‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 30 sur 109 · PARTIE I, LIV. I, CHAP. V · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. I, CHAP. V

il faut qu'il ait emporté son écu , sa lance et ses armes , car nous ne les trouvons point. Malheureuse que je suis! regardez bien ce que je vous dit : je ne suis pas née pour mourir , si les maudits livres de chevalerie qu'il lit d'ordinaire avec tant d'affection , ne lui ont brouillé la cervelle. Je me souviens fort bien de lui avoir ouï dire souvent qu'il se voulait faire chevalier errant, et aller chercher les aventures par le monde ; que Satan et Barrabas puissent emporter tous les livres qui ont ainsi gâté la meilleure tête qui fût dans toute la Manche. La nièce en disait autant de son côté, et encore davantage, et s'adressant à maître Nicolas , qui était le barbier : Il faut que vous sachiez, disaitrelle, qu'il est souvent arrivé à mon oncle de passer deux jours et deux nuits de suite à lire ces dangereux livres^ et qu'au bout de ce temps-là , tout transporté , il jetait son livre , et mettant l'épée à la main , escrimait à grands coups contre les murailles, et quand il était bien las , il disait qu'il avait tué quatre géans plus grands que des tours, et la sueur que l'agitation lui faisait ruisseler de tout le corps était, disait -il, le sang des blessures qu'il avait reçues dans le combat Là-dessus il buvait une grande tasse d'eau froide, disant que c'était une liqueur précieuse que lui avait apportée le sage Esquife ^ un grand enchanteur de ses amis. Hélas! je n'osais dire cela , de peur qu'on

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ne crût que mon oncle avait perdu Fesprît ^ et c'est proprement moi qui suis la cause de son malheur, pour ne vous en avoir pas donné avis. Vous y auriez remédié avant que le mal eût été plus grand , et tous ces excommuniés de livres auraient été brûlés comme autant d'hérétiques. Ah! je jure , dit le curé , que la journée de demain ne passera point qu'on ne les condamne au feu, et qu'on n'en fasse un exemple : ils ont perdu le meilleur, de mes amis ; mais je leut* promets qu'ils ne feront jamais de mal à personne. Tout cela se disait si haut, que don Quichotte et le laboureur qui arrivaient dans ce temps -la, l'entendirent , et le paysan , ne doutant plus dç ce qu'il avait soupçonné , se mit à crier à pleine tête : Messieurs , faites ouvrir la porte au marquis de Mantoue et au seigneur Baudouin , qui rendent fort blessé, et au valeureux don Rodrigue de Narvaès, gouverneur d'Antequerre, qui amène le more Abindarrès prisonnier. A ces paroles, on ouvrit la porte, et le curé et le barbier .reconnaissant leur bon ami, la nièce son bon oncle, la servante son bon maître, coururent tous à lui pour l'embrasser. Arrêtez - vous , dit froidement don Quichotte , qui n'avait encore pu descendre de son âne ; je suis fort blessé par la faute de mon cheval. Qu'on me porte au lit, et s*il se peut qu'on fasse venir la sage Urgande pour panser mes blessures. Eh bien ! s'écria la

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