PARTIE I, MV. n, CHAP. XHI. l3l
mandez avec tant de ciyilité , qu'elle se nomme Dulcinée ; que sa patrie est le Toboso , un village de la Manche , et qu'elle est tout au moins princesse» puisqu'elle est dame souveraine de mes pensées. Pour sa beauté , c'est un miracle, où tout ce que les poètes ont imaginé de chimérique et d'impossible pour vanter leurs maîtresses, se trouve vrai au pied de la lettre. Ses che- Teux sont de fin or, son visage est un raccourci des Champs-Elysées, ses sourcils des arcs célestes , et ses yeux de véritables soleils ; les roses naissent sur ses joues , ses lèvres sont des branches de corail , et ses dents autant de perles ; elle a le cou d'albâtre , la gorge de marbre , et les mains d'ivoire : la blancheur de la neige auprès de la sienne n*est rien. Et par tout ce qu'on voit , en un mot , on juge aisément que ce qu'on ne voit point est sans prix et sans comparaison. Il ne manque plus , dit Vivalde , que de savoir sa naissance et sa généalogie. Elle ne descend pas , répondit don Quichotte, des anciens Curses , des Caïus ou des Scipions romains : elle ne vient pas non plus des Colonnes , ni des Ursins modernes ; elle n'est ni des Moncades, ni des Requesans de Catalogne , ni des Rebellas et des Villeneuves de Valence ; elle ne compte point entre ses pères les Palafox , les Nucas , les Rocabertis , les Corelles ,
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les Lunes , les Alagonés , les Urreas , les Fozes, ou les Gueras d' Arragon , ni les Cerdas , les Manriques , les Mendoces , ou les Gusmans de Gastille , ni lesf Alencastres, les Pallas et les Menezes de Portugal ; mais sa tige est dans le Toboso de la Manche ; et si sa race est moderne , elle ne laisse pas de pouvoir être la source et Forigine des plus illustres familles des siècles à venir ; et qu'on ne me réplique pajs là-dessus si ce n'est aux mêmes conditions que Zerbin mit au pied du trophée qu'il dressa des armes de Roland :
Que nul oe soit si téméraire
Que de toucher ici , S'il ne veut se résoudre aussi D'avoir avec Roland à démêler l'affaire.
Pour moi , dit Vivalde , encore que je sois des Cachopins de Laredo, je ne prétends pas faire de comparaison avec la race du Toboso de la Manche , quoiqu'à dire le vrai , ce soit ici la première fois que j'en entende parler. Comment est-il possible, répondit don Quichotte, que cela n'ait pas été jusqu'à vous ? Tout le reste de la compagnie écoutait attentivement cette conversation , et jusqu'aux bergers^et aux chévriers, ils demeurèrent convaincus de l'extravagance de notre chevalier. Le seul Sancho Pan ça croyait
comme un oracle tout ce que disait son maître , dont il connaissait la sincérité , et qu'il n'avait pas perdu de Yue depuis le berceau ; il lui restait pourtant quelque doute sur cette Dulcinée^ parce qu'encore qu'il fût voisin du Toboso , il n'avait jamais ouï parler de ce nom , ni qu'il y eût une telle princesse dans toute la Manche.
Comme ils allaient ainsi discourant , ils aperçurent dans un chemin creux qui s'est fait entre deux montagnes , une vingtaine de bergers tous vêtus de pelisses noires, et couronnés de guirlandes , qu'on vit après être de cyprès et de tilleul. Six d'entre eux portaient une bière couverte de rameaux et de fleurs , et d'abord qu'ils parurent : Voilà, dit un des chevriers, ceux qui portent en terre le corps de Ghrysostôme, et c'est au pied de cette montagne qu'il a choisi sa sépulture. Cela fit hâter toute la compagnie, qui arriva justement dans le temps que les porteurs mettaient la bière bas , et que quatre hommes commençaient à creuser une fosse à côté d'un rocher. Ils ^e saluèrent de part et d'autre , et après les premières civilités, don Quichotte et le reste de la troupe se mirent à considérer le cercueil , où ils virent un jeune homme mort , de l'âge d'environ trente ans , en des habits de berger, et tout couvert de fleurs. Tout mort qu'il était, on jugeait aisément qu'il avait été
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beau et de fort bonne mine. On voyait dans la bière quantité de papiers et de cahiers ouverts et fermés , et tout ce qu'il y avait là de gens , ceux qui travaillaient, aussi bien que les spectateurs, gardaient un grand silence, qu'un de ceux qui avaient apporté le corps , rompit à la fin , en disant à un autre :
Regarde , Ambroise , si c'est bien ici l'endroit que Chrysostôme a choisi , toi qui veux qu*on exécute son testament avec tant d'exactitude? C'est là même, répondit Ambroise, et c'est aussi le lieu où mon malheureux ami m'a cent fois fait le récit de sa pitoyable aventure. Ce fut là qu'il vit pour la première fois cette ennemie mortelle du genre humain; ce fut encore là qu'il lui fit la première déclaration d'une passion aussi honnête que violente ; ce fut aussi dans ce même endroit que l'impitoyable Marcelle acheva de le désespérer par ses mépris , et l'obligea de terminer le dernier acte de sa triste vie ; c'est là enfin qu'il a voulu qu'on l'enterrât, pour y conserver la mémoire de tant de disgrâces. Ambroise s'adressant ensuite à don Quichotte , et autres , continua ainsi : Ce corps , messieurs , que vous regardez sans doute avec des yeux de compassion, enfermait il n'y a pas long- temps une âme que le ciel avait ornée d'une grande partie de ses plus précieuses richesses. C'est le
corp^ de ce Chrysostôme , qui eut un esprit incomparable , une honnêteté sans pareille , et une amitié à Tépreuve de tout. Il fut libéral et magnifique sans vanité , sage et sérieux sans orgueil , modeste sans affectation , agréable et divertissant sans bassesse; en un mot, il fut le premier en tout ce qu'on peut appeler bon.
Comme il fut sans égal en malheur , il aima éperdument, et fut haï; il adora , et fut méprisé; il servit sans réserve un tyran farouche qu'il ne put adoucir; il pleura, il gémit devant un marbre sourd et insensible ; ses cris se perdirent en l'air , le vent emporta ses soupirs et se joua.de ses plaintes; il s'attacha enfin à l'ingratitude même, et n'en eut aussi pour récompense que de se voir la proie de la mort au milieu de ses plus beaux jours , et par les cruautés d'une bergère, qu'il voulait par ses vers faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes.
Ces papiers , que vous voyez là, pourraient bien rendre témoignage de ce que je dis, s'il ne m'avait ordonné de les livrer aux flammes en même temps que je rendrais son corps à la terre.
Vous seriez encore plus cruel que lui , dit Vivalde , si vous l'aviez fait ; il n'est pas juste d'observer.si religieusement des choses qui sont peutêtre ordonnées contre la raison ; et combien de belles choses se seraient perdues , si les dernières
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volontés , comme celle-là , avaient toujours été exécutées! Ainsi, seigneur Ambroise, rendez encore à votre ami ce dernier office , de sauver ses ouvrages de Toubli , et de ne pas accomplir avec trop d'exactitude ce qu'il a ordonné par dépit et en homme outragé. Gardez ces papiers qui font foi de la vertu de votre ami, et de l'ingratitude de Marcelle, quand ce ne serait que pour servir d'avertissement aux autres , et les garantir , par ce triste exemple , de tomber dans le même précipice. Pour nous, nous savons déjà l'histoire des amours et du désespoir de Chi-ysostôme , et la cause de sa mort ; nous savons l'amitié qui vous liait ensemble, et ce qu'il a souhaité de vous en mourant, et par cette pitoyable histoire nous jugeons quelle a été la cruauté de Marcelle et l'amour du berger, et quelle est la fin que doivent attendre ceux qui courent à bride abattue après les vaines espérances dont l'Amour les flatte et les amuse.
Gomme nous apprîmes hier au soir la mort de Chrysostôme , et qu'on le devait enterrer en ce lieu , la compassion, encore plus que la curiosité, nous a fait détourner de notre chemin , pour être témoins des devoirs qu'on lui rend , et faire voir que les honnêtes gens s'intéressent toujours dans le malheur des autres. Je vous prie donc , généreux Ambroise , que notre bonne intention