PARTIE I , UV. I , CHAP. I
point d'entêtement y qu'on dit qu'il vendit plusieurs pièces de terre pour acheter des romans, et fit si bien qu'il en remplit sa maison. De cette grande quantité de livres , il n'y en avait point qui fût si à son goût que les ouvrages du célèbre FeUcian de Syhcu II était enchanté de la pureté de son style ^ et tous ses galimatias embrouillés lui paraissaient des merveilles : surtout il ne pouvait se lasser de lire et d'admirer ses lettre^ galantes et amoureuses, dont voici un des ^lus beaux endroits*: « La raison de la déraison que vous faites à ma raison , afiaiblit si fort ma rai^ son, que ce n'est pas sans raison que je me plains de votre beauté. » Et cet autre endroit incomparable, où il dit : « Les hauts eieux, qui de votre divinité divinement avec les étoiles vous fortifient, et vous font mériter le mérite que mérite votre grandeur. » Parmi ces beaux raisonnemens notre pauvre gentilhomme perdait insensiblement la raison^ et il se donnait la torture pour en trouver le sens, le« admirant d'autant plus (pi'U n'y pouvait rien comprendre. Il ne s'accommodait pas des blessures que don Bélianis faisait et recevait , s'imaginant que quelque excellens que pussent être les chirurgiens qui les pansaient , il ne se pouvait^ qu'il en restât d'étranges cicatrices. Cependant il estimait fort l'auteur de ce roman, et il fut plusieurs fois
tente d'achever son livre, qui était demeuré imparfait sur le récit d'une admirable aventure. Il l'aurait fait sans doute', et. même avec succès, s'il n'avait point eu d'autres fantaisies dans la tête. Il avait souvent des disputes avec le curé de son village, homme de lettres, et gradué à Ciguence, sur la préférence entre Palmeria d'Olive et Amadis de Gaule ; mais maître Nicolas, barbier du même village, soutenait que nul chevalier n'approchait de celui du Soleil, et que s'il y. en avait qui pût entrer en comparaison avec lui, ce ne pouvait être que don Galaor, frère d' Amadis, qui était un homme accompli en toutes choses, et non pas un pleureux et un délicat comme Amadis, à qui au reste il ne cédait çn rien en fait de chevalerie. En un. mot, notre gentilhomme s'acharna si fort à sa lecture, qu'il y passait les jours et les nuits ; de sorte qu'à force de lire , et de ne point dormir, il se dessécha le cerveau à tel point qu'il en. perdit le jugement. Il se remplit l'imagination de toutes les fadaises qu'il avait lues , et on peut dire que ce n'était plus qu'un magasin d'enchantemens, de querelles , de défis , de combats , de batailles , de blessures, d'amours, de plaintes amoureuses, de tourmens, de souffrances, et d'impertinences semblables. Il s'imprima encore si bien dans l'esprit tout ce qu'il avait lu dans ces romans.