PARTIE I, LIV. I, CHAP, V
prendre aux folies que disait don Quichotte. Celui-ci de son côté n'était pas moins embarrassé ; il était si moulu , qu'il ne pouvait même se tenir sur ce pacifique animal, et de temps en temps il poussait de grands soupirs qui allaient .jusqu'au ciel , ce qui obligea encore une fois le laboureur de lui demander quel mal il sentait. Mais on eut dit que le diable s'en mêlait, et qu'il prenait plaisir à ramener dans la mémoire de don Quichotte tous les contes qui avaient quelque rapport avec l'état où il était. En cet endroit il oublia Baudouin ; mais pour se ressouvenir du more Abindarrès, quand Rodrigue de Narvaès, gouverneur d' Antequerre , le prit et l'emmena prisonnier; de sorte que le laboureur lui ayant redemandé comme il se trouvait , et ce qu'il sentait, il répondit, parole pour parole, ce que r Abencerrage prisonnier répond à don Rodrigue dans la Diane de Montemajor, s'appliquant si bien tout cela , que le laboureur se donnait au diable de voir entasser tant d'extravagances ; et par-là achevant enfin de connaître que le bon gentilhomme était devenu fou , il se hâta d'arriver au village pour racourcir l'ennui que lui donnait cette longue harangue. Mais don Quichotte ne l'eut pas finie, qu'il continua de la sorte : Il faut que vous sachiez, seigneur don Rodrigue de Narvaès , que cette belle Xarife ,
dont je viens de tous parler, est présentement rincomparable Dulcinée du Toboso, pour qui j'ai fait, je fais, et ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu'on ait jamais vus, qu'on voie de nos jours et qu'on puisse voir à Tavenir. Eh , monsieur, répondit le laboureur, je ne fus jamais Rodrigue de Narvaès, ni le marquis de Mantoue : je suis Pierre Alonzo , votre voisin , et vous n'êtes ni Baudouin , ni Âbindarrès , mais un brave gentilhomme, le seigneur Quîchada.
Je sais qui je suis, répliqua don Quichotte, et sais fort bien, que je puis être non-seulement ceux que j'ai dit , maàs encore les douze pairs de France, et tout-à-la fois les neufs preux, puisque toutes leurs grandes actions jointes ensemble ne sauraient égaler les miennes. Ces discours et d'autres de même nature les menèrent jusqu'au village , où ils arrivèrent comme le jour allait finir ; mais le laboureur qui ne voulait pas qu'on vît notre gentilhomme si mal monté , attendit quelque temps , et quand la nuit fut venue , il mena don Quichotte à sa maison , où tout était en grand trouble de l'absence du maître. Le curé et le barbier , ses bons amis , y étaient, et la servante leur disait : Hé bien! monsieur le licencié Pero Pérès , c'était le nom du curé , que dites-vous de notre maître? Il y a six jours que nous ne Favons vu , ni lui ni son cheval , et