de Sancho, qui leur conta en chemin ce qui leur était arrivé avec un fou qu'ils avaient trouvé dans la montagne , sans rien dire pourtant de l'argent et de la valise ; car le bon honame, tout idiot qu'il était, ne laissait pas de savoir dissimuler quand il en était question.

Le jour suivant ils arrivèrent où Sancho avait semé des branches pour retrouver son chemin ; et le reconnaissant, il leur dit que c'était là l'entrée, et qu'il était temps de se déguiser, slls croyaient que cela servît pour tirer son maître

de sa pénitence ; car ils lui avaient déjà dit leîir dessein , en lui défendant de témoigner devant don Quichotte qu'il les reconnût ^ et Favertîs* sant que si par hasard il lui demandait, comme il n'y manquerait pas, s'il avait donné sa lettre à Dulcinée, il répondît qu'oui, mais qufe ne sachant pas lire, elle avait répondu de bouche, et lui mandait, sous peine d'encourir sa disgrâce, qu'il se rendît incessamment auprès d'elle, et que c'était ce qu'elle souhaitait le plus. Ils ajoutèrent qu'avec cette réponse, et ce qu'ils diraient de leur côté, ils étaient assurés de lui faire changer de vie, et qu'il se mettrait aussitôt en chemin pour s'aller faire empereur ou monarque, sans qu'il y eût à craindre qu'il pensât à vouloir être archevêque. Il sera bon, ajouta Sancho, que j'aille un peu devant chercher mon maître, lui dire la réponse de sa dame , qui aura peut-être assez de vertu pour le tirer de là, sans que vous autres messieurs preniez tant de peine ; et après qu'ils lui eurent promis d'attendre son retour, il entra par une ouverture de la montagne, laissant le curé et le barbier au bord d'un petit ruisr seau,^ où quelques arbres et des rochers faisaient une ombre fraîche et agréable, qu'ils trouvèrent d'autant plus commode, que c'était au mois d'août et environ sur les trois heures après-niidi, où dans ces lieux la chaleur est excessive.

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Pendant qu'ils étaient là tous deux à prendre le frais, ils entendirent une voix qui, sans être accompagnée d'aucun instrument, leur parut \

très-belle, et leur donna beaucoup d'admiration, ne pouvant comprendre par quel hasard il se trouvait quelqu'un qui chantât si bien dans un lieu si sauvage : car quoique les poètes fassent trouver au milieu des champs et des forêts , des bergers qui ont les plus belles voix du monde , on sait assez que ce sont des fictions , et non pas des vérités ; mais ces messieurs croiraient se faire tort, aussi bien que les peintres , s'ils n'enrichissaient tous les traits qu'ils donnent. Us furent encore plus surpris quand ils entendirent des vers qui ^'avaient rien de rustique ni qui sentît le village. Les voici :

Je vbis d'où vient enfin^le trouble de mes sens ; L'absence, le mépris , une âpre jalousie Troublent ma fantaisie ,

Et font tous les maux que je sens.

Dans cet accablement, quelle est mon espérance? Il n'est point de remède à des maux si pressans ,

Et les efforts les plus puissans

Succombent à leur violence.

C'est toi , cruel Amour, qui cfàuscà mes douleurs ! C'est toi, rigoureux sort, dont l'aveugle caprice ' Me fait tant d'injustice ; Ciel! tu consens à mes malheurs,

li faut moofir enfin dans on éUt ii triste , L« ciely le sort^ l'Amour l'ont ainsi résolu;

Ils ont un empire absolu,

Dt c'est en vain qu'on leur résiste.

■ Rien ne peut adoucir la rigueur de jdob sort : A moins d'être insensible au mal <pii me possède. Il n'est point de remède.

Que le changement ou la mort.

Mais mourir ou cbangcr, et perdre ce qu'on aim«, Oti se rendre insensible en petdant la raison , Peut-on l'appeler gtiérison , Et n'est-ce pas un mal eitréme f

La beauté du lieu, les vers, et Tagréable voix qui les chantait dans un lieu si solitaire , ne donnèrent pas peu d'admiration et de plaisir au curé et au barbier. Ils attendirent quelque temps ; et voyant que le musicien ne chantait plus , ils voulurent aller savoir de lui s'ils ne pouvaient point lui rendre quelque service ; mais comme ils se levaient , la même voix chanta les paroles suivantes : .

Pure et sainte amitié , rare présent des dieux , Qui , lasse des mortels et de leur inconstance , Ne nous laissant de toi qu'une vaine apparence , As quitté ce séjour pour retourner aux cieux.

De U , quand il te plait , tu répands à nos yeux Des douceurs de la paix une riche abondance ^ Mais une fausse image, avec ta ressemblance, Sous le Toile du. ^icn. désole tous ces lieux.

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Descends pour quelque temps, amitié sainte et pure ;

Viens détruire ici-bas la fourbe et l'impostiire ,

Qui sous ton nom sacré abusent les mortels. ^

Fais voir à découvert l'éclat de ton visage ;

Remets, avec la paix, la franchise en usage.,

Et dissipant l'erreur, rétablis tes autels. ^

Le sonnet fut suivi de sanglots et de profonds soupirs , et le curé et le barbier, touchés de compassion et de curiosité , résolurent de savoir qui était une personne si affligée. Ils n'allèrent pas loin , qu'ils découvrirent au détour d'une roche un homme de la taille et de la figurée dont Saircho Pança leur avait dépeint Cardenio, qui, les ayant aperçus , s'arrêta tout court , baissant la tête sur l'estomac , en homme qui rêve profondément, et sans lever les yeux pour les regarder. Le curé, qui était un homme charitable, et qui , aux enseignes que. lui avait données Sancho Pança , connut que c'était Cardenio , s'approcha de lui , et avec des paroles obligeantes , et en termes pressans , le pria instamment de laisser un lieu si farouche , et une vie si misérable , dans laquelle il, courait risque de perdre son âme,^ qui est le malheur de tous le plus horrible. Cardenio était pour lors dans son bon sens, et libre de ces accès furieux qui le prenaient si souvent. Mais voyant devant lui deux honime^ tout autrement vêtus que ceux qu'il avait accoui-

Sya DON QXJICHOTTE.

tumé de voir dans ces montagnes , et qui parlaient comme s'ils Teussent connu , il ne laissa pas d'être un peu surpris ; et les ayant considérés quelque temps avec attention, il leur dit enfin : Je vois bien , messieurs , qui que vous soyez, que le ciel, touché de mes malheurs, vous a envoyés dans un lieu si éloigné du commerce du monde pour me tirer de cette affreuse solitude, et m'obliger de retourner parmi les hommes; mais comme vous ne savez pas si bien que moi, que je ne sors jamais d'un péril que pour tomber dans un plus grand , vous croyez peut-être que je suis un misérable sans esprit et sans jugement , et ce ne serait pas une chose surprenante que vous eussiez cette pensée. Je m'aperçois bien moi-même que le seul souvenir de mes disgrâces me trouble souvent au point que je perds et la raison et la connaissance ; et je le reconnais surtout quand on me dit ce que j'ai fait pendant ce fâcheux accident, et qu'on m'en donne des preuves dont je ne puis douter. Mais quoi, je ne sais qu'y faire, que de me plaindre de ma mauvaise fortune , et dpnner pour excuses aux folies qu'on me reproche , la cause qui me les fait faire , et l'histoire de mes malheurs que je raconte à qui la veut entendre. Il me semble que cela me soulage un peu , parce que je suis persuade que ceux qui m'ccoutent me

trouvent plus à plaindre que coupable , et que la compassion qu'ils ont de mes disgrâces leur fait oublier mes folies. Si vous vene74 ici, messieurs, avec la même intention que beaucoup d'autres, je vous prie avant que de penser à me vouloir faire changer de vie et de demeure , de vouloir écouter le récit de mes pitoyables aventures, et vous verrez si, avec tant de sujet de m'affliger, et ne pouvant trouver de consolation avec les hommes , je n'ai pas raison de m'en éloigner. Le curé et le barbier, qui étaient bien aises d'apprendre son histoire de lui-même , Sancho ne leur en ayant dit qu'une partie , et fort confusément, le prièrent de la leur raconter ^ l'assurant qu'ils n'avaient dessein que de lui donner de la consolation, et s'ils pouvaient du soulagement.

Le triste cavalier commença son histoire presque dans les mêmes termes qu'il l'avait faite à don Quichotte , quand ils se piquèrent tous deux sur le sujet de maître Elisabeth , à cause de la trop grande exactitude de don Quichotte à garder les règles de la chevalerie. Mais Cardenio étant pour lors dans son bon sens, eut le loisir de continuer jusqu'à la fin ; et étant arrivé à l'endroit du billet que don Fernand avait trouvé dans Amadis de Gaule , il dit qu'il s'en souvenait bien , et qu'il y avait ainsi :

Sy/f DON QUIC^OTTE.

LUSCINDE A GARDENIO.

« Je découvre tous les jours en vous de nouveaux sujets de vous estimer; si vous croyez que ce sentiment-là vous soit avantageux, profitezen en honnête homme. J'^i un père qui vous connsat , et qui m'aime assez po^r ne pas s'opposer à mes desseins quand il Jes verra justes. C'est à vous à me faire voir que vo^s m'estimez autant que vous le dites, et que j'en suis persuadée. »

Ce fut là le billet qui m'obligea de demander Luscinde à son père , et qui donna si bonne opinion de son esprit et de sa sagesse à don Fernand , et lui fit prendre le dessein de renverser tous mes projets. Je dis à ce dangereux ami la réponse du père de 'Luscinde , et qu'il m'avait témoigné qu'il serait bien aise de savoir les sentimens du mien , et que ne fût lui-même qui fît cette demande , mais que je n'osais lui en parler dé crainte qu'il ne ifte l'accordât pas; non qu'il ne sût bien que Luscinde avait assez de qualités, de beauté et de vertu pour faire honneur à la meilleure maison d'Espagne, mais parce que je voyais bien qu'il ne voudrait pas que je me mariasse jusqu'à ce qu'il vît ce que le duc voulait faire pour moi. Don Femand s'offrit de parler à mon père , et de l'obliger de parler à celui de

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Luscinde. Que t'avais-je fait cruel et injuste ami ! et quand je te découvrais les secrets de mon cœur, qui t'obligeait à trahir ma confiance , et à me faire la plus noire de toutes les perfidies? Mais de qui me plains-je ? quand le ciel veut rendre -un homme malheureux , il est impossible de le prévoir, et toute la prudence du monde est inutile. Qui aurait jamais cru que don Fernand , que la qualité et le mérite pouvaient faire prétendre aux plus grands partis du royaume , qui me témoignait de Tamitié , et m'était redevable de mille services , pût former le dessein de m'enlever le seul bien qui devait faire le bonheur de ma vie ? Don Fernand , voyant que ma présence était un obstacle à ce qu'il avait projeté , pensa à se défaire a<îroitement de moi > et le même jour qu'il se chargea de parler à mon père, ayant fait exprès marché de six chevaux, il me pria d'aller demander à son frère de l'ar-: gent pour les, payer. Je, n!avais garde de pen^eir à sa trahison^ je le croyais plein d'honneur, et yét^i^ de trop :bpnn,e foi pour soupçonner uii homme que j'aimais. P'aljord qu'il m'eut (lit ce qu'il souhaitait, je m'offris de 1§ faire à l'heure même. Le soir j'allai prendra congé de Luscinde, et lui diive ce que don Fernapd m'avait promis. Elle me. répondit que je songeasse à revenir promptement, et qu'elle ne doutait pas que sitôt

que mon père aurait parle au sien , TafFaîre ne fût conclue. Je ne sais ce qu'elle sentit dans ce moment 9 mais je la vis tout en larmes , et elle se trouva si oppressée , que quelque effort qu'elle fît, elle n'en put dire davantage. Ainsi la nuit qui précéda mon départ , et qui devait être pour tous deux un temps de joie et de plaisirs , fut pour Luscinde une nuit de soupirs et de larmes. Pour moi, je demeurai plein de confusion et d'étonnement , sans pouvoir apprendre la cause de sa douleur, que j'attribuai à la tendresse qu'elle avait pour moi, et au déplaisir de me voir éloigner d'elle. Enfin je partis avec une mélancolie profonde, et rempli de frayeurs et d'imaginations, sans savoir ni ce que j'imaginais , ni ce que j'avais à craiïidre. Je rendis la lettre de don Fernand à sonç frère , qui me fit mille caresses; mais il m'ordonna de ne paraître de huit jours devant son père , parce que don Fernand le priait de lui envoyer de l'argent , sans qu'il en eût connaissance. Tout cela était un artifice de don Fernand pour retarder mon retour; car son frère ne manquait pas d'argent , et il ne tenait qu'à lui de me donner congé tout-a-l'heure. Aussi fus-je sur le point de m'en retourner sans rien faire , ne pouvant vivre si long-temps éloigné de Luscinde , ni consentir à l'absence , en l'état où je l'avais laissée. J'obéis pourtant, et la

crainte de désobliger mon père , et de faire une action que je ne pourrais excuser raisonnablement, l'emporta sur mon impatience. Quatre jours après que je fus arrivé , un homme m'apporta une lettre, que je reconnus être de Luscinde. Je l'ouvris en tremblant , et tout surpris de ce qu'elle m'envoyait un homme exprès; mais avant que de la lire, je demandai au porteur qui la lui avait donnée, et combien il avait été en chemin. Il me répondit que passant par hasard dans la rue , environ sur le midi , une dame fort belle et toute éplorée , l'avait appelé par une fenêtre , et lui avait dit avec beaucoup de précipitation : Mon ami , si vous êtes chrétien, comme il me le semble, je vous prie, au nom de Dieu, de partir tout-à-l'heure sans perdre un moment, de porter cette lettre à son adresse, et de la rendre en main propre. Cependant afin que vous soyez en état de faire ce que je vous demande , voilà ce que je tous donne. En même temps , ajouta-t-il , elle me jeta un mouchoir où je trouvai cent réaies, avec cette bague d'or et la lettre ; et après que je l'eus assurée que je ferais ce qu'elle m'ordonnait, elle ferma sa fenêtre. Me trouvant donc si bien payé par avance, et voyant que la lettre s'adressait à vous, que je connais bien, Dieu merci, et plus touché encore des laiisnes de cette belle dame que de tout le reste »

je n'ai pas youIu m'en fier à un autre , et dans seize heures j'ai fait les dix-huit lieues ^'il y a d'ici à la ville. Pendant que cet homme me parlait , j'avais une frayeur mortelle qu'il ne m'apprît quelque chose de fâcheux , et je tremblais si fort que j'avais de la peine à me soutenir. Enfin je lus la lettre de Luscinde, et voici à peu près ce qu'il y avait :

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