PARTIE I, LÏV. 1, GHAP. VIII
qu'il pouvait se plaindre tant qu'il Toudratt, qu'il en eût sujet ou non, et qu'il n'avait encore rien lu de contraire à cela dans le^ livres de chevalerie. Monsieur , dit alors Sancho ; né serait-^ il point temps de ntanger ? il me semble que vous lie vous en- avisez point; Je n'en:ai pas besoin poiir l'heure., répondit don Quichotte; pour toi, tù peut manger, -si tu en as envie. Avec cette permission, Sancho s'accommoda le mieux qu'il put ^ir son âne , et tirant du bîssae ce cpi'il avait apportsi,.il allait mangeant derrière son matfre , haussant de temps en temps la calebasse avec tant de plaisir, c(u*^il ti'y à point d'Allemand à qui il i^'eût donîïé de l'envie ; et ; pendant qu'il allait ainsi, avalant toujours quelque gorgée, il ne se souvenalit non plus de sa famille que des promcfsses de 3on maître ; et bien loin de trouver le métiei^ rude , il ne s'imaginait que du plaisir à chercher les aventures , quel4 que périlleuses qu'elles fussent. ' ^ .
Us passèrent cette nuit-4à' sous -des arbres; -DÛ don Quichotte rompit une branché sièche assez forte pour lui servir de lance, et il y 'piit lë'fêif qu'il avait arraqhé de l'autre. Toute 1« nuit s*é^ coula sans qu'il fermât l'œil , pensant toujours à Dulcinée, pour imiter ce qu'il avait lu* dànè les romans, où les chevaliers passent les nuits dans les forêts et dans les déserts à s'entretenir
du souYcnir de leurs maîtresses. Mais Sancho , qui était un peu plus matériel , ne la passa pas ainsi. Gomme il avait l'estomac plein d'autre chose que de vent, il fut bientôt assoupi, et ne fit qu'un somme depuis qu'il se fut étendu à terre jusqu'au lever dû soleiL dont les rayons , qui lui donnaient dans les yeux, ne l'auraient pas même éveillé, non plus que le chant des oiseaux qui gazouillaient de tous côtés, si son msdtre ne l'avait appelé cinq ou six fois^à pleine tête. En se levant, le vigilant écuyer donna une atteinte à la bouteille , msùs avçc bien du regret de la trouver plus légère . que le soir d'auparavant, parce qu'il ne voyait pas le moyen d'en réparer sitôt le défaut au chemin qu'ils prenaient. Pour don Quichotte , qui s'était repu des succulentes et savoureuses pensées de sa maîtresse, il ne se soucia point de déjeuner. Ils montèrent à cheval, et reprirent le chemin du port Lapice , qu'ils découvrirent environ sur les huit heures du matin.
C'est ici , Sancho , mon ami , s'écria don Quichotte , que nous pouvons mettre le bras jufr^ qu'au coude dans ce qu'on appelle aventures.
Mais écoute , je t'avertis de prendre bien garde à ne pas mettre l'épée à la main , quand tu mé verrais dans le plus grand péril du monde , si ce n'est que par hasard tu me visses attaqué par de
la canaille ou par de viles créatures comme toi, car en ce cas tu peux bien me secourir; mais contre des chevaliers, cela ne t'est permis en aucune manière par les lois de la chevalerie , jusqu'à ce que tu sois armé chevalier. 1 aites état, monsieur, que je vous obéirai en cela ponctuellement, d'autant plus que je suis fort pacifique de mon naturel , et ennemi juré des querelles. Véritablement, pour ce qui est de me défendre, moi, quand on m'attaquera, je ne me soucierai guère de ces lois, puisque les lois^ divines et humaines permettent à chacun de défendre sa peau. J'en suis d'accord , dit don Quichotte; mais pour ce qui est de me secourir contre des chevaliers , tu n'as que des vœux à faire : du reste , il faut que tu tiennes en bride cette bravoure naturelle. Ne dis-je pas aussi que je le ferai ? repartit Sancho ; je vous promets de garder ce commandement comme celui du dimanche.
En achevant ce discours , ils virent venir vers eux deux religieux de Tordre de Saint-Benoît, montés sur des dromadaires, c'est-à-dire, sur des mules de même taille , avec leurs parasols et des lunettes de voyage. Derrière eux venait un coche, avec quatre ou cinq cavaliers, et deux valets de mule à pied. 11 y avait dans le coche , à ce qu'on a dit depuis, une dame de Biscaye qui
allait trouver son mari à Séville, d'où il devait passer dans les Indes • avec un emploi considérable. A peine don Quichotte eut-il aperçu les religieux /qui n'étaient pas.de cette compagnie, quoiqu'ils allassent le même chemin, qu^il dit à son écuyer : Ou je suis bien trompé , ami Sancho , ou voici une des plus fameuses aventures qui se soient jamais vues ; car ces fantômes noirs qui paraissent là^bas doivent être et sont sans nul doute des enchanteurs qui ont enlevé quelque princesse , et remmènent par force dans ce coche^ Il faut , à quelque prix que ce soit ^ que j'empêche cette violence. Ceci m'a la mine d'être pis que des moulins à vent, dit Sancho en branlant la tête ; monsieur, vous n'y prenez pas garde , ce sont là des bénédictins, et le coche est sans doute à des gens qui font voyage : regardez bien à ce que vous allez faire , et que le diable ne vous tente pas. Je t'ai déjà dit, mon ami , reprit don Quichotte , que tu ne te connais pas en aventures; ce que je te dis cst^éri* table , et tu vas le voir tout-à-l'heure.
En disant cela il s'avance et se campe au mi^ lieu du chemin par où devaient passer les moines , et quand ils furent assez près pouf le pouvoir entendre , il leur cria arrogamment : Gens diaboliques et excommuniés , qu'on mette toutà-l'heure en liberté les hautes princesses que
VOUS emmenez dans ce coche , sinon préparez^ vous à recevoir une prompte mort pour le châtiment de vos mauvaises œuvres. Les Pères retinrent leurs mules, et n'étant pas moins étonnés de Fétrange figure de don Quichotte que de ce discours: Seigneur chevalier, répondirent-ils, nous ne sommes point des gens endiablés ni excommuniés , mais des religieux de Saint-Benoît qui voyageons : s'il y a dans le coche des princesses qu'on enlève, nous n'en savons rien. Je ne me paie pas de belles paroles , dit don Quichotte ^^ et je vous connais bien perfides canailles. Sans attendre de réponse > don Quichotte pique, la lance basse , contre un des religieux avec tant de furie , que si le iPère ne se fût promptement jeté à terre, il l'y aurait mis malgré lui, ou dangereusement blessé, ou peut-être laissé sans vie : l'autre moine , qui vit de quelle sorte on traitait son compagnon, donna des deux à sa mule , et enfila la campagne plus vite que le vent.
Sanchô Pança ne vit pas plutôt le religieux par terre , qu'il sauta prestement de son âne à bas , et se jetant sur lui , il commençait déjà à le dépouiller, quand deux valets qui suivaient à pied les religieux, accoururent, et lui demandèrent pourquoi il lui ôtait ses habits. Parce qu'ils m'appartiennent , dit Sancho , et que ce sont les dépouilles de la bataille que monseigneur vient
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de gagner. Les valets , qui n'entendaient point raillerie , et ne savaient ce que c'était que de dépouilles et de batailles, voyant don Quichotte assez loin qui entretenait ceux du coche , se je*tèrent sur Sancho , le renversèrent par terre , et le laissèrent demi-mort de coups et presque sans barbe au menton.
Cependant le bénédictin j qui n'avait eu d'autre mal que la peur, sitôt qu'il vit don Quichotte s'éloigner, remonte promptement sur sa mule , et pique tout tremblant après son compagnon , qui l'attendait assez loin de là , regardant ce que deviendrait cette aventure , sans oser en attendi*e la fin. Ils poursuivirent tous deux leur route , faisant plus de signes de croix que s'ils eussent eu le diable à leurs trousses. Don Quichotte était, comme nous l'avons dit ^ à la portière du coche , où il haranguait la dame biscayenne , qu'il avait abordée par ces paroles : Votre beauté, madame, peut faire désormais tout ce qu'il lui plaira , vous êtes libre , et ce bras vient de châtier l'audace de vos ravisseurs. Et afin que vous ne soyez pas en peine du nom de votre libérateur, sachez que je m'appelle don Quichotte de la Manche, chevalier errant, et l'esclave de la belle et incomparable Dulcinée du Toboso. Je ne vous demande autre chose pour le service que je vous ai rendu , si ce n'est