PARTIE I, LIY. I, CHAP. XII. II
jeunes gens , tant gentilshommes que fils de riches laboureurs , se firent bergers aussi , et la suivirent dans cette campagne , pour lui témoigner la passion qu'ils avaient pour elle. Un de ceux-là j comme j'ai dit , était le pauvre Chrysostôme, et l'on disait qu'il ne l'aimait pas, mais qu'il l'adorait. Il ne faut pas penser, au reste, que pour avoir choisi cette manière de vie si libre , Marcelle ait jamais fait la moindre chose contre l'honnêteté et qui puisse donner mauvaise opinion de sa sagesse ; qu'au contraire elle veille de si près sur ses actions , et s'observe avec tant de soin , qu'aucun de ceux qui la vservent ne saurait se vanter qu^elle lui ait jamais donné la moindre espérance ; et encore qu'elle ne fuie point la conversation des bergers, et qu'elle les traite bien civilement ; s'il arrive pourtant que quelqu'un se hasarde de lui découvrir sa passion , quelque innocente qu'elle puisse être , comme ne tendant qu'au mariage , elle les renvoie si loin , qu'ils ne s'y jouent pas une seconde fois.
Ainsi cette fille est plus dangereuse sur la terre, que ne saurait être la peste ; parce que sa douceur et sa beauté ne manquent point de gagner le coeur de tous ceux qui la- voient, et puis sa dureté les jette dans le désespoir. Tout ce qu'ils y savent, c'est de crier contre elle, de
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rappeler hautement cruelle et ingrate y et d'autres noms pareils que la méchante mérite bien. Si vous étiez ici quelquefois y monsieur le chevalier y VOUS entendriez résonner ces montagnes et ces vallées des gémissemens de ces pauvres <amans méprisés , et dans un certain endroit qui n'est pas loin d'ici, où il y a environ deux 4ouzaines de hêtres » vous n'en trouverez pas un seul dont Técorce ne soit gravée du nom de Marcelle ^ et au haut de quelques-uns , son nom ^st couronné ^ comme pour dire qu'elle mérite la couronne de la beauté» Là soupire un berger, ici un autre fait des plaintes ; on entend ici des chansons amoureuses ^^ et là des plaintes désespérées. Tel passe la nuit entière assis au pied d'un chêne ou sur un rocher , et là , enfoncé dans ses pensées ^ attend » sans fermer l'œil y la venue du soleil j un autre , sans donner de trêve à ses soupirs, passe les plus incommodes journées de l'été » étendu sur le sable ardent , à pousser des cris au ciel , et faire des lamentations pitoyables. Mais la fière Marcelle , comme si de rien n'était y se moque de tout cela, et rebute également les uns et les autres ; et cependant tout ce que nous sommes qui la connaissons , nous attendons à quoi aboutira la cruauté de cette dangereuse fille , et qui sera l'heureux qui pourra apprivoiser une humeur si farouche.
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Tout ce que je viens de vous conter est la vérité même y et je ne doute point de ce que notre berger a dit de la mort de Chrysostôme. Je vous conseille y monsieur le chevalier , de vous trouver demain à son enterrement ; ce sera sans doute une chose à voir y et il n'y a pas demilieue d'ici. Je n'ai garde d'y manquer, dit don Quichotte, et je vous remercie de votre histoire , €juî m'a donné beaucoup de plaisir. Oh vraiment , répliqua le chevrier, je ne vous ai pas dit la moitié de ce qui est arrivé aux amans de Marcelle ; mais nous trouverons bien demain y en allant) quelque berger qui pourra vous dire le reste- Pour l'heure , monsieur , vous ferez bien d'aller dormir en quelque endroit à couvert; parce que le serein n'est pas bon à votre blessure , quoiqu'il n'y ait pourtant rien à craindre arec l'emplâtre que vous y avez mis. Sancho , qui avait donné mille fois au diable le chevrier et son babil , pressa son maître d'entrer dans la cabane de Pierre ; et il le fit à la fin , mais ce fut pour passer le reste de la nuit à penser à son impitoyable Dulcinée , pour n'en devoir rien aux amans de Marcelle, Sancho , de son côté, s'accommoda sur la litière , entre son âne et Rossinante, et dormit, non comme un amant maltraité , mais en homme fatigué , et qui n'a- >'ait pas l'estomac vide.