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Dans la Numance , Cervantes ne chercha ses succès ({ne par la poésie , et c'est , je croîs , dans cette intention , qu'il introduisit sur la scène ces figures allégoriques , qui peuvent et doivent parler le langage des dieux, parce qu'elles sont d'un monde idéal. C'est , à mon avis , tirer une bonne conséquence d'un système mauvais en lui-même. Les chœurs des anciens tragiques , qui fournissent aussi au poètef une occasion d'étaler ses richesses , me semblent mériter l'attention des auteurs de tragédies classiques , qui ne pourraient mieux faire que de les adopter. D'abord , ils imiteraient mieux les anciens , leurs modèles ; ensuite , ou trouverait leurs vers d'autant meilleurs que le dialogue ne leur imposerait pas une contrainte fâcheuse , dont il ressentirait lui-même les effets.
La comédie était nouvelle en Espagne , et les spectateurs n'avaient pas le goût fait en bien ou en mal. Telle ou telle innovation n'était pas repoussée seulement comme innovation, et l'idée du ridicule n'était pas encore assez puissante pour arrêter un auteur au milieu de ses tentatives. Les personnages allégoriques de Cervantes , eurent un plein succès devant le public de i584. On admire encore dans la Numance , une peinture effrayante des maux qu'entraine un siège , exprimée en vers énergiques, et souvent avec une élégante simplicité. Un des épisodes , dans lequel un enfant demandé du pain à sa mère , est tout-àfait comparable , pour le naturel joint au sublime , à la scène si touchante de Joas et d'Âthalie.
Pour n'avoir plus à reparler de ses ouvrages dramati-
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que», passons rapidement aux comédies qu'il publia en i6 1 5, et où Ton retrouve tous les défauts que nous avons déjà signalés. Elles sont au nombre dé six, et n'offrent que des imbroglios assez faibles de conception, écrits en vers très- inférieurs à ceux de ses premières pièces. Souvent il met en scène des Musulmans , et ce qui doit étonner , c'est que Cervantes , qui avait été à portée 4^ connaître leurs mœurs , les ait si mal reproduites sur te théâtre. Six intermèdes suivent les comédies. Ce sont des scènes vulgaires copiées d'après nature , et qui devaient être assez plaisantes à la représentation. Il faut dire , à la ' louange de notre auteur , que ses intermèdes sont beaucoup moins îndécens que la plupart de ceux que l'on jouait à cette époque ; mais cela ne prouve pas beaucoup en leur £aiveur.
Probablement Cervantes se serait exclusivement voué au théâtre, si Lope de Yega, dès son début , n'avait éclipsé, sa réputation. Cervantes se jugea avec modestie ; il comprit qu'il lui fallait céder la première place à son rival , et il était trop fier pour se contenter du second rang. Il renonça donc au théâtre , et se mit à chercher ailleurs des moyens de subsister. Son mariage n'avait fait que. rendre sa pauvreté plus pénible , et la nécessité lui. faisait une loi de mettre en œuvre toutes les ressources de son esprit. S'imagînant que désormais ce serait en vain qu'il chercherait dans la littérature un moyen de fortune , il eut recours au pende jurisprudence qu'il avait appris aux universités. Un de ses protecteurs éclairés voulut bien lui donner la place de
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son agent d'affaires (i), et le charger de quelques réclamations quHl avait à exercer sur le village d'Argamasilla de Âlba , dans la Manche. Cervantes voulant s'acquitter de son emploi en conscience , refusa de s'entendre avec Talcade , pour arranger l'affaire à la satisfaction de tous deux.
Le magistrat irrité , le fit mettre en prison , je ne sais sous quel prétexte , et comme il trouva moyen d'appaiser son seigneur, le pauvre Cervantes fut oublié, perdit sa place , et demeura même assez long-temps au pouvoir de l'alcade. On dit, que c'est dans la prison de cette bourgade, qu'il écrivit les premières pages de son Don Quichotte (2), et que par icancune il en fit la patrie de son héros , sans pourtant vouloir la nommer. Au reste , il était assez familier avec cette espèce de gîte où ses dettes le conduisaient sou~ vent , pour en avoir fait cette fois son cabinet de travail^ Il avait déjà été emprisonné avec toute sa famille , pour une sérénade donnée dans sa rue , et terminée par des coups d'épée. On n'ignore pas qu'à cette époque les amans , par respect pour l'honneur de leurs dames , avaient coutume d'interdire , l'épée à la main , aux pas^ans , l'entrée de la rue où se donnait la sérénade. Un curieux s'était approché un peu trop des musiciens , malgré le cri terrible de atras ! en arrière ! il fut tué sur la place. Il n'y avait rien que de très-ordinaire dans l'aventure ; mais comme Cervantes était mal avec une dévote sa voisine , elle eut le crédit de le faire
. (1) C'est ainsi que lord ***^ fît avoir ane place de douanier à Robert Bams.
(2) Voir le prologue de la première partie.
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tnettre en prison, d'où cependant ses amis letivèrent bientôt. Un intervalle de onze années s'écoula depuis sa dernière comédie jusqu'à la publication de son Don QuichoUe , et il ne paraît pas que ce temps ait été consacré à d'antres travaux littéraires (i). Les soins qu'il se donnait pour pour-
(i) On a conservé cependant une épigramme-à laquelle avait donné lien certaine aventure ridicule arrivée à Séville 9 où il demeurait en 1598. Philippe II venait de mourir ^ et chaque ville s'efforçait à l'envi de ^ surpasser en magnificence, par les honneurs funèbres qu'on lui rendait. Séville lui avait élevé un catafalque magnifique dans la cathédrale , où toutes les autorités se rendirent pour assister au service funèbre. Il faut savoir que parmi tous les Espagnols, les An daloux sont renommés pour leur susceptibilité et leurs fanfaronades. Au milieu de la cérémonie, les membres du chapitre de l'inquisition s'aperçurent^que le régent de l'Andalousie ( titre qui répond à celui de préfet ) avait son fauteuil couvert d'un drap noir, tandis que les leurs n'avaient pas cet ornement. Interrompant le service , ils sommèrent le régent d'ôter son drap noir, ou bien de leur en faire donner de semblables, et à son refus, ils fulminèrent l'excommunication dans l'église DGiême, et pendant l'office divin. Le régent résista, en appela au roi , dont la décision se fit attendre six semaines. Pendant tout ce temps, le catafalque resta dans l'église, au grand déplaisir de ceux qui avaient prêté des étoffes et des meubles précieux pour le décorer. — Gomme cette épigramme est assez- rare, nous insérons ici l'original , regrettant de n'en pouvoir donner qu'une traduction trèsimparfaite , car presque tout le mérite de ce petit morceau , consiste dahs l'imitation du style et du langage andaloux.