‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 52 sur 109 · PARTIE I, LIV. n, CHAP. XIII. IÎ · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. n, CHAP. XIII. IÎ

tends pas dire après tout, etBieu m'en préserve, que la condition du cheyalier errant soit aussi sainte et aussi sûre que celle des religieux ; mais je titre cette conséquence des choses que je souffre, qu'elle est sans doute plus pénible , plus assommante, plus martyre de la faim et de la soif, et en un mot mille fois plus misérable , comme on le voit assez par les malheureuses aventures que tant de chevaliers ont éprouvées en leur vie : et s'il s'en est trouvé qui sont devenus empereurs par la valeur de leurs bras , croyez-moi qu'il leur en a coûté bon , au moins si c'est quelque chose que la sueur et du sang; et si par malheur même , ils avaient manqué d'enchanteurs et de sages qui leur aidassent, assurez-vous qu'il y aurait eu bien des espérances trompées.

Pour moi , je suis de ce sentiment , répliqua Vivalde ; mais une chose qui me choque des chevaliers errans entre beaucoup d'autres, c'est que sur le point d'entreprendre quelque grande aventure , et avec un péril évident pour leur vie , on ne voit point qu'ils ayent jamais recours à Dieu , comme tout chrétien est obligé de faire en de semblables occasions , mais seulement qu'ils se recommandent à leurs maîtresses , et invoquent leur assistance , comme s'il n'y avait point d'autre Dieu ; et cela , selon moi , sent le paganisme à pleine bouche. Monsieur, répondit

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don Quichotte , il n'y a pas moyen de faire autrement y et le chevalier errant qui en userait d'une autre manière, se ferait moquer de lui ; car c'est une coutume inviolable , et établie de tout temps 5 dans la chevalerie errante ^ que sur le point d'entreprendre quelque grand fait d'armes, celui qui combat en présence de sa dame, tourne amoureusement les yeux vers elle , comme pour la prier de lui être favorable , et de le secourir dans le péril ; et quand même personne ne l'entendrait , il est obligé de dire quelques paroles entre les dents , par lesquelles il se recommande de tout son cœur à qui il sait bien , et c'est ce dont nous avons une infinité d'exemples dans les histoires* Mais ce n'est pas à dire pour cela que le chevalier errant ne se puisse bien recommander à Dieu , il y a temps pour tout , et il en peut prendre l'occasion pendant le combat. Il me reste encore un scrupule , répliqua Vivalde : j'ai lu plusieurs fois que des chevaliers errans , discourant ensemble, venaient, de parole en parole, à s'échauffer, et tournant tout-à-<6ûp leurs chevaux pour prendre du champ, fondaient à bride abattue l'un sur l'autre , ayant à peine eu le loisir de se recommander en deux mots à leurs dames : au milieu de la course , et de ces rencontres, il arrivait d'ordinaire que l'un était renversé sur la croupe de son cheval, percé de

part en part , et que l'autre eût été porté par tcire s'il ne se fût pris aux crins. Or je ne compren4s pas , pour moi , comment le mort trouvait lieu de se recommander à Dieu , dans une affaire sitôt expédiée. Le meilleur serait, ce me semble, que le chevalier adressât à Dieu les prières qu'il fait à sa dame ; car au moins il sa*tisferait en quelque façon au devoir d'un chrétien , et ne mourrait redevable tout au plus qu'à sa maîtresse : ce qui ne serait pas un fort grand inconvénient, outre que je doute que tous les chevaliers errans aient des dames>, à qui se recommander ; car enfin il s'en peut trouver qui ne soient point amoureux. Gela ne saurait être , dit don Quichotte , il n'y a point de chevalier errant sans dame , et le ciel serait plutôt sans étoiles. C'est proprement l'essence du chevalier ; c'est ce qui le constitue, et trouvez-moi une seule histoire qui prouve le contraire. Je vous di^ bien plus , et vous déclare que si par hasard il se trouvait un chevalier sans amour, il ne serait pas tenu pour chevalier légitime , mais pour bâtard, et qui serait entré dans la chevalerie errante , par la fenêtre , et non par la porte , comme un brigand et un voleur.

Il me semble pourtant, dit Yivalde, si je m'en souviens bien , que don Galaor, frère du valeureux Amadis , n'eut jamais de dame fixe qu'il pût

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invoquer dans les combats , et si avec tout cela il n'en fut pas moins brave , ni moins estimé. Une hirondelle ne fait pas le printemps , répondit don Quichotte ; outre que je sais de bonne part que ce chevalier aimait en secret , et bien fort , et s'il en contait à toutes celles qu'il trouvait à son gré , c'était par une inclination naturelle , dont il n'était pas le maître , et toujours sans préjudice de celle que l'on sait de science certaine avoir été l'unique maîtresse de sa volonté, et à laquelle il se recommandait fort souvent, mais secrètement, car il se piquait d'une discrétion extraordinaire. Je me rends, dit Vivalde, et puisqu'il est de l'essence que tout chevalier enfant soit amoureux, nous nous tenons pour dit que vous aimez , vous qui êtes du métier; ainsi à moins que vous ne vous piquiez d'être aussi secret que Galaor, je vous supplie, au nom de toute la compagnie, de nous apprendre le nom et la qualité de votre maîtresse, et de nous en faire le portrait. Elle doit se trouver heureuse que tout le monde sache qu'un chevalier tel que vous nous paraissez^ en fasse sa divinité.

Je ne sais , dit don Quichotte après un grand soupir, si cette douce ennemie trouve bon ou mauvais que l'on sache que je la sers , mais je sais bien , pour répondre à ce que vous me de-

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