PARTIE I, LIV. 1, ^GHAP. VI
son étrange naissance et ses incroyables aventures; la rudesse et la pauvreté de son style ne méritent pas un meilleur trait^naetît. Voi<i le Cheçalier Pladr , continua le . barbier. C'est un vieux bouquin, dit le curé, qui ne contient pas la moindre chose qui mérite qu'on lui fasse grâce : à la cour, madame la gouvernante, et qu'il n'en soit jamais parlé ; et n'oubliez pas celui-ci , qui s'appelle le CheçaUer de la Craia>. Un nom si saint mériterait qu'on lui fît grâce, et devrait couvrir son impertinence; mais le livre est si mauvais , qu'il né vaut pas la peine ^jîi'on l'épargne. Le barbier prenant un) autre livre : Voici , dit-il , le Miroir de la Cheçalerie ; j'ai l'honneur de le reconnaître , dit le curé. Nous trouverons là seigneur Renaud de Montauban avec ses bons amis , tous gens de bien et grands voleurs , les douze pairs dfe France , et le fidèle historien l'archevêque Turpin. Si j'en suis cru , on ne condamnera ces messieurs qu'à un bannissement perpétuel , parce que leur histoire a quelque chose de l'invention du Boyardo, d'où le chaste Arioste a aussi tiré la sienne. Pour cet Arioste , si je le rencontre , et qu'il parle une autre langue que la sienne, qu'il ne s'attende pas que je lui pardonne. Véritablement je le respecte en sa langue, et j'aurai toujours beaucoup de considération pour lui. Je l'ai en italien , dit le ,
barbier/ mais je ne rentends point. Tant mieux pour vous ; consolez-vous, reprit le curé, vous fX*Y perdez pas^and^chose, et nous serions trèsobligés.àson traducteur s'il s'était épargné lapei* ne de l'apporter en Stagne , et de le mettre en notre langue; outre qu'à dire le vrai, il lui a bien ôté de son prix; et c'est ce qui arrivera de tous les livres de vers que l'on traduira, auxquels jamais on ne peut conserver les premières grâces et le caractère naturel , quelque soin et quelque habileté qu'on y apporte. Pour celuî-ci donc et tous les autres qui parlent des a0airçs de France, je suis d'avis qu'on les garde en lieu sûr, jusqu'à ce qu'avec un peu plus de loisir, nous ayons avisé ce que nous en devons faire. J'en excepte pourtant un certain Bernard de Carpio , et un autre appelé Ronceçauçc ; et s'ils tombent entre mes mains , ils seront bientôt livrés au Inras séculier de la gouvernante. Le barbier demeura d'accord de tout sur la foi de son curé , qu'il connaissait homme de bien , et si ami de la vérité , que rien au monde n'était capable de lui faire dire le contraire ; et en ouvrant deux autres livres, il vit dans l'un Palmerin d'Olwe, et dans l'autre Palmerin d'Angleterre. Pour le premier, dit le curé , qu'on le brûle et qu'on en jette les cendres au vent ; mais conservons Pcdmerin d'Angleterre 9 conmie une chose unique , et faisons-
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lui faire une cassette aussi précieuse que celle que trouva Alexandre dans les dépouilles de Darius , et qu'il consacra aux œuvres d'Homère. Ce livre -ci , mon compère , est considérable pour deux choses : Tune , qu'il est excellent de lui-même, et.rautre, qu'on le croit composé par un savant roi de Portugal. Toutes les aventures du château de Beauregard sont fort bien imaginées et pleines d'art ; le style en est aisé et pur, et l'auteur a pris grand soin de garder la bienséance en toutes choses , et de bien coud^p- Ter les. caractères : ainsi, maître Nicolas, sauf votre meilleur avis, celui-ci et Amadis de Gaule seront exempts du feu. Poyr tout le reste, sans en faire d'autre eiuimen, qu'il périsse, et qu'on n'en sauve pas même la mémoire. Non pas, s'il vous plaît, seigneur compère, répliqua le barbier, car voici le fameux don Belianis* Celui-là, dit le curé, avec les deux, trois et quatrième parties auraient besoin de rhubarbe pour purger cette épouvantable bile qui l'agite incessamment; il en faut aussi retrancher le ChâtecoÀ de la Renommée et quantité , d'autres iinpertinences ; après cela qn lui peut donner quelque répit, et selon qu'il se sera corrigé, on lui fera grâce ou justice. Cependant, mon. coinpère, gar* dez-le chez vous, et ne souffrez pas que personne le lise. Je vous en réponds, dit le barbier, et sans
se fatiguer daTantage à examiner le reste des livres, il dit à la gouyemante de prendre tous les grands, et de les jeter dans la cour.
Celle-ci, qui aurait .brûlé tous les livres du monde pour une chemise neuve , ne se le fit pas dire deux fois , et en prit pour le moins sept ou huit qu'elle fit voler par la fenêtre ; mais elle en avait tant embrasse , qu^il en tomba un aux pieds du barbier , qui lui donna de la curiosité , et en rouvrant, il vit au titre : Histoire du fameux Tyranrle^Blanc. Gomment! s'écria le curé, vous avez là le chevalier Tyran-le-Blanc ? Donnez-lemoi , maître Nicolas , je vous en prie ; c'est un trésor que vous avez trouvé : c'est le contre-poi-*' son du chagrin ; c'est là que nous verrons le vail^ lant chevalier don Kirié-Eléison de Montauban , et Thomas de Montauban , son frère , avec le chevalier Fonseque ; le combat du valeureux Detriante contre le dogue , les ruses de la demoiselle Plaisir de ma vie; les amours et les tromperies de la veuve Tranquille , et l'impératrice amoureuse de son écuyer. Je ne vous mens pas, mon compère, voici le meilleur livre du du monde, pour le style , et le plus naturel : ici, les chevaliers mangent et dorment ; ils meurent dans leurs lits , et font testament avant que de mourir, et mille autres choses utiles et nécessaires, dont les autres livres ne disent pas le