PARTIE I, LIT. n, CHAP. XU. ir
point, parce qu'elles sont de tnauyais exemple, et qu'elles sentent le payen ; mais Ambroise , cet autre écolier » et Tami du mort , qui portait aussi rhabit de berger , veut que tout s'exécute comme Chrysostôme l'a ordonné. Le village en est tout ému , et je crois avec tout cela qû' Ambroise en sera cru ^ et tous les bergers de ses amis le prétendent de même, et doivent demain^ faire l'enterrement en ce lieu-là , et en grande cérémonie. Pour moi ^ je crois que ce sera une chose à voir j au moins ne manquerai-je pas d'y aller , si je ne suis obligé de retourner à la provision. Nous irons tous » dirent les- bergers , et nous tirerons à la courte paille à qui gardera* cependant nos chèvres. Pierre , tu as raison , dit un berger ; mais il ne sera pas besoin de 'tirer au sort ; je demeurerai pour tous , et ne pensez pas que ce soit simplement pour vous faire plaisir , ou faute de curiosité : c'est que je" ne saurais marcher, à cause de cette épine que je me mis hier dans le pied. Nous ne laissons pas de t'en être obligé, répondit Pierre^ etgrand merci jusqu'au rendre. Don Quichotte^ sur cela-, pria Pierre de lui apprendre le nom de ce moit, et quelle était cette bergère. . ; • * /;i
A .quoi Pierre répondit qu'il n'en savait :autre chose, sinon que le mort '^ait un: jeunegentilhomme fort riche, dont-lepere^^Tait^sà^
Il4 BOH QUICHOTTE.
maison autour de ces montagnes, et qui arait long-temps étudié à Salamanque ; après quoi il était retourné chez lui fort' savant, à ce que tout le monde disait ; mais surtout , continua Pierre , il savait , à ce qu'on dit , la science des étoiles , et tout ce qui se passait là-haut entre le soleil et la lune. Aussi ne manquait-il point d'annoncer jour pour jour les éclisses de la lune et du soleil. C'est éclipse , notre ami , interrompit don Quichotte , et non pas éclisse , que s*apr pelle l'obscurcissement qui arrive à ces deux astres* Il devinait encore , poursuivit Pierre , qui n'y prenait pas garde de si près , quand l'année devait être bonne ou mauvaise. Ses parens et ses amis , qui ajoutaient foi à tout ce qu'il disait , ne manquaient jamais de suivre ses conseils , et se firent riches en peu de temps. Tantôt il leur disait de semer de l'orge , et non pas du froment; une autre fois, qu'ils semassent des pois-chiches , et non de l'orçe. L'année, dit-il une fois , sera de bon rapport , et il y aura beaucoup d'huile ; mais les trois années suivantes on n'en amassera pas une goutte , et tout cela ne manquait point d'arriver. Cette sciencelà s'appelle astrologie , dit gravement don Quichotte» Je ne sais comment elle s'appelle , dit Rerre; mais je sais bien qu'il savait tout cela , et encore ilavantage. Quelque trois mois après
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son retour de Salamanque , nous le vîtoes un beau jour habillé en berger avec sa panetière et son troupeau ; et son grand ami Ambroise , qui avait été son camarade d'école » avait tout de même quitté la soutane , et était vêtu comme lui. J'oubliais de vous dire que ce Chrysostôme était un grand faiseur de chansons, jusq«(e4à qu'il faisait tous les noëls qui se chantent la niiît de la venue de Notre-Seigneur, aussi bien que les jeux que les petits garçons de village représentent à la Fête-Dieu , et cela d'une manière que chacun disait qu'il ne se pouvait rien de mieux. Quand on vit ces deux écoliers habillés en bergers, on fut bien étonné d'un si prompt changement, dont on ne pouvait deviner la cause. Le père de Chrysostôme était mort pour lors , et il l'avait laissé seul héritier d'un grand bien , avec quantité de bétail , gros et menu , et beaucoup de meubles et d'argent comptant. Et en vérité il méritait bien tout cela ; c'était un bon enfant , ami des ]gens de bien , et qui avait un visage de bénédiction. On vint enfin à savoir que ce changement d'habit ne s'était fait que pour suivre , par ces déserts , la bergère Marcelle , dont le pauvre défunt était devenu amoureux* Il faut maintenant que je vous difee qui est cette jeune créature , car il est bon q^e vous le sachiez. Peut-être, et je puis* bien dilre
IIO DOM QUICHOTTE.
sans peut-être , que tous n'avez jamais rien om de semblable en jour de votre vie , ni n'entendrez jamais rien de pareil , quand vous vivriez cinq cents ans. Voyons , dit don Quichotte.
Je dis donc , mon boa monsieur , poursuivit le cbevrier , qu'il y avait dans notre village un laboureur nommé Guillaume y encore plus riche que le père de Chrysostôme , et à qui Dieu donna par-dessus ces grandes richesses qu'il avait , une fort belle fille , dont la mère mourut en accouchant. Ce fut une fort bonne femme que cette mère , et la meilleure que j'aie connue ici autour. Il me semble que je la vois , la pauvre femme ^ avec ce visage de santé et deux yeux qui étaient de vrais soleils ^ mais surtout une bonne ménagère 9 et qui aimait bien les pauvres ^ et je gagerais qu'elle est en paradis à l'heure qu'il est. Guillaume mourut de l'ennui qu'il eut de la mort de sa femme , et laissa Marcelle , sa fille I, toute jeune et son unique héritière i entre les mains d'un prêtre son oncle , qiii avait un bénéfice en notre village. La petite croissait de jour en jour avec tant de beauté , qu'elle nous faisait souvenir de sa mère t qui en avait beaucoup , et l'on jugeait même dès-lors que la fille la surpasserait encore : aussi n'eut-elle pas atteint l'âge de quatorze ou quinze ans, que tous ceux qui la voyaient , bénissaient Dieu de
ravoir créée si belle , et en devenaient la plu^ part amoureux , ou pour mieux dire fous. Son oncle la gardait cependant avec beaucoup de soin , et fort resserrée ; mais avec tout cela le bruit de sa beauté se répandit de telle sorte y que , tant pour cette raison qu'à cause de ses grands biens , quantité de jeunes gens , et des plus considérables , non-seulement de notre village j mais de bien loin aux environs , la firent demander en mariage , et ne donnaient ni repos ni patience à son oncle, Le bon prêtre eût bien souhaité de la marier sitôt qu'il la vît en âge ; mais comme il était homme de bien, il n'en voulut rien faire sans son consentement ; et il ne faut pas croire qu'en différant le mariage de sa nièce , ce bon homme pensât à profiter de son bien , dont il avait le gouvernement. Tout le monde sait bien le contraire , et on en a par lé plus d'une fois à son avantage dans nos veillées; car, afin que vous le sachiez, monsieur le chevalier errant , on parlç de toutes choses dans ces petits lieux » et chacun trouve bon ou mauvais , murmure ou approuve ^ selon sa fantaisie ; et croyez qu'un curé n'a qu'à se tenir bien droit s'il veut être loué de ses paroissiens, et surtout aux champs.
Vous avez raison , dit don Quichotte ; mais continuez , je vous prie , le conte est très-bon ;
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TOUS le contez , maître Pierre , de fort bonne grâce. Que celle de Dieu soit avec vous, répondit Pierre ; car , au bout du compte , elle vaut mieux que tout.
Vous saurez donc , s'il vous plaît , continuat-il , que quelque proposition que l'oncle fît à sa nièce , et quelque chose qu'il lui pût dire du biçn et des bonnes qualités de ceux qui la demandaient y en la priant lui-même de se marier et de choisir celui qui lui plairait le plus ; jamais elle ne repondit autre chose, sinon qu'elle n'y pensait pas encore, et qu'elle était trop jeune pour songer au mariage. Avec des excuses qui paraissaient sî raisonnables, elle se délivrait des importunités de son oncle , et il attendait qu'elle fût un peu plus avancée en âge , et qu'elle fît elle-même choix d'un mari , parce que , disait-il , et il disait fort bien , jamais les pères ne doivent engager les enfans contre leur gré. Enfin , un beau jour que personne ne s'y attendait , voilà tout d'un coup la dédaigneuse Marcelle devenue bergère, et qui, malgré son oncle et malgré tout le inonde qui l'en avait voulu détourner, se met à aller aux champs avec les autres bergères , gardant elle-même son troupeau. Dame! ce fut bien pis alors; car d'abord qu'elle se montra , et que sa beauté parut à découvert, on ne saurait dire combien de