CHAPITRE XXV
Cjontînuatioa des finesses d'amour du galant chevalier de la Manche»
dans la montagne Noire.
Don Quichotte, nu de la ceinture en bas, comme nous Favons laissé , ayant fait toutes ses culbutes, et voyant Sancho parti , monta sur le haut d'un rocher, et là se mit à penser et à re^ penser sur une chose qu'il n'avait encore pu résoudre. Il avait de la peine à décider lequel était le meilleur, ou d'imiter Roland dans sa fureur, ou Amadi& dans ses extravagances mélancoliques ; et raisonnant en lui-même , il disait : Si Roland fut un chevalier si fort et si vaillant , comme on dit , quelle merveille y a-t-il en cela, puisqu'il était enchanté , et qu'on ne le pouvait blesser que sous la plante du pied , où il portait toujours des souliers à six semelles de fer? et néanmoins, avec tout cela, ses ruses furent inu~ tiles avec Bernard de Carpio, qui l'étouffa entre ses bras, dans la plaine de Roncevaux ; mais sans toucher à sa vaillance , examinons sa folie , car il est incontestable qu'il perdit le jugement après les marques qu'il trouva, et les nouvelles que lui apprit le berger de la débauche d'Angélique avec
Médor, jeune More à belle chevelure , et page d' Agramant. Si Roland ne douta donc point que sa dame lui eût fait une telle injure, je ne trouve pas qu'il fît si grand*chose en devenant fou , et cela ne me parlât pas fort difficile à faire. Mais moi , comment puis-je l'imiter valablement dans ses folies, si je n'en ai pas même sujet? car je ferai bien serment que madame Dulcinée du Toboso n'a jamais vu de More en toute sa vie , et qu'elle est encore toute telle que sa mère l'a mise au monde : par conséquent je lui ferais un outrage manifeste en me rendant fou du genre de folie de Roland le furieux. Je vois d'un autre côté, qu'Amadis de Gaule, sans perdre l'esprit, et sans faire de folies d'éclat , a acquis autant de réputation que lui en amour ; car, suivant son histoire , il n'eut d'autre raison de faire ce qu'il fit que de se voir méprisé d'Oriane, qui lui avait défendu de paraître devant elle jusqu'à ce qu'elle le rappelât.
Ce fut là le vérital^le et unique sujet qu'il eut de se retirer sur la roche Pauvre avec un ermite, où il versa des larmes en abondance , jusqu'à ce que le ciel eût pitié de lui , et lui envoyât du secours au plus fort de son afiUction et de son âpre pénitence. Et cela étant vrai, comme je sais qu'il est , pourquoi me donné^je la peine de courir ainsi nu , de m'en prendre à ces arbres
qui ne m'ont fait aucun mal, et de troubler Teau de ces ruisseaux dont j'aurai bien affaire? Vive, vive la mémoire d'Amadis! qu'il soit imi-^ té de don Quichotte de la Manche en tout ce qu'il pourra, et qu'on dise de celui-ci ce qu'on dit de l'autre t que s'il n'a pas achevé de grandes choses, il mourait d'envie de les entreprendre ; car au reste si je ne suis pas méprisé et rebuté de Dulcinée , ne suffit-il pas que je sois absent d'elle ? Courage donc , mettons la main à l'œuvre; revenez dans ma mémoire, admirables ac^ tions d' Amadis , et inspirez-moi par où je dois commencer à l'imiter. Mais je me souviens bien que la prière faisait la plus grande partie de ses occupations. Il en faut faire autant , ajouta- t-il , et l'imiter en tout et partout, puisque je suis l'Amadis de ce siècle , comme il a été celui du sien. Ce qui faisait de la peine à notre pénitent, c'est qu'il n'y avait point là d'ermite auprès de qui il pût trouver consolation. Cependant il s'entretenait de ses pensées, se promenant dans le pré , écrivant sur le sable et sur Técorce des arbres des vers accommodés au triste état de sa vie, et à la louange de Dulcinée ; mais par malheur on n'en put trouver d'entiers , et qui se pussent bien lire , que ceux qui suivent :
Beaux arbres qui portes vos tètes 'dans les cieux , Et retires chez tous cent familles errantes ,
VooB , qae mille couleurs ornent à qui mieux mieux ,
Aimables fleurs, herbes et plantes.
Si mon séjour ici n'est point trop ennuyeux, écoutes d'un amant les plaintes aflQigeantes.
Ne TOQS lasses pas d'écouter :
Je sois venu ici tout exprès pour chanter De mes horribles maux la triste destinée.
Yons aures en revanche abondamment de l'eau ; Car don Quichotte ici va pleurer comme un Teau ,
De l'absence de Dulcinée Du Toboso.
Voici le lieu choisi par un fidèle amant :
Des plus loyaux amans le plus parfait modèle.
Qui pour plaindre à toute heure un inconnu tourment,
Se cache des yeux de sa belle « Et la fuit sans saToir ni pourquoi ni comment , Si ce n'est qu'il est fou par un excès de sèle.
L'amour, ce dangereux matois , Le brûle à petit feu par-dessns son harnois , Et le fait enrager comme une âme damnée :
Ne sachant plus que faire en un si grand ennm , Don Quichotte crie et pleure à remplir un mui ,
De l'absence de Dulcinée Du Toboso.
Fendant ^e pour la gloire il fait un grand effort. Au ti'aTers des rocher», cherchant des ayentures , Jl maudit mille fois son ridicule sort ,
Ne trouTant que des pierres dpres , Des ronces, des buissons qui le piquent bien fort. Et sans loi faire honneur lai font mille blessures.
L'amour le frappe à tour de bras, Non pas de sou bandeau , car il ne flatte pas : Mais d'une corde d'arc qui n'est pas étrennée « Il frappe par la tête, il émeut son cervcati^ Et don Quichotte alors verse de pleurs un sceau ,
De l'absence de Dulcinée Du Toboso.
Ces vers firent bien rire ceux qui les iure);it , mais surtout l'addition du Toboso leur parut fort plaisante; car ils s'imaginèrent que don Quichotte , en faisant ces vers , s'était figura qu'on ne les entendrait pas , s'il oubliait de ^et* tre du Toboso après Dulcinée ; ce qui était trai , à ce qu'il a avoué depuis, IJ avait fait encore quantité d'autres vers, comme je l'ai déjà dit, mais on n'en put jamais bien lire que les trois stances* C'était là une des occupations de notre amoureux chevalier dans sa solitude, comme aussi de soupirer et d'appeler les faunes et les sylvains de ces bois , les nymphes des ruisseaux et des fontaines avec la dolente Écho, les conjurant tous de l'écouter, de lui répondre et de lui donner de la consolation. Après il cherchait des herbes pour se nourrir,. attendant avec impatience le retour de son écuyèr, qui revint au bout de trois jours ; et pour peu qu'il eût tardé davantage, il aurait trouvé le chevalier de ia Triste -Figure si défiguré, qu'il l'aurait regardé
plus de trois fois sans le reconnaître. Laissons notre hëros soupirer et faire des vers à son aise , pour voir ce que fit Sancho dans son ambassade.
A la sortie de la montagne , il prit le chemin du Toboso , et le jour suivant il se trouva sur le midi près rhôtellerie où lui était arrivée la disgrâce de la berne. Il ne l'eut pas plutôt reconnue , qu'il sentit certain frisson , et s'imaginant se voir encore une fois en l'air, il était tenté de passer outre , quoiqu'il fût heure de dîner, et que le pauvre écuyer n'eût rien mangé il y avait déjà long-temps. Cependant la nécessité le pressant, il avança jusqu'auprès de l'hôtellerie; et comme il doutait encore s'il entrerait ou non, il en sortit deux hommes qui crurent le connsatre , et l'un dit à l'autre : Monsieur le curé , n'est-ce pas là Sancho Pança , celui que la gouvernante dit que notre aventurier a emmené pour lui servir d'écuyer? C'est lui-même, répondit le curé , et voilà le cheval de don Quichotte. C'était justement le curé et le Iwirbier de de son village , ceux qui avaient fait la recherche et le procès de ses livres. Quand ils eurent achevé de reconnaître le cheval et le cavalier, ils s'en approchèrent ; et le curé appelant Sancho ]^ar son nom , lui demanda où il avait laissé don Quichotte. Sancho les reconnut aussitôt, et se
résolut de cacher le lieu et l'état où il avait laisse son maître. Messieurs, dit-il, mon maître est occupé en certain endroit , dans une affaire de grande importance , que je n'oserais dire quand il irait de ma vie. Non , non , Sancho Pança , mon ami, dit le barbier, on ne se défait pas si aisément de nous ; si vous ne nous dites où vous avez laissé le seigneur don Quichotte, nous croirons que vous l'avez tué pour lui voler son cheval, En un mot,, dites-nous où est votre maître , ou vous résolvez à venir en prison. Messieurs , messieurs, dit Sancho, il ne faut point tant de menaces : je ne suis point homme qui tue , ni qui vole ; je suis chrétien. Mon maître est au fond de la montagne , où il fait pénitence tant qu'il peut; et sans s'arrêter, il leur dit tout de suite en quel état il l'avait laissé , et les aventures qui lui étaient arrivées; et que pour lui , il allait de sa part porter une lettre à madame Dulcinée du Toboso, fille de Laurent Corchuelo, dont il était éperduement ampureui^.
Le curé et le barbier furent tout étonnés de ce que leur dit Sancho , et bien qu'ils sussent asr sez la folie de don Quichotte , ils ne cessaient d'admirer qu'il y ajoutât tous les jours de nouvelles extravagances. Ils demandèrent à voir la lettre que don Quichotte écrivait à Dulcinée ; à quoi Sancho répondit qu'elle était écrite dans
35s DON QUICHOTTE.
des tablettes, et qu'il avait ordre de son maatre de la faire transcrire sur de beau papier au premier village qu'il rencontrerait. Et , sur ce que le curé lui promit de la transcrire lui-même en beaux caractères , il mit la main dans son sein pour chercher les tablettes ; mais il n'avait garde de les y trouver : il avait oublié de les prendre, ou , sans y penser , don Quichotte les avait retenues. Quand Sancho vit qu'il les cherchait inutilement où il croyait les avoir mises , il lui prit une sueur froide, comme s'il eût été prêt de rendre l'âme. 11 chercha encore deux ou trois fois , il visita tous ses habits , il regarda cent fois Autour de lui » et ^ voyant enfin que c'était sans espérance ^ il se porta les deux mains à la barbe , et s'en arracha la moitié , et , tout d'un temps, il se donna cinq ou six coups de poing dans le nez et dans les dents » et se mit tout en sang.
Le curé et le barbier , qui n'avaient pu être assez prompts pour Tempêcher , lui demandèrent ce qu'il avait pour se traiter de la sorte. Ce que j'ai ! répondit Sancho ; je viens de perilre dans un instant, et d'une main à l'autre, trois ânons, dont le moindre valait une métairie. Gomment cela ? dit le barbier. J'ai perdu , répondit Sancho , les tablettes où était la lettre pour madame Dulcinée , et une lettre de change , signée de tnon maître y par laquelle il mande à