‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 57 sur 109 · PARTIE I, MV. U, CHAP. XIII. l · texte numérisé non relu

PARTIE I, MV. U, CHAP. XIII. l

il en fut empêché par une espèce d'apparition , car c'est ainsi qu'on peut appeler l'objet surprenant qui se présenta tout d'un coup à leurs yeux. C'était Marcelle elle-même qui se fit voir sur le sommet de la roche au pied de laquelle on creusait la sépulture, mais avec tant de beauté et tant d'éclat, qu'elle parut encore plus belle que le truit public ne la faisait. Ceux qui ne l'avaient jamais vue , la regardaient avec admiration , et ceux mêmes qui étaient accoutumés à la voir, n'en étaient pas moins surpris que les autres. Mais à peine Ambroise l'eut-il aperçue , qu'il lui dit avec quelque espèce d'indignation : Que cherches-tu ici , monstre de cruauté , le plus dangereux de ces montagnes; fier basilic, dont les seuls regards empoisonnent ; viens-tu voir si les plaies de ce malheureux, que ta cruauté met dans le tombeau , sç rouvriront en ta présence ? ou viens-tu insulter à ses malheurs , et te glorifier des funestes effets de ton ingratitude ? Parle, et nous apprends au moins ce qui t'amène ou ce que tu demandes de nous; car si tu souhaites quelque chose , j'ai si bien connu à quel point Chrysostôme t'était dévoué pendant sa vie , que je suis prêt à faire que tout ce qu'il eut d'amis t' obéissent pour lui après sa mort. Rien de tout cela n'est ce qui m'amène , répondit la bergère. Je ne viens, Ambroise, que pour me défendre

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moi-même, et faire voir l'injustice, et de ceux qui m'accusent de leurs tourmens, et de ceux qui m'imputent la mort de Chrysostôme. Ainsi je vous supplie tous tant que vous êtes de me donner un peu d'attention ; je n'ai pas besoin de beaucoup de discours pour faire voir mon innocence.

Le ciel , dites-vous , m'a fait naître s^vec tant de beauté , qu'on ne saurait me voir et ne pas m'aimer; et vous voulez que je sois obligée de vous aimer, parce que vous me témoignez de l'amour! Je comprends bien par la raison que Dieu m'a donnée , que tout ce qui est beau est aimable ; mais je lie vois point que parce qu'on aime ce qui est beau, ce qui est beau soit obligé d'aimer, et d'autant moins que celui qui aime, peut être 4aîd et désagréable , ce qui ne mérite que d'être haï ; mais même , quand la beauté serait égale de part et d'autre , il ne s'ensuit pas pour cela que les inclinations le doivent être , puisque toutes les beautés ne donnent pas de l'amour , et qu'il y en a qui plaisent seulement aux yeux sans faire d'impression sur lé cœur. En effet, s'il n'y avait point de beauté qui ne forçât les cœurs de se rendre , que verrait-on dans le monde , qu'une confusion étrange de désirs errans et vagabonds qui passeraient sans cesse d'un objet à un autre ,i sans savoir à quoi s'attacher ?

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