‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 24 sur 109 · PARTIE I , LIV. I , CHAP. Ul · texte numérisé non relu

PARTIE I , LIV. I , CHAP. Ul

muletier, qu'il retendit à ses pieds, et en si mauvais état , qu'il ne lui en fallait qu'autant pour n'en pas revenir. Ce premier exploit étant achevé , don Quichotte ramassa ses armes , les remit sur l'auge , et recommença à se promener comme auparavant.

A quelque temps de là un autre muletier, qui ne savait point ce qui s'était passé , parce que le premier était encore à terre tout étourdi, s'en vint aussi dans le dessein d'abreuver ses mulets ; et comme il prenait les armes pour débarrasser l'auge , don Quichotte , sans rien dire et sans implorer la faveur de personne , ôta une seconde fois son écu , une seconde fois prit sa lance à deux mains , et en déchargea trois ou * quatre coups sur la tête du second muletier, et la lui ouvrit en trois ou quatre endroits. Au bruit qui se fit , et aux cris du blessé , tous les gens de rhôtellerie accoururent; et don Quichotte les voyant venir, embrassa son écu , et mettant Fépée à la main : Dame de la beauté , cria-t-il , force et vigueur de mon cœur, il est temps maintenant que vous tourniez les yeux de votre grandeur sur le chevalier, votre esclave , dans cette grande et terrible aventure. Après cette invocation, il se sentit tant de courage et tant de force , que tous lies muletiers du monde ne l'auraient pas fait reculer d'un pas. Cependant les

compagnons des blessés ne purent voir leurs camarades en si mauvais état sans en tirer vengeance : ils lancèrent sur don Quichotte une nuée de pierres , dont il se gardait le mieux qu'il pouvait avec son écu ^ sans s'éloigner jamais de l'auge , pour ne pas désemparer les armes. L'hôte, de son côté , criait de toute sa force qu'on le laissât : qu'il les avait bien avertis qu'il était fou, et que , comme tel , il en sortirait toujours quitte , quand il auîait tué tous les muletiers d'Espagne.. Mais notre héros criait encore plus fort que tout le reste , les traitant tous de lâches et de traîtres, et le seigneur du château de méchant et de perfide , puisqu'il souffirait qu'on maltraitât ainsi les chevaliers errans. Et je vous ferais bien voir, disait-il , que vous n'êtes qu'un perfide , si j'avais reçu l'ordre de chevalerie. Pour vous autres, ajoutait-il^ vous êtes de lâches canailles , dont je ne fais nul cas : tirez, traîtres, approchez, faites 4;ous vos efforts, vous verrez quel paiement vous en recevrez , et le châtiment que je ferai de votre insolence. Il disait cela avec tant de fierté et de résolution , qu'il donnait de la terreur à tous ceux qui l'attaquaient , si bien que la crainte des muletiers et les cris de Thôte firent cesser la grêle des pierres; et don Quichotte, laissant emporter les blessés , retourna à la veille des armes avec au-

tant de sang-froid que s'il ne lui fût rien arrivé. L'hôte ayant fait ses réflexions sur les plaisanteries de don Quichotte , le jeu hii parut un peu trop fort , et pour s'en délivrer, il résolut de lui donner promptement ce maudit ordre de chevalerie. Ainsi après s'être excusé de l'insolence de ces rustres , dont il n'avait rien su , et qui étaient si hien châtiés de leur audace , il lui dit qu'il n'y avait point de chapelle dans son château , comme il le lui avait déjà fait entendre , et qu'aussi était-ce une chose inutile pour ce qui restait à faire : qu'en fait d'armer un chevalier, toute la cérémonie consistait en l'accolade et au coup ou application de l'épée sur le dos , au moins selon qu'il se souvenait de l'avoir lu dans le cérémonial de l'ordre , et que cela se pouvait aussi hien faire au milieu d'un champ qu'ailleurs; qu'au reste il avait accompli tout ce qui regarde la veille des armes , où deux heures suffisent^ et qu'il y en avait mis plus de quatre. Don Quichotte , qui était affamé de cet ordre, se laissa aisément persuader, et répondit au châtelain qu'il était prêt d'ohéir, et qu'il le priait d'achever promptement , parce que s'il se voyait une fois chevalier, et qu'on l'attaquât comme on avait fait , il ne croyait pas laisser un homme en vie dans ce château, hors ceux qu'il hti commanderait d'épargner. L'hôte^ en homme

3o DON QUICHOTTE.

avfeé alla tout-à-rheure quérir le livre où il marquait la paille et Forge qu'il donnait aux muletiers , et avec les deux demoiselles dont j'ai parlé , et un petit garçoù qui portait un bout de chandelle , il vint aussitôt retrouver don Quichotte, et le fit mettre à genoux. Puis lisant dans son livre , comme s'il eût dit quelque oraison , il haussa la miain au milieu de sa lecture , et lui en donna un grand coup sur le cou , qui lui fit baisser la tête, et du plat de Tépee un autre de même mesure sur le dos , marmottant toujours quelque chose entre ses dents. Cela étant fait, il dit à Tune des demoiselles de cçindre répée au chevalier; ce qu'elle fit de fort bonne grâce , et toujours sur le point d'éclater de rire à chaque endroit de la cérémonie, si les proues* ses que venait de faire notre chevalier n'eussent déjà fait voir qu'il n'entendait pas raillerie ; et ceignant l'épée , l'agréable demoiselle lui dit : Dieu vous donne fortune dans les combats, très* aventureux chevalier; et il la pria de lui apprendre son nom, afin qu'il sût à qui il avait l'obligation d'une si grande faveur, et qu'il pût partager avec elle la gloire qu'il acquerrait par la valeur de son bras. La belle ( répondit fort humblement qu'elle s'appelait Toloza , qu'elle était fille d'un ravaudeur de Tolède , et qu'elle travaillait dajis la boutique de Sancho Bienaya^

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