SUR LE TOMBEAU DU ROI A SÉVILLE
« ParUeu ! tant de grandear me surprend , et je donnerais bien on doublon pour pouvoir la décrire ; car, y a-t-il un, bomme qui ne s'émerveille et ne s'étonne ^ la Tue de cette macbine immense , de tonte cette braverie ?
« Par Jésus-Christ , chaque morceau vaut plus d'on mUliOn , et c'est bien dommage que cela ne dure pas un siècle. O grande Séville, tu surpasses Rome en courage et en grandeur î
« Je parie que l'âme du défunt ^ voulant jouir de ce gîte, a quitté aujourd'hui le ciel , dont elle jouit éternellement.
«t Certain brave entendit ces paroles, et dit : Seigneur soldat, ec que vous dites est vrai , et qui dira le contraire , ment.
« Alors il enfonça son chapeau, tata son ' épée , regarda de travers; et ce fut tout ».
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paraître , en i6o5 , la première partie du Don Quichotte, L'usage youlait que tout ouvrage fôt dédié à un grand , qui en acceptant la dédicace , s^'engageait en quelque sorte à faire k l'auteur un succès dans le monde. Le duc de Béjar avait été supplié de prendre Don Quichotte sous sa protection ; mais il refusa , craignant d'exposer son nom en tête d'un livre de chevalerie , qu'il supposait semblable à ceux qui alors , et depuis long-temps , inondaient l'Espagne. Cervantes lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un seul chapitre ; ce qui lui fut accordé d'assez mauvaise grâce ; mais le succès le plus éclaitant justifia son attente , le duc enchanté accepta la dédicace , et combla l'auteur d'éloges.
A cette lecture avait assisté un ecclésiastique qui dirigeait la maison du duc. C'était un homme chagrin et bourru, à qui ces éloges déplurent , comme s'ils étaient donnés à ses dépens. Saps prendre la peine de faire une critique raisonnée de l'ouvrage , il accabla l'auteur d'injures grossières , et le duc de reproches pour l'accueil qu'il lui faisait. Cervantes répondit avec sa modération ordinaire; mais on dit qu'il profita de cette scène , pour peindre au naturel la colère de ce moine dans les chapitres xxxi et xxxii de la seconde partie du Don Quichotte, Cependant il paraît que l'ecclésiastique l'emporta, car Cervantes, le plus reconnaissant de tous les hommes , ne dit plus un seul mot du duc de Béjar, dans les ouvrages qu'il publia par la suite , ce qui ferait croire qu'il n'eut pas à se louer de sa générosité.
L'obscurité dans laquelle il vivait , nuisit d'abord au
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succès de son livre. On se moquait du titre , et personne n'en voulait lire davantage. Pour sortir de l'oubli, il s'avisa d'un expédient assez extraordinaire. Il fit un petit pamphlet de quelques pages qu'il intitula el Buscapie ^ l'é* nigme^ dans lequel tout en faisant l'éloge du nouveau roman , il insinaaît avec adresse qu'on y trouverait des allusions piquantes ii certains grands personnages ; mais il se garda bien de donner une clé. La curiosité une fois excitée de cette manière ^ Bon Quichotte fut lu avec avidité , chacun voulant à toute force trouver le root de l'énigme , lequel pourtant est encore à deviner.
C'est à ce petit ouvrage, aujourd'hui prodigieusement rare , que Don Quichotte dut sa réputation. Le succès de la première partie fût tel , que trente miUe exemplaires disparurent en moins de deu;x ans , et que du vivant même de l'auteur, elle fut traduite dans presque toutes les langues de l'Europe.
Il serait bien inutile , à la tète d'une nouvelle édition de Don Quichotte, de faire l'éloge de cette composition extraordinaire , que tout le monde a lue , et que tout le monde aime à relire. Malgré le mérite prodigieux du style de l'original , toutes les traductions en sont goûtées, et l'ont été dans tous les temps. Peut-être que les lecteurs, accoutumés à la légèreté de quelques-uns de nos auteurs du dix-neuvième siècle , ne trouveront pas son style assez vif et assez rapide ; mais il faut faire attention à la différence du génie des deux langues et des deux nations. La langue espagnole, qui a peu changé depuis Cervantes , est si riche en mots
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sonores, et en sons harmonleiix, ^'elle sembk, par cela même , inviter aux longuet phrases. D'aiUears le caractère pose des Castillans explique ces longues périodes qui se retrouvent même dans leurs conversations. Toutefois , Cervantes n'en a jamais fait abus ; et sans aucune exception , il est le plus nmple comme le plus élégant des prosateurs espagnols.
Les érudits ont relevé nombre d'anachronismes , et quelques erreurs historiques ; mais on peut lui faire un reproche plus grave , c'est d'avoir , peut-être trop souvent , cherché une source de comique dans les souffrances de son héros. Les coups de bâton qu'il lui donne , sont d'abord au-dessus des forces de la nature humaine , et m'ont toujours paru avoir que^lque chose d'attristant , car on aime don Quichotte , bien que l'on rie de ses extravagances. L'épée du Biscayen , qui lui coupe une oreiUe , et les bâtons ferrés des Yangois , passent la plaisanterie et vont audelà du but. Comment rire d'un homme blessé et couvert de sang? Il est juste d'ajouter que ce défaut disparaît dans la seconde partie , qu'à plusieurs égards je serais tenté de préférer à la première. On a beaucoup critiqué le grand nombre d'épisodes , qui entravent , dit-on , la marche du roman : mais Don Quichotte est un livre qu'on ne lit pas en hâte pour arriver au dénouement ; on l'ouvre au hasard , certain de tomber isur une page amusante. Enfin les plus longs de ces épisodes, l'histoire du captif et la nouvelle du curieux-extravagant, sont tellement intéressans en eux-
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mémes^ que personne, après les avoir his, ne voudrait les retrancher du corps de l'ouvrage.
Si tous les commentateurs s'accordent sur les louanges qu'ils donnent à une production si originale , ils sont loin d'être du même avis sur l'idée présumée qui détermina Cervantes à choisir le caractère de Don Quichotte plutôt que tel ou tel autre. Le temps de la chevalerie errante est loin de nous , et les mœurs sont bien changées depuis le dixseptième siècle ; pourtant ce chevalier errant, cet être fantastique, nous plaît/nous amuse encore aujourd'hui. Bien plus, on l'a vu, on a vécu avec lui, op reconnaît son portrait. Sa réputation est à peine égalée par celle d'Achille ; tous deux sont connus même par ceux qui n'ont jamais ouï nommer Homère ou Cervantes. Or, se dit-on, cette conception qui est de tous les temps , qui frappe tous les peuples , doit renfermer en soi quelque chose de presque mystérieux , qu'il faut deviner pour expliquer son étonnant succès. L'auteur avait un but, car on ne se met pas à écrire un roman sans but. Ainsi raisonnent ses biographes , ne s'apercevant pas qu'ils veulent deviner une énigme indéchiffrable , le génie d'un grand homme.
Sans prendre parti au milieu de toutes les explications , je me contenterai de les exposer ici avec les preuves telles quelles , que leurs auteurs ont données à l'appui.
Les uns y voient une peinture burlesque du règne de Charles Y, et font du Don Quichotte y une satyre du même genre que le roman de Gargantua, Entre autres passages
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qui établissent ce rapport, ib citent le combat de Don Quicbotte contre les lions. C'est suivant eux une allusion évidente à la descente de Charles V sur les côtes de Barbarie. On voit , qu'avec de tels argumens, il ne serait pas difficile de trouver dans Don Quichotte le portrait de tous les rois passés et k venir.
D'autres ont pensé que Cervantes n'avait pas osé se jouer à la mémoire d^un aussi grand monarque , et qu'il avait seulement en vue de jeter du ridicule sur le duc de Lerma, et les actes de son ministère. Ils s'appuyent surtout sur une ressemblance qu'ils disent frappante, entre les traits que Cervantes donne à son héros , et ceux du minStrt de Philippe III. Maintenant , il est assez difficile de contredire une assertion semblable : cependant ceux qui ont cru devoir combattre sérieusement cette supposition , font remarquer que Cervantes reçut une pension du comte de Lemos , ami connu du duc de Lerma , et qu'il n'aurait pas osé dédier à ce seigneur un ouvrage décidément dirigé contre son ami. Enfin , ils rappellent que le duc de Lerma était, de son naturel, assez clairvoyant, et ennemi des critiques ; et qu'il aurait , sans doute , envoyé l'auteur de la satire travailler à sa seconde partie , dans quelque presidio éloigné. Les deux opinions que je viens de rapporter ont encore des partisans en Espagne.
Un de nos écrivains modernes les plus distingués, a prétendu que l'invention fondamentale de Don Quichotte , c'était le contraste entre l'esprit poétique et celui de la prose , que Cervantes , enthousiaste de la vertu , et mal