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presque toujours faites mal à propos. Le dialogue est hérissé de pointes, de citations et de diàsertations pédantesques. On croirait entendre des docteurs en théologie et non des bergers. Enfin l'action principale diiqiaraît au milieu dWe foule d'épisodes mal liés entre eux, et encore plus mal rattachés au corps de l'ouvrage. C'était alors la mode de ne jamais finir un livre (i), et Cervantes en profita pour laisser SQu lecteur embarrassé à deviner la fin d'une douzaine d'aventures que lui-même , je crois , aurait eu de la peine k terminer. Malgré tous ces défauts, la Galatée eut du succès , et Cervantes commença à prendre rang parmi les beaux esprits espagnols. Les comédies qu'il donna ensuite accrurent sa réputation , mais sans le délivrer de ses embarras pécuniaires.
Le prologue de comédies qu'il publia long-*temps après, en i6i5, donne une idée du théâtre espagnol avant lui, «t des perfectionnemens qu'il sut y introduire.
« Je ne puis m'empécher, ami lecteur, de te demander « pardon si je sors ici de ma modestie accoutumée. L'autre « jour, je me trouvai à une petite réunion d'amis, où l'on . « parla de théâtre et de ce qui s'y rapporte. Là-Dessus, ils « trouvèrent tant de subtilités, et réglèrent tout si bien, par " points et virgules, qu'à mon avis ils en viqrent à la der- « nière perfection. On parla enfin de celui qui le premier, « en Espagne, tira la comédie de sts langes, pour la revêtir «t d'habits de cérémonie, et lui donner de la pompe et de
(i) Voir liMarillo de Tormes; ia garduna de SevîUa, etc.
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« Téclat. Mjoi, \é plus yîeiuc de la société, je dis alor$, que « je me sourenais d'avoir vu )Ouer le grand Lope de Rueda, « homme remarquable pour son jeu et son esprit. Il était « natif de Sérille^ et: de sa profession baUeur d'or. Dans la « poésie pastorale, il était admirable, et dans ce genre, ni « alors, ni depuis, personne ne Ta pu surpasser. Bien que je « fusse, très-jeune, et par conséquent assez mauvais juge de « la botité de ses' vers, cependant, par plusieurs qui me sont « restés dans }a ménibîre, je m'aperçois, maintenant que me « voilà parvenu à un âge mûr, que je n'ai point exagéré son ff mérite : et si je ne craignais de sortir dii but de ce proie 1/oga.e^ jfen citerais quelques-uns, qui prouveraient mon « dire; Du temps de ce célèbre Jîspagnol , tout l'appareil , « d'an directeur de théâtre s'enfermait dans un sac à fro- « ment, et se réduisait à^-peu-près k quatre vestes en peau « de moutoli blanches, garnies de franges dorées, quatre <( barbes postiches, avec les perruques, et quatre houlettes. « Les comédies n'étaient que des dialogues, et des espèces u d'églogues entre deux ou trois bergers et une bergère. « On les enjolivait et on les allongeait avec deux ou trois « intermèdes. La Négresse y quelquefois V Entremetteur, ou « le Niais, ou le Bisoayen; ces quatre rôles et quelques N autres , voilà ce que Lope rendait avec un talent et une « vérité q«e l'on ne peut imaginer. Dans ce temps il n'y M avait ni décorations , ni duels de Mores et de chrétiens : « point de figures qui sortissent, ou qui semblassent sortir «« de terre , au moyen d'une trape sur la scène. Celle-ci te n'était formée que de quatre bancs mis en carré , avec
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« cinq ou six planches par-dessus, ce qui élevait les acteurs « à un pied du sol. Encore moins voyait-on descendre du « ciel des nuées, avec des anges ou des esprits. Tout l'or- « nement du théâtre consistait dans une vieille mante que « Ton tirait de côté avec une ficelle, et cela tenait lieu de « coulisses et de foyer. Derrière étaient les musiciens qui « chantaient sans guitare quelque vieille romance. Lope « de Rueda mourut, et comme c'était un homme de mé- « rite et de réputation , on l'enterra dans la grande église « de Cordoue (où il mourut), entre les deux chœurs, à « côté de ce fou fameux, Luis Lopez. A Lope de Rueda « succéda Naharro, natif de Tolède, lequel (ut célèbre pour « un rôle d'entremetteur poltron. Celui-là changea un peu « l'appareil des comédies, et il fallut remplacer le sac à *t froment qui contenait les costumes , par des malles et « des coffres. Il tira les musiciens de derrière la mante où « ils chantaient, pour les placer en public dans le théâtre. » Il ôta la barbe aux farceurs, qui auparavant ne jouaient « pas sans barbe postiche, et fit paraître tous les acteurs le f< menton rasé, à l'exception de ceux qui devaient repré- K senter les vieillards ou les autres caractères qui exigent « un déguisement du visage. On lui doit l'invention des « décorations, des nuées, des éclairs et des tonnerres, des « duels ou des batailles. Mais cependant il n'en vint pas à *< ce point sublime où nous Sommes parvenus aujourd'hui. *< Il est une vérité que l'on ne pourra contredire (car c'est <f ici qu'il faut faire taire ma modestie), on a vu repré-r « senter sur les théâtres de Madrid, les Mœurs d'Alger, la
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« Destruction de Nwnance, et la Bataille NatHile, où j'osai ré- «,duîre à trois le nombre des journées qui auparavant «f s'élevait à cinq. J'ai fait par^dtre, ou pour mieux dire, je u fus le premier qui personnifiai les, idées et les pensers K cachés de l'âme, produisant sur la scène des êtres moraux, u avec l'applaudissement général des spectateurs. A cette « époque je composai vingt ou trente comédies , , qui se «.jouèrent toutes sans ofirandes de concombres ou autres (c projectiles. Elles achevèrent leur carrière sans sifflets, « sans cris ni tapage. Mais j'eus d'autres affaires en tête, je <€ laissai la plrnne et le ihéâtce. Là-dessus parut ce prodige « de naturel, le ^and Lope de Yega, qui exalta la monai^ « chîe comicpie. Il étendit son empire et sa juridiction sur <« tous les farceurs, et remplit le monde de comédies heu- <c reusement choisies et bien dialoguées, et telle était sa fé- «c condité qu'il a bien couvert de son écriture plus de dix u mille feuilles de papier. Toutes ses pièces ( et c'est le plus « gf and éloge que l'on en puisse faire ) furent représentées t< SOUS' ses yeux, ou pour le moins, il ouit dire qu'elles « avaient été représentées. Si quelques-uns , voire même u beaucoup , ont voulu prendre leur psurt de sa gloire et de u ses travaux, tous ensemble ne pourraient produire la moi- <5 tié seulement de ce que lui seul a écrit. Toutefois (puîsu que Dieu n'accorde pas tout à tous), on doit faire cas des <c travaux du docteur Ramon, qui furent les plus notables (c après ceux du grand Lope. Estimons les plans artiste- <i ment conçus du licencié Miguel Sanchez ; la noblesse du <c docteur Mira de Mescua , l'honneur de notre pays ; l'es-
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c prit fit l'infatigable iiiiaginatioïi du chanoine Tarraga ; « la douceur ft âa griec^ de Guilleé de Castror ; la finesse « d'Aguilar; le mquvement, la pompe et la magnî&ence ir àes comédies de Luîs Vêlez de Gnévâra ; et les comédies <r qui ne sont encore qu'ébauchées par le génie subtil de « don Antonio de Galarza; enfin celles que nous proinét- « tèn* ies Stratagèmes amoîlreulv, dfe Gaspar de Avilâ. Tels « sont les hoiAinés qui aidèrent le grand Lope à soutenir a cette machine immense. »
; De ces vingt ou trente comédies (i), que Cervantes donna à son retour en Espagne , il né nous reste que' la NumanceeX ies M^urs d^ Alger, On croît que deux autres encore , la Grande Tùrqtiesst , et la Confuse ,* otit été depuis împriméeis sons les titres de la Grande Sultane ^ et du Lahy-
rihtlie d'Amour y avec celles dont on vient de lire le prologue. ' '
: -Lapliipai^ de ces premières pi^es ne fiirent pas imiiiédifttemeiit: ii^primées, et, d'dîHetirs, lés comédiens les abandonnèrent bientôt, pour celles de Lope de Vegà, ce ifui explique la perte de tant d'ouvrages; mais', dfi reste , )è ne sais â notts^deyofes les regretter.
; Cervanl;eè aj^it Beaucoup v^ lé motide i soiï Bon ^^ chottè prouve qu'il coiinaîs^îiles hotnmes ,* et qu'il savait faire parler chacun de ses personnages suivant son caraciètre. ill est donc suipreiiant, qu*avecdes qualités si rares,
(i) Je ttie sers da mot comédie dans le sens espagnol ; il s'applique indifféremment à tont ouvrage dramatique.
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il soit resté, dans ses comédies, si fort aa-4essous de kdméme.
Parmi d'autres causes , ane surtout a dû influer sur ses' compositions en ce genre ; c'est l'obligation d'écrire en vers. Il est vrai que de son temps , il n'existait pas de comëdks en prose (i) , et que , très-£au:iles à faire , les ▼ers espagnols avaient été généralement adoptés ppor le drame. Maïs qpiand on s'efibri^e , comme sur la scène es* pagnole , de reproduire les événemens de la vie r^Ue , de peindre les hommes ^Is ifu'iis sont, et sans une certaine noblesse con^nue, il ne faut pas que leur langage iasse un contrasté perpétuel avec leurs actions. Or , en tou^ pays ^ les vers sont ennemis du naturel , surtout les v«rs espagnols , qui ont besoin de beaucoup de pompe , pour ne pas paraître plats. De là viennent tant de métaphores entortillées, de mauvais synonymes, d'inversions bizarres, exigées par la rime et la mesure.
Outre ces défauts , presque inévitaJ>les des comédies en vers, et qui rendent le dialogue impossible , l'usage en Espagne était de larder de pointes toutes les tirades, de faire de l'esprit sur tout , et dans toutes les situations. C'est vé- -ritâblement alors que l'on exigeait d'un poète qu'il satisfit l'esprit et le tœur; et telle était l'exigeance de ce public, qu'il voulait pleurer et jouir en même temps d'un ca-^
(i) Un des ennemis de GerTanfes crut lui faire une critique bien sanglante en lui reprochant que ses Nouvelles étaient des comédie» en prose.
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lembourg. Ce style barbare, à la mode, s'appelait culto. Aujourd'hui on éprouve une véritable soufirance à lire de beaux morceaux défigurés par cet usage ridicule , mais tel était le goût du public pour qui l'on devait travailler dans le xvi^ siècle et à la fin du xyII^
Ce goût , tout extraordinaire qu'il nous paraisse maintenant, nous pouvons encore le concevoir. Après tout, ce n'est qu^unç envie de réunir deux plaisirs en un seul , celui qpie procure un drame , et celui que faisait éprouver un genre d'esprit, bon autrefois, mais qui est perdu pour nous. Or, à peu de chose près , n'en sommes-nous pas au même point , nous qui voulons ^ à toute force, des vers dans l'art dramatique? nous qui voulons réunir le plaisir d'un drame, à celui d^une tirade poétique ? Nos monotones alexandrins, notre rime encore plus monotone , remplacent assez bien le style cuHo de Lope et de Caldéron. La passioQ veut toujours le mot propre^ fiit-il vulgaire , et la distinction impérieusement exigée chez nous entre les mots poétiques et ceux qui ne le sont point , ne produit-elle pas souvent des contre-sens aussi ridicules que les pointes dont nous venons de parier? En un mot , un disdogue en vers , on en style cuUo, voilà deux conventions , toutes deux ennemies de la vérité ; l'habitude que nous avons de l'une , peut seule nous aveugler sur son étrangeté.
Ces obstacles qui proviennent des vers ou du style ciUto, le génie les surmonte. Mais le langage ridicule, qui lui est commun avec tous les tragiques espagnols , n'est pas le seul défaut de Cervantes. On lui en reprodie un autre qui
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tenait il un système alors reçu généralement, et qu'il a poussé à l'extrême. Je veux parler des imbroglios et des coups de théâtre accumulés , qui ne laissent pas de place au développement des caractères. Sans chercher à profiter d'une situation intéressante , il passe rapidement à une autre indifférente , avant d'avoir achevé toute l'impression que peut produire la première. Cette multitude d'avenlures semhld , au premier coup d'oeil , annoncer beaucoup d'imagination , mais on ne tarde pas à reconnaître un* petit nombre de lieux communs ,-qui \ déguisés bien ou mal , se reproduisent à l'infini, comme les figurans de l'Opéra. Avec une certaine quantité de motifs dramatiques , tirés des mœurs nationales , tels que les sérénades , les duels , les vengeainccs , les jalousies, lés assassinats, les auteurs espagnols se sont fait une mine inépuisable , à la vérité , mais au fond de peu de valeur. C'est ce qui explique les dix-huit cents pièces de Lope de Vega. La violation des unités est la conséquence inévitable de ce système ; c'est un bien petit mal que je leur pardonnerais de bon coeur , s'ils savaient généralement en profiter. Mais agiter violemment ses personnages , pour que de ce grand mouvement il ne résulte rien de vrai, de beau. ou de plaisant ,* c'est une faute qui n'a plus d'excuse. Sans doute il vaut mieux faire agir les acteurs , que de les faire parler par tirades , comme sur noti:e scène , mais que chacune de leurs actions explique leurs caractère3, peigne leurs mœurs,, et celles de leur temps ; autrement la multiplicité des aventures , devient, pour le spectateur, aussi fatigante que les tirades. Ra-
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remeut les Espagnols se sont attachés à peindre des caractères : en général, ils cherchent à frapper par la singularité des événemens, plutôt que par les passions qui les ont causés.
Tels sont les défauts de Cervantes : on voit qu'ils sont surtout ceux du temps où il vivait. Mais , toutefois , Lope de Yega et Caldéron ont prouvé qu'ils savaient réunir , quand ils le voulaient ^ une intrigue attachante , à des caractères fortement tracés (i).
Il est assez curieux d'observer que plusieurs poètes , fa~ oieux par leurs infractions aux unités , Lope (a) et Cervantes entre autres , les ont défendues de toute manière , excepté par leur exemple. Comme les liiéteurs anciens étaient alors encore bien plus rei^ectés et .lus qu'ils ne le sont maintenant f il est probable que Lope et Cervantes ont voulu ménager lesérudits , tandis que, dans l'occasion ,,leur génie les emportait, et leur faisait oublier ces beaux préceptes. C'est en vain que l'on alléguera le mauvais goût du temps y et l'envie de plaire au public. Lope , et Cervantes, avant lui, ont fait leur public, et le premier surtout, entouré , à son débat , d'une immense réputation , n'aurait-il pas fait adopter tous les genres auxquels il aurait employé son talent? Un dialogue amusant, dans le chap. xlviii , de la première partie du D(^ QuichMey fait connaître l'opinion que Cervantes prétendait avoir sur ce sujet, quand il voulait se donner l'air de savant* Maïs, dans un passage d'une de
(i) Voir Fuente Ovejuna, et Medico de su honra, el Alcalde de Zatamea, el Magieo Prodigioto, etc.
(a) Voir son Art. Poétique
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ses comédies (postérieur à celui déjà cité), il se contredît luî-méme , et défend cette liberté dont il usait amplement. II fait parler la comédie qu'il personnifie : « Le Théâtre est « ane carte de géographie, où il n'y a pai^ trois pouces « d'intervalle entre Rome , Yâlladolid et Gand. Qu'im- « porte au spectateur, si, sans quitter ces tréteaux, je le « mène d'Allemagne en Afrique ? Sa pensée est aussi Ié~ « gère que moi, et partout où le porte mon vol, elle peut « m'accompagner, sans crainte de se perdre , sans risque « de se fatiguer. »
Comme auteur dramatique , Cervantes est resté dans un rang inférieur ; cependant sa Numance pourrait être honorablement distinguée. L'héroïque dévouement des habitans de cette malheureuse ville, est aussi célèbre en Espagne que les aventures du Cid ; mais peut-être ce sujet n'est-il pas autant que l'autre du ressort de la tragédie. L'intérêt s'attache à la cité de Numance, en quelque sorte , comme à un être moral ; et ce n'est que par une multitude d'épisodes isolés que l'on peut jeter quelque variété sur ce drame, qui n'offre, en dernier résultat, qu'une seule situation. Mais si ce sujet semble se refuser à des développemens dramatiques, il ne laisse pas de prêter beaucoup à la poésie. C'est ce que Cervantes sentit , et ce qui lui fit chercher de nouvelles ressources. Vouloir concilier la poésie avec le drame , est une entreprise peut-être impossible ; la supériorité doit rester à l'un des deux, si, toutefois, par une malheureuse combinaison, ces deux moyens de plaire ne se détruisent pas l'un l'autre.