PARTIE I, LIV. 1, CHAP. VIII. 8l
que vous retourniez au Toboso , que vous vous présentiez de ma part devant cette excellente dame que, et que vous lui appreniez ce que j'ai fait pour votre liberté. Un cavalier biscayen , dq ceux qui accompagnaient le coche , écoutait attentivement tout ce que disait don Quichotte ; et comme il vit qu'il ne. voulait point laisser partir le coche , et qu'il s'opiniâtrait à le faire retourner au Toboso , il s'approcha de lui y et le tirant par sa lance, lui dit en mauvais langage:: Va-t'en chivalier, que mal tu vas , par le Dieu que moi crée , si ne laisse le cache ainsi te tue comme est là le Biscain. Don Quiiihdtte l'en-^ tendit bien , et lui répondit fort gravement :• Si tu étais chevaliei^ , comme tu ne l'es pas , misérable , j'aurais déjà châtié ton insolence. Moi , non chivalier , repartit brusquement le Biscayen ; il jure à Dieu qu'autant tu mentes comme chrétien : si toi chette tcm lance , et tire d'épée y je feré voir al moment que ton chival il être une ,bête : Biscain par terre, chentilhoïnme par mer, et chéntilhommé' pour, le diable, et prendre garde que toi mente si dire autre chose. Vous le verrez tout-à-l'heure , répondit; don Quichotte , et jetant sa lanceià terre ^ il tirèf son épée, embrasse son écu, et attaqfue. le Bis* cayen en résolution de ne le pas épargner. Le» Biscayen qui le. vit vcàiiry eût bien voulu mettre' T. I. 6
pied à terre , parce qu'il ne se fiait pas à sa mule qui n'était que de louage ; mais tout ce qu'il put faire, ce fut de mettre Tépce à la main. Bien lui prit même de se trouver auprès du coche , où il se saisit d'un, coussin qui lui servit de rondache. En même temps les deux fiers champions coururent l'un contre l'autre comme s'ils eussent été ennemis mortels. Tous les assistans firent ce qu'ils puratit pour mettre la paix , mais il fut impossible ; et le colère Biscayen jurait en son mauvais langage , que si on ne lui laissait achever son combat , il tuerait sa maîtresse et tous ceux qui s'y opposeraient. La dame du coche , fort étonnée et toute tremblante , fit signe au cocher de s'éloigner, et d'un peu loin s'arrêta à considérer les combattans.
Le Biscayen déchai^ea dans ce moment un coup si terrible sur l'épaule de son adversaire , qu'il l'aurait fendu jusqu'à la ceinture , s'il ne l'eût trouvé couvert de son écu. A ce coup, qui parut à don Quichotte la chute d'une montagne : Dame de mon âme , s'écria-t-il , Dulcinée , fleur de la beauté , secourez votre chevalier, qui se trouve en cette extrémité pour soutenir vos intérêts. Dire cela , serrer son épée , se couvrir de son écu, et assaillir le Biscayen, ne fut qu'une même chose, dans la résolution de hasarder le tout en un seul coup. Le Biscayen , qui vit ve-
nir son ennemi de cette manière ^ jugea de son dessein pai' sa contenance , et prenant aussi la même résolution , il se couvrit le mieux qu'il put de son coussin , et Tattendit de pied ferme , d'autant plus qu'il ne pouvait faire remuer sa mule , qui n'en pouvait plus de lassitude , outre qu'elle n'était pas dressée à ce manège. Don Quichotte venait, comme je l'ai dit, l'épée. haute contre le rusé Biscayen , résolu de le fendre par la moitié , et le Bi^ayeh l'attendait aussi dans le dessein de n'en pas faire à deux fois. Tous les spectateurs effrayés attendaient l'issue des épouyantables coups dont nos coinbattans se menaçaient, et la dame du coche avec ses femmes se vouaient à tous les saints d'Espagne pour obtenir de Dieu le salut de leur écuyer, et le leur propre.
Ce qu'il y a de fâcheux ici, c'est que l'auteur de l'histoire demeure court en cet endroit, s'ex^ cusant sur ce qu'il h'â rien appris da:\^antage des faits de don Quichotte r Véritablement le second auteur, ne pouvant croire qu'une si curieuse histoire se fût absolument perdue , et que les beaux esprits de la Manche eussent eu si peu de soin que de n'en pas consérveir les méïnt)ires , ne désespéra pas de trouver de qiioî pouï's'ùivrfe ce plaisant ouvrage, et réussit enfin dans sa rëchei>che , comme on le verrgk dan& la seconde plartie;
84 l>ON QUICHOTTE.
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