XXX NOTICE
reçu de son siècle , s'était peint luttant seul contre la société , et qu'il avait montré le plus vertueux et le seul sage parmi les hommes, passant pour fou au milieu de la société vicieuse et insensée. L'explication est ingénieuse, mais l'esprit qu'elle suppose n'est pas celui de Cervantes. Si son intention avait été de faire une satire aussi amère contre l'humanité , on conviendra qu'il a rempli assez mal son but , en faisant de cette invective contre l'espèce luimaine , un des livres les plus gais et les plus amusans. Comparons nos impressions après avqir kt Candide et Don Quichotte. N'avons-nous pas trouvé dans le premier,' cette tristesse et ce mépris des hommes, qu'inspire l'examen de leurs vices? Et dans l'autre, n'est-on pas firappé de cette bonne humeur constante , d'un homme content de vivre avec la .société telle qu'elle est. En outre, est-ce le procédé du génie de passer d'une idée aussi abstraite , à un caractère aussi particulier, aussi original que celui de Don Quichotte ? De semblables abstractions n'étaient point encore de mode , et ce n'est pas dans les auteurs espagnols qu'il faut les chercher.
L'opinion la plus généralement reçue , est que l'intention de notre auteur a été de dégoûter des livres de chevalerie , alors extrêmement répandus en Espagne. C'est ce me semble la plus raisonnable. Elle est confirmée par le prologue et par bien des passages de la première partie ; enfin 4 elle a été adoptée par Padre Isla, auquel un motif semblable a dicté son Fray Gerundio Campcvuis, Quant à rinvention du personnage de Don Quichotte en lui-même,
SUR CERVANTES. xxxj
qui peut espérer d'en retr oover la trace , maintenant qac toutes les traditions sur son autear sont effacées? Quelque plaisanterie du moment , quelque anecdote perdue , lui a peut-être fouitii l'idée de son héros, comme celle de FalstafT pour SKakespear? Serait-il si difficile de trouver dans FalstafFune idée philosophique , si l'on voulait absolument en trouver une ?
Il est d'autant plus probable que Cervantes voulut détruire les livres de chevalerie , que de son temps ces livres s'étaient multipliés d'une manière vraiment effrayante. Les preux d'Arthur et de Charlemagne , avaient été , pour le moyen âge , ce qu'étaient pour l'antiquité classique ses demi-dieux et ses héros (i). ittais plusieurs cftuses contribuèrent à prolonger et à enraciner en Espagne , le goàt de ces histoires merveilleuses. Le partage de la péninsule en petites principautés, et surtout cette guerfe nationale et religieuse qui durait encore quand le reste de l'Europe avait oublié les idées àes croisades, devaient donner lieu à une foule de traditions bientôt dénaturées par l'ignorance , la haine ou le fanatisme. Depuis la mort du roi Rodrigue , jusqu'à la guerre des Morisques , les deux
(i) Les héros les plas* anciens avaient été, pour ainsi dire» com" muns à tous les peuples de l'Europe. Aussi, est-il difficile de découvrir Torigine des chroniques fabuleuses sur Roland , Renaud, Galaor, et tant d'autres. Les Espagnols ont disputé aux Français l'honneur d'avoir composé la première histoire d'Amadis, laquelle a été le type de tou» les romans de chevalerie, comme l'Iliade a été le type de tous les poèmes épiques.
NOTICE xxxij
peuples rivaux s'étaient di^ntés chaque pouce de terre des Pyrénées au détroit de Gibraltar. Il n'existait pas une yiile qui ne conservât la mémoire d'un siège , d'un assaut , d'un pillage. Les mères chantaient à leurs enfans les exploits des héros de leur nation , et les cruautés des chefs ennemis. Ces romances , pendant long-temps, furent toute l'histoire d'Espagne.
La galanterie des Mores , leur culte pour les dames , varièrent , et adoucirent ces récits {Perpétuels de duels et de massacres ; et à mesure que la dévotion devint un trait distinctif du caractère espagnol , ils s'enrichirent de miracles et de dissertations théologiques. Voilà donc les traits principaux des romans de chevalerie : guerre , galanterie , dévotion ; les deux derniers deviennent souvent libertinage et superstition (i).
Au temps de Cervantes , une espèce de croisade contre les infidèles avait donné un redoublement de verve aux romanciers. Reproduisant tous les lieux communs du merveilleux , ils renchérirent encore sur le style héroïque ou culto , dont nous avons parlé , et ce fut véritablement alors que le mal vint à son comble. Si le but de Cervantes fut de de détruire les romans de chevalerie , jamais auteur n'eut un plus grand succès. Bons ou mauvais , les romans de chevalerie disparurent des bibliothèques , et la plupart de ceux
(i) Besadme très veces en la boca, en honor de la Santiàsima- Trinidad. •
TlKAnTB-EL-BLANCO.
SUR CERVANTES. zxxlîj
qui sont cités dans Don Quichotte, sont devenus tellement rares, qaHl serait ptesque impossible de se les procurer en Espagne.
Mais le plus grand mal de ces livres li'était pas dans les récits merveilleux de combats et d'enchanteihens. C'était la langue tpi avait le plus souffert sous leur règne. L'introduction du style culto , du tendre , et de ce ton de rodomontades que l'on remarque avec peine dans presque tous les livres espagnols , tout cela vient des romands de che"valeric. Voilà ce qui resta malgré Cervantes , voilà ce que lui-même ne sut pas toujours éviter.
Le succès éclatant de la première partie du Don Quichotte^ tira Cervantes de l'obscurité où il vivait depuis l'apparition de Lope de Yega, et lui acquit des protecteurs utiles dans le comte de Lemos et dails le cardinal de Tolède qui lui firent une petite pension. Mais bien que son livre eut fait grand bruit à la cour, il ne reçut aucune récompense de Philippe lU. Un mot de ce prince fait connaître cependant la haute opinion qu'il avait de cet ouvrage. Du balcon de son palais , il aperçut assis au bord du Manzanarès, un étudiant qui lisait tout seul, s'interrompant de temps en temps par de grands éclats de rire. « Cet homme est fou ,* s'écria le roi , ou bien il lit Don Qidcliotte, » Un page courut à l'étudiant , et trouva que c'était effectivement Don Quichotte qu'il lisait.
L'anecdote suivante prouve que les étrangers , et surtout les Français , n'étaient pas coupables de l'indifférence injurieuse de ses compatriotes. Une ambassade française T. I. C
xxxW NOTICE
venait d'arriver à Madrid. Les gentibhommes de la légation , allant faire leor cour au cardinal de Tolède , après lui avoir peint en termes animés leur admiration pour le génie de Cervantes , lui demandèrent , conune une grande faveur, d'être présentés à cet homme célèbre. Rien n'était plus facile ; le maître des pages du cardinal les y conduisit. En sortant , encore tout ravi de sa conversation , et surpris de voir pauvre et délaissé celui qu'il s'imaginaif trouver dans l'opulence , un des Français s'écria : « Quelle honte » pour l'Espagne qu'un tel homme ne soit pas entretenu » richement par le trésor public ! et qu'il soit réduit à « écrire pour vivre ! — Dites plutôt , répondit son com- » pagnon , quel bonheur pour l'Espagne , qui doit à sa i< pauvreté tant de chefs-d'œuvre! » L'ambassadeur lui fit offrir une pension assez forte ; mais Cervantes la refusa avec politesse , ajoutant que les bienfaits de son protecteur, le comte de Lemos> suffisaient amplement aux besoins de sa famille.
Suivant l'usage , Cervantes avait changé son obscurité contre des ennemis. Toute la troupe de ces auteurs qui vivent de pillage , et tpus les romanciers chevaleresques se déclarèrent contre lui. Un Ârragonais, auteur de méchantes comédies , dont on ignore le vrai nom , et qui par conscience de son' infamie , se cacha sous le pseudonyme de Fernandez Avellaneda, fut le plus acharné comme le plus grossier de ses adversaires. Sa haine , dit - on , avait été excitée par quelques observations de Cervantes sur ses comédies; il s'en vengea par des personnalités et des injures
SÛR CERVANTES. xxxv
dégoûtantes. D'abord il critiqua , avec toute Tâcreté d'un auteur jaloux , l'invention et l'exécution du Don QuichoUe, et néanmoins il s'empara de l'idée et du personnage principal. S'imaginant sans doute qu'il lui suffisait de continuer un chef-d'œuvre pour l'égaler, il publia, en i6i4., une suite du Don Quichotte , dans laquelle on retrouve tous les personnages , mais pas une étincelle du génie de Cervantes (i). La supériorité de ce dernier éclate surtout par la comparaison avec Avellaneda ; cependant les injures que lui adresse son lâche ennemi , firent lire cette méprisable composition. Yoici qui fera juger du sel des plaisanteries de l'Arragonais.
« Nous continuons cet ouvrage, dit -il, av-ec les maté- « riaux que Cervantes a employés pour le commencer , et « nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont tombées <( sous sa main. Je dis main, car il avoue lui-même qu'il « n'en a qu'une ; et nous dirons" de lui que s'il est vieux d'an- « nées , il est bien jeune de courage , et qu'il a plus de w langue que de mains. Au reste , permis à lui de se plainu dre de mon ouvrage , puisqu'il lui fait perdre les bénéfices <c qu'il attendait de sa seconde partie. »
Dans une autre passage , Avellaneda cherche à s'appuyer du nom de Lope de Vega , critiqué , niais avec mesure , dans le chapitre LXVill de ïa première partie. Il lui dénonce
(i) Il existe une traduction française de la continuation d' Avellaneda , mais elle est très-inexacte ; le traducteur y a fait des coupures et de nombren^s additions.
zxxTi NOTICE
Cervantes comme son ennemi , et s'efforce de l'associer à sa haine privée. Maïs Lope rejeta cette odieuse alliance , et dans ses ouvrages, il se platt à rendre à son rival de gloire toute la justice due à son talent et à son caractère.
Cervantes répondit dignement à ses lâches adversaires , par la seconde partie du Don Quichotte (i) , au moins égale , sinon supérieure , à la première. Il combat ses ennemis en homme d'esprit et de bon ton (2) ; mais il est facile de voir que les injures de l'Ârragonais lui avaient été sensibles , car il y revient à plusieurs reprises , et se donne trop souvent la peine de confondre un misérable qu'il aurait dû oublier.
En i6i3 , c'est-à-dire avant la publication de la seconde partie du Don Quichotte , il fit paraître un recueil de nouvelles. On y retrouve son talent pour raconter , son élégance de style ordinaire, souvent une fable intéressante, et des peintures de mœurs espagnoles admirablement tracées. Ces contes, qui seuls auraient pu suffire à sa réputation, seraient encore plus célèbres , si leur auteur n'avait point écrit son roman immortel. Rinconnete et Cortadiiio, la Conversation de deux Chiens y et , dans un genre tout opposé , le Ja^ laux de l'Estramadure, attestent la flexibilité de son talent. Les douze nouvelles qui composent le recueil , prouvent combien les vers et le style tragique de convention ont enchainé le génie de Cervantes ; plusieurs d'entre elles &ont
(1) En i6i5.
(a) Vcnr le prologue de la II* partie.
SUR CERVANTES. xxxvij
tellement dramatiques qu'elles ont été heureusement transportées sur le théâtre , avec peu de changemens , et presque sans qu'on eât besoin d'altérer les dialogues.
Nous avons déjà parlé des comédies qu'il fit imprimer en i6i5. Un poème qui parut dans la même année, le Vcryage au Parnasse ^ témoigne sa facilité et même son courage , car au milieu de tous ces travaux , il était tourmenté d^une hydropisie cruelle , et condamné par les médecins , il n'avait rien perdu de son enjouement ordinaire.
Il feint , dan3 ce petit ouvrage , qu'il visite la cour d'Apollon. De là il prend occasion de passer en revue et de juger tous les portes de son temps. En général , il les loue ; néanipoin^ on s'aperçoit souvent que ses éloges sont ironiques; mais CQmme presque tous les auteurs cités dans ses vers, sont aujourd'hui entièrement ignorés, nous ne pouvons guère mieux sentir ses plaisanteries , que plusieurs satyres de Boileau sur Cotin et tant d'autres inconnus. A propos de Boileau, un assaut que les mauvais poètes livrent au Parnasse , a fs^it penser à quelques personnes que le satyrique français a pu y trouver l'idée de la bataille du lutrin. Mais ce que l'on remarque dans le Voyage au Parnasse ^ comme dans tous les ouvrages de Cervantes , c'est une peinture de son caractère aimable et ferme à-la-fois , c'est sa gaîté qui ne Pabàndonne jamais dans le malheur. Dans un épisode , il fait assez plaisamment allusion à sa pauvreté. Introduit dans la cour plénière d'Apollon , il ne peut trouver un siège vide ; tous sont occupés par les poètes ses confrères. Cervantes en demande un et expose ses titres pour l'obtenir.
xxxTaj NOTJCE
w Hé bien , dît le Dica , plie ton manteau , et assiéds-toî « dessus. — Mais, Sîre, lui répondis-je, daignez faire atten- « tîon que je n*ai pas de manteau. — Ton mérite , me dit «Apollon, sera ton manteau; et je restai debout. » Un joli dialogue en prose, à la manière de Lucien, est imprimé h la suite de ce petit poème dont les vers sont , sans aucun doute, les plus élégans qui soient sortis de' la plume de notre auteur.
Cervantes s'était aperçu de bonne beure que sa maladie était sans remède. La mort lente et sans gloire qui termine de longues souffrancej , le trouva tel qu'il'était sur les vaisseaux de Colonna, ou dans le bagne d'Amaute Mami. Ecoutons-le parler lui-même de sa maladie , dans le prologue de Persileset Sigîsmunda^ roman publié par sa veuve , en 1617.
« Il advint , cher lecteur , que deux de mes amis et moi, « sortant d'Esquivias ( lieu fameux à tant de titres , pour « ses grands hommes et ses vins), nous entendîmes der- « rlère nous quelqu'un qui trottait de grande hâte , comme a s'il voulait nous atteindre , ce qu'il prouva bientôt en rt nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes ; et « voilà que survînt , monté sur une bourrique , un étudiant « tout gris , car il était habillé de gris, des pieds à la tête. « Il avait des guêtres , des souliers tout ronds , une longue « rapière et un rabat sale , attaché par deux bouts de fil. Il rt est vrai qu'il s'en ressentait , car le rabat lui tombait de « côté à tout moment , et il se donnait beaucoup de mal à « le rajuster. Arrivé auprès de nous, il s'écria : Si j'en juge
SUR CERVANTES. xxxîx
« au train dont elles trottent, vos seigneuries s'en vont, ni «f plus , ni moins , prendre possession de quelque place ou *< de quelque prébende h la cour , où sont maintenant son « Eminence de Tolède et SaMajesté. En vérité, je ne croyais « pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi, « répondit un de mes amis : la faute en est au roussin du « seigneur Miguel Cervantes , qui allonge le pas. A peine « l'étudiant eut-il entendn mon nom , qu'il sauta brusquec( ment à bas de sa monture , jetant d'un côté son coussi- « net , de l'autre son porte-manteau , car il voyageait avec « tout cet appareil. Puis il m'accrocha , et me saisissant le « bras ganche , il s'écria : Oui , oui , le voilà bien ce glo- « rîeux manchot , ce Oaimeux tout , cet écrivain si gai ,' ce « consolateur des muses! Moi, qui, en si peu de mots, »» m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu ce de courtoisie à ne pas lui répondre sur le même ton. Le '< prenant donc par le cou , pour l'embrasser, j'achevai d'ar- « racher son rabat , et je lui dis r Vous êtes dans l'erreur , «f monsieur , comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je « suis bien Cervantes , mais non le consolateur des muscs, « et je ne mérite aucun des noms aimables que votre sei- « gneurie veut bien me donner. Tâchez de rattrapev votre « bête, et cheminons en causant pendant le peu de chemin u qui nous reste À faire. On vint h parler de ma maladie , <c et le bon étudiant me désespéra en me disant : C'est une « hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guéri- « fait pas , quand même vous la boiriez goutte à goutte. « Ah! seigneur Cervantes, que voire seigneurie se règle
xl WOTICE
•c sur le boire , sans oublier le manger , et elle se guérira « sans autre remède. Oui, répondis -je, on m'a déjà « dit cela bien des fois ; mais je ne puis renoncer à boire cr quand l'envie m'en prend ; et il me semble que je ne sois « né pour faire autre chose de ma vie. Je m'en vais tout douce cernent , mon pouls me le dit : s'il faut l'en croire , c'est « dimanche que je quitterai ce monde. Vous ôtes venu bien i< mal à propos pour faire ma connaissance , car il ne me M reste guère de temps pour vous remercier de l'inïérêt « que vous me portez. Nous en étions là quand nous arri- » vâmcs au pont de Tolède ; Je le passai , et lui entra par w celui de Ségovie. Je l'embrassai , il m'offrit ses services, « puis il piqua son âne, et continua son voyage, chevauchant « d'un air fier , et mq laissant fort triste , et peu disposé « à profiter de l'occasion qu'il m'avait donnée d'écrire des « plaisanteries. Adieu , mes joyeux amis ; je me meurs , et « je désire vous voir bientôt tous contens dans l'autre vie. >» Cervantes n'avait que trop bien jugé son mal. L'hydropisie fit des progrès efûrayans; mais la faiblesse de son corps faisait d'autant plus paraître la force de son âme. Le i8f avril 1616 , il reçut les sacremens. Le lendemain , il dicta la dédicace de Persiles et Sigismunda , au comte de Lemos , alors en Italie. La voici :