PARtIE I, LIV. n, CftAP. XIII
que nous emploierons à voir cette cérémonie , qui ne saurait être <iue belle après les choses étranges que ces bergers nous ont contées du berger mort et de la bergère qui Ta fait mourir. J'en suis persuadé comme vous, dit Vivalde, et je donnerais plutôt quatre jours qu'un , pour ne pas manquer de m'y trouver. Don Quichotte leur demandant là-dessus ce qu'on leur avait raconté de Chrysostôme et de Marcelle, l'un d'eux dit qu'il venait de rencontrer les bergers , et que les voyant en si triste équipage , il en avait voulu savoir le sujet ; que les bergers leur avaient appris en leur faisant l'histoire d'une certaine Marcelle aussi belle que bizarre , avec les amours de plusieurs jeunes gens qui la recherchaient, et la mort de ce Chrysostôme qu'ils allaient enterrer. En un mot ils redirent à don Quichotte tout ce que Pierre lui avait déjà appris ; et le récit étant fini, Vivalde demanda à notre chevalier ce qui l'obligeait d'aller armé de la sorte dans un pays où tout était tranquille. Mon exercice et ma profession , répondit don Quichotte, ne me permettent pas d'aller d'une autre manière : les ajustemens et le repos ont été inventés pour des courtisans , mais le travail , les veilles et les armes appartiennent à ceux qu'on appelle dans le monde chevaliers errans, du nombre desquels j'ai l'honneur d'être, quoique
indigne , et le moindre de tous. Il n'en fallut pas davantage aux cavaliers, pour leur faire penser que notre chevalier était fou ; mais afin de s'en assurer encore mieux , et pour voir de quel genre était cette folie » Vivalde lui demanda ce que c'était que ces chevaliers errans. Je crois bien , monsieur» répondit don Quichotte , que vous n*avez pas lu les Annales d'Angleterre, où il est parlé des fameux exploits du roi Artur, que nous appelons Artus en castillan , et de qui on tient par tradition dans le royaume de la Grande-Bretagne, qu'il n'est pas mort, mais qu'il a été changé en corbeau par enchantement, et ipi'un Jour il reviendra en sa première forme, et remontera sur le trône ; ce qui fait que depuis ce temps-là on ne trouvera pas qu'un Anglais ait tué un seul corbeau. Ce fut au temps de ce bon roi, que fut institué le fameux ^rdre des chevaliers de la table ronde , et que se passèrent les amours de don Lancelot du Lac avec la reine Genièvre , dont la sage et très-honorée dame Quintagnone fut la médiatrice , et qui firent naître cette romance , si renommée , et tant chantée dans l'Espagne :
Ouc chevalier ne fut sur terre De dame si bieo recueilli , Que Lancelot s'en vit servi Quand il rf^Tenak d'Angletorre.
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Depuis ce temps-là cet ordre de cheyalerie a toujours augmenté , et s'est étendu en diverses parties du monde. Le vaillant Amadis s'y est rendu célèbre par ses grands faits d'armes, comme aussi ses fils et ses neveux , jusqu'à la cinquième génération» Le brave Félix Marthe d'Hircanie s'y est encore bien fait connaître , et cet autre chevalier qu'on ne saurait jamais assez louer, Tyran-le-Blanc.Et peu s'en faut que nous n'ayons vu de notre temps l'invincible chevalier don Bélianis de Grèce , et tant d'autres dont les noms sont fameux dans l'histoire. Voilà ce que c'est, monsieur, que l'ordre de la chevalerie errante , dont je viens de vous dire que je fais profession, m'engageant aux mêmes lois que ces bons chevaliers du temps passé , que j'imite ponctuellement ; et c'est pour cela que je vais comme eux, par les déserts et les montagnes, cherchant les aventures , avec intention de dévouer mon bras et ma personne aux plus périlleuses que le sort me puisse offrir, pour le secours des affligés et des faibles. Après ce beau discours, il ne resta pas le moindre doute à nos voyageurs sur la folie de don Quichotte, et il n'est pas besoin de dire à quel point cette étrange manière d'extravagance les surprit.
Vivalde , qui était fort enjoué , et qui avait de l'esprit, n'eut pas sitôt fait cette découverte,
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qu'il en voulut profiter dans le peu de chemin qui leur restait à faire jusqu'au lieu des funérailles de Chrysostôme ; et pour mettre don Quichotte en train : Il me semble , lui dit-il , seigneur chevalier errant, que vous avez embrassé une des plus dures conditions du monde, et je ne crois pas que celle des chartreux en approche. Elle pourrait être aussi austère , répondit notre héros , maispour aussi nécessaire , non ; et cela il ne le faut pas mettre en doute , car les religieux n'ont autre chose à faire qu'à prier Dieu tranquillement , et sans inquiétude pour le bien des hommes ; et nous autres chevaliers et soldats, nous exécutons ce qu'ils ne font que demander, en procurant aux hommes ce même bien par la valeur de nos bras , et par le tranchant de nos épées : mais nous ne le faisons pas comme eux à couvert des injures du teïtips ; c'est en plein air, toujours exposés aux ardents rayons du soleil en été , et à toutes les rigueurs du froid en hiver. Ainsi nous pouvons bien dire que nous sommes les ministres de Dieu sur la terre , et les vengeurs de sa justice. Comme la guerre et les choses qui en dépendent ne sont jamais sans beaucoup de sueurs et de fatigues , il s'ensuit de là que ceux qui en font profession, font sans doute beaucoup plus que ceux qui prient tout à leur aise pour le secours des misérables. Je ne pré-