PARTIE I , LIV. I , CHAP. IJI. ar
citant le5 veuves, abusant de jeunes filles, dupant les niais, en un mot, signalant son nom presque dans tous les .tribunaux d'Espagne , et qu'enfin il s'était retiré dans ce château , où il vivait de son revenu et de celui des autres , recevant tous les chevaliers errans , de quelque qualité et condition qu'ils fussent, par la seule affection qu'il leur portait, et pour partager avec eux ce qu'il avait de bien, en récompense de celui qu'ils faisaient dans le monde. Il ajouta qu'il n'avait point de chapelle dans son château, pour y faire la veille des armes , parce qu'il Tavait fait abattre à dessein d'en bâtir une plus belle ; mais qu'il savait bien qu'en cas de nécessité on veillait où l'on voulait, et qu'il le pouvait faire cette nuit dans une cour du château , qui était comme faite exprès ; que le matin on achèverait la cérémonie , en sorte que dans cinq ou six heures il pourrait s'assurer d'être aussi chevalier que chevalier qu'il y eût au monde. Portez-vous de l'argent? ajouta-t-il.
De l'argent! dit don Quichotte, pas un sou; et je n'ai jamais lu en aucune histoire de chevalier errant, qu'un seul eii ait porté. C'est en quoi vous vous trompez, dît l'hôte; car si Ton n'en trouve rien dans les livres , c'est que les auteurs ont cru que cela s'en allait s'en dire , et qu'on ne s'ilnaginerait jamais que des chevaliers.
a4 î>ON QUICHOTTE.
errans eussent pu manquer à une chose aussi nécessaire que celle d'avoir de l'argent et des chemises à changer. Ainsi, ne doutez pas que tant de chevaliers errans, dont les livres sont pleins , n'eussent toujours la bourse bien garnie en cas de besoin , et qu'il ne portassent aussi du linge et une boîte pleine d'onguent pour les blessures ; car se trouvant en des combats terribles au milieu des bois et des déserts , vous jugez bien qu'ils n'avaient pas toujours à point nommé des chirurgiens pour les panser, et ils seraient pourris mille fois avant qu'il en passât un, à moins que d'avoir quelque sage enchanteur pour ami, qui leur envoyât dans une nue quelque demoiselle ou quelque nain, avec une fiole pleine d'une eau de telle vertu , qu'en en mettant seulement une goutte sur le bout de la langue , ils se trouveraient aussi sains et aussi frais que s'ils n'eussent pas eu le moindre mal. Mais parce que cela n'était pas sûr, ils ne manquaient jamais d'ordonner à leurs écuyers de se pourvoir d'argent , et d'autres choses nécessaires, comme d'onguent et de charpie ; et s'il arrivait même qu'un chevalier n'eût point d'écuyer, ce qui était pourtant bien rare , il portait luimême cette provision dans quelque bougette , si proprement accommodée sur la croupe du cheval, qu'elle ne paraissait presque pas; car, à