PARTIE I, LIV. Il, CHAP. XTIT. iSg
L'époatantable bruit de ma voix gémissante Va pénétrer ici les rochers les plus durs.
Et les derniers accens de ma bouche mourante Survivront à ma voix dans ces antres obscurs.
Jamais la triste Écho sur les rives du Tage H'a poussé dans les airs de si funestes cris ; Et les sons éclatans de cet affreux langage N'ont jamais retenti sur les bords du Bétis.
Les lieux plus reculés dessus la terre entière , Ceux que le Nil embrasse en sa vaste longueur, Les endroits où le ciel refuse la lumière , Sauront avec mes maux ton injuste rigueur.
Ces peuples , qui peut*être ignorent tout le reste ,
Ne pourront ignorer le sujet de mes vers :
Mes malheurs sont trop grands , et mon sort trop ftiueste,
Pour n'aller pas bientôt au bout de l'univers.
Un seul rebut étonne un cœur plein d'espérance , Et le moindre soupçon accablant la raison , Dans l'esprit le plus fort porte l'impatience ; La seule jalousie est un mortel poison.
L'absence trouble , et perd le repos de la vie ; La crainte des mépris ne se peut rassurer ; Et l'on nous flatte en vain d'un sort digne d'envie : Quand on craint vivement, on ne peut espérer.
Tous ces maux sont mortels ; cependant quoi prodige \ Je vb, et je subsiste en les éprouvant tous , Rebuté, convaincu du soupçon qui m'afflige^ Absent et méprisé , mortellement jaloux.
l4o DON QUICHOTTE.
Jamais nulle espérance en ce malheur extrême N'a flatté mon esprit dn plus faible secours ; Et dans mon désespoir j'y renonce moi-même, Et consens à souflrir et me plaindre toujours.
Quel sort pourrait, unir et Teêpoir et la crainte , Quand le sujet de craindre est visible et certain? • Et quand la jalousie a fourni quelque atteinte, La mort n'est-elle pas le plus heureux destin ?
Hé ! qui peut après tout conserver l'espérance, Se voyant à toute heure accablé de mépris, Indignement traité dans la persévérance.
Et, qu'un lâche mensonge en. couronne le prix?
G toi! fâcheux tyran de l'amoureux empire.
Ressentiment jaloux, viens armer ma fureur; Mais que ton souvenir m'accable et me déchire, Et pour finir mes maux , que tu crois ma douleur 1
Mourons enfin, mourons ; renonçons au remède. Qui vécut malheureux, doit l'être dans la mort. Destin 1 je m'abandonne et renonce à ton aide ; Rends le sort qui m'attend égal au premier sort.
Mais couronnons l'amour en finissant la vie , Et n'imputons ma mort qu'au besoin de mourir : Disons que c'est un bien , et trop digne d'envie , Que qui vit dans les fers, est heureux de périr.
N'accusons point le sort d'un injuste caprice ; Et bien loin d'accuser Iris de cruauté , Disons que ses mépris me font trop de justicj^ ; Publions son mérite , et vantons sa beauté*
Après aroir ainsi traité l'ingratitude ,
Et contraint ma douleur par un dernier effort,
Amour, je t'ai payé le tribut le plus rude;
Ce fer dans le moment Ta me rendre à la mort.
O toi l qui sans raison, fis toujours ma souffrance , Et me réduis enfin à ce triste secours, Viens Toir couler ce sang que j'offre à ta Tengeance , Et déchirant ma plaie , aTances-en le cours.
Je Teuz bien de ta main recevoir cet ofBce ; Mais fais>le sans trembler et sans nulle amitié ; Regarde sans douleur mon dernier sacrifice ; Je ne crains désormais rien tant que ta pitié.
Insulte à mes malheurs , et ris de ma disgrâce ; Ne mêle à ta rigueur aucun faux sentiment ; Mais crains que ton couftouz se repente ou se lasse , Lorsque pour triompher il n'attend qu'un moment.
Venez donc , il est temps , sortez des noirs abîmes , Tantale , pour jamais de la soif tourmenté ; Sysiphe malheureux, à qui d'infâmes crimes Font souffrir un tourment pour toi seul inventé.
Tytire , dont la chair repaît la faim ardente D'un avide vautour, sans pouvoir l'assouvir, Ixion bourrelé sur ta roue tranchante , Noires sœurs, qui filez nos jours pour les ravir :
Sortez pleins de fureur de vos sombres ténèbres , Et venez de ma mort ( en appareil nouveau ) Faire tous les honneurs , et les devoirs funèbres , Si j'en dois recevoir, renonçant au tombeau.
Traînez arecque tous l'implacable Cerbère, J'inTÎte tout Teafer à ce célèbre jour :
Ses feux , ses hurlemens sont la pompe ordinaire Qui doit suivre au cercueil uta martyr de TAmour.
Les vers de Chrysostôme parurent assez bons à ceux qui les entendirent, hors que Vivalde ne trouva pas que ces soupçons et ces jalousies dont il se plaignait, s'accordassent avec ce qu'il avait ouï dire de la vertu de Marcelle ; mais pour le tirer de ce doute , Ambroise , qui avait su jusqu'aux plus secrètes pensées de son ami , lui dit : Il faut que vous sachiez, monsieur, que quand ce malheureux Chrysostôme composa ces vers , il était loin de Marcelle, et s'en était éloigné exprès pour voir si l'absence ferait sur lui son effet ordinaire; et comme il n'y a rien qui ne chagrine un amant éloigné de ce qu'il aime , et point de soupçons dont il ne ce persécute soimême , il se forgea mille sujets de jalousie , qui ne le tourmentèrent pas moins que s'ils eussent été véritables; ainsi, quoi qu'il ait pu dire en cet état, ses plaintes et ses reproches ne sauraient donner d'atteinte à la vertu de Marcelle , qui est telle en effet , qu'à la dureté près , et une certaine fierté qui va jusqu'à l'orgueil , l'envie même ne lui saurait reprocher la moindre chose : Vivalde fut satisfait de la raison d' Ambroise ; et et comme il prenait un autre papier pour le lire.