PARTIE I, UV. I, CHAP. VI
moindre mot. Mais avec cela , il n'y eût pas eu, grand mal d'envoyer Fauteur passer le reste de ses jours aux galères, pour avoir dit tant de sot-tises de propos délibéré. Emportez-le chez vous, compère , et le lisez : vous verrez si tout ce que je vous en dis n'est pas vrai.
Je le veux bieu , dit le barbier ; mais que ferons^nous de tous ces petits livres qui restent? Apparemment , dit le curé , ce ne seraient pas des livres de chevalerie ; il faut que ce soient des poètes. Et en en ouvrant un , il trouva que c'était la Diane de Montemajor. Pour ceux-ci , continua-t-il , croyant que tous les autres étaient de même genre , ils ne méritent pas le feu, parce qu'ils ne feront jamais les désordres que font les livres de chevalerie ; ils ne s'écartent point des règles du bon sens , et personne n'y court risque de le perdre. Hélas! monsieur le curé, s'écria la nièce , vous pouvez bien les condamner comme les autres, car si mon oncle fait tant que de guérir de sa frénésie de chevalier errant , il ne faut qu'un malheur qu'il lui prenne envie de se faire berger, et de courir par les bois et les prés, chantant, et jouant du flageolet, ce qui serait bien pis que de devenir peut-être poète ; car , à ce qu'on dit, c'est de toutes les folies la plus contagieuse et la plus incurable. Mademoiselle a raison , dit le curé , il sera bon d'ôter à notre
ami cette pierre d'achoppement. Commençons donc par la Diane de Montemajor. Je ne su^ pourtant pas d'avis qu'on la jette au feu^ mais qu'on lui ôte seulement tout ce qui parle de la sage Félicie et de l'eau enchantée, et presque tous les vers ; et qu'on lui laisse , avec la prose ^ l'honneur d'être le premier entre ces sortes d'ouvrages. Celui qui suit , dit le barbier , est la Diane, appelée la seconde , qui est de Salmentiii , et en voici encore une autre dont l'auteur est Gilles Pol. Que celle de Salmentin, dit le curé^, augrmente le nombre des condamnés, et gardons celle de Gilles Pol, comme si Apollon même l'avait composée. Passons outre,, compère, ajouta-t-il , et achevons ; car il commence à se faire tard. Tenez , dit le barbier , voici les dix livres de la Fortune d'amour , composés par Antoine de l'Ofrase , poète de Cerdagne. Par les ordres que j'ai reçus, dit le curé, depuis qu'on parle d'Apollon et des Muses , et depuis qu'il y a des poètes , il n'a point été fait un plus plaisant et plus agréable livre que celui-ci, et dans son genre , et pour ce qu'il contient ; et quiconque ne l'a point lu , peut bien dire qu'il ne connaît pas tous les livres de bon goût* Donnez-le-moi , compère ; je meure, si je ne l'aime mieux qu'une soutane du plus beau ras de Florence. Ceux qui suivent, reprit le barbier, sont le Berger d' Ibé-