‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 76 sur 109 · PARTIE I , LIV. m , OHAP. XVII · texte numérisé non relu

PARTIE I , LIV. m , OHAP. XVII

imaginer. Sancbo courut proinptement à son âne pour chercher du linge à s'essuyer, et de quoi panser son maître ; mais ne trouvant point le bissac qu'il avait oublié dans Thôtellerie, comme je Tai dit, peu s'en fallut que l'esprit ne lui tournât. Il se donna de nouveau mille maiédictions ; il résolut dans son cœur de plan-* ter là son maître, et de s'en retourner à son village, sans se soucier de la récompense de ses services, ni du gouvernement de l'île.

Don Quichotte , cependant , se leva avec bien de la peine , et , mettant la main gauche dans la boiiche , comme pour étayer le reste de ses dents , qui étaient fort ébranlées , il prit de la droite la bride du fidèle Rossinante , qui ne l'avait pas abandonné d'un pas , tant il était de bonne amitié , et s'en alla du côté de Sancho , qu'il trouva demi-couché sur son âne , et la tête dans ses n^ains, comme un homme enseveli dans une profonde tristesse. Ami Sancho , lui dit-il eii le voyant en cet état , sais-tu bien que tu n'es pas plus homme qu'un autre , si tu ne fais plus qu'un autre ? Ces bourrasques qui nous arrivent , ne sont-ce pas des signes évidens que le tpmps va devenir serein , et nos affaires meilleures ? Ne sais-tu pas que le bien et le mal ont leurs termes ? et , S''il est vrai que les choses violentes ne sont pas de durée, ne devons-nous pas

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croire infailliblement que nous touchons du doigt les faveurs de la bonne fortune? Cesse donc de t'affliger si excessivement des disgrâces qui m'arrivent , et dont même il ne tombe pas sur toi la moindre partie. Coniment donc ! ré* pondit Sancho , peut-être que celui qu'on berna hier était un autre que le fils de mon père ! et le bissac que Ton m'a pris , avçc tout ce qui était dedans , n'était peut-être pas à moi ? Quoi ! tu as perdu le bissac ? reprit brusquement don Qui* chotte. Je ne sais pas s'il est perdu , dit Sancho , mais je ne le trouve point où j'avais accoutumé de le mettre. Nous voilà donc réduits à jeûner aujourd'hui, repartit don Quichotte. Assurément , dit Sancho , si nous ne trouvons dans les prés ces herbes que vous connaissez , et qui ont accoutumé de suppléer au défaut , pour les chevaliers malencontreux comme vous. Pour te dire la vérité, continua don Quichotte, j'aimerais mieux , à l'heure qu'il est , un quartier de pain bis et deux têtes de sardines , que toutes les herbes que décrit Diosdoride , et même avec les Commentaires de Matiole ; mais , cependant , monte sur ton âne , mon fils Sancho , et me suis ; Dieu , qui pourvoit à toutes choses ^ ne nous manquera pas , et surtout nous appliquant à le servir , comme.nous faisons dans ce pénible exercice ; lui, qui n'oublie pas les moucherons

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de l'air , et qui prend soin des plus petits yer-* misseaux et des .moindres insectes de la terre , qui fait luire son soleil sur les justes et sur les injustes , et qui répand sa rosée sur les méchans aussi bien que sur les bons.

Monsieur , interrompit Sancho » je crois »

Dieu me pardonne , que vous seriez meilleur prédicateur que chevalier errant. Il faut, dit don Quichotte, que les chevaliers errans sachent de tout , et il y en eût tel dans les siècles passés qui se mettait aussi hardiment à faire un sermon , ou quelque autre discours , au milieu d'une armée , que s'il eût été gradué dans l'université de Salamanque , tant il est vrai que l'é^ pée n'émousse point la plume, ni la ^ plume répée. A la bonne heure , monsieur , dit Sanr cho , qu'il en soit tout ce qu'il vous plaira: mais ôtons-nous d'ici, et chei'chons à loger pour cette nuit , et Dieu veuille que ce soit dans un endroit où il n'y ait ni berne ni bernieurs , ni fantômes, ni Mores enchantés ^ car, par ma foi , si j'en trouve , je suis serviteur à la chevar lerie, et j'eu donne ma part à tous les diables. Prie Dieu qu'il. nous guide, mon fils, dit don Quichotte, et prends quel chemin tu voudras, je te laisse pour cette fois le soin de nous loger. Mais donne-moi un peu ta main , et tâte avec le doigt combiien il me manque de dents dans la T. I. i4

mâchoire d'en haut , du côté droit , car c'est là qu'est mon mal. Sancho lui mit les doigts dans la bouche; et tâtant en haut et en bas^ il lui demanda : Combien de dents aviez -tous de ce côté-là , monsieur ? Quatre , répondit don Quichotte, sans compter rœillère, toutes entières et bien carrées. Monsieur, reprit Sancho, prenez garde à ce que vous dites. Je dis quatre , s'il n'y en avait même cinq, répondit don Quichotte, car on ne m'en a jamais arraché jusqu^à cette heure, et il ne m'en est encore point tombé.

Oh bien , dit Sancho, vous avez justement deux dents et demie dans la mâchoire d'en bas; et pour celle d'en haut ^ il n'y a ni dent ni demie, tout est ras comme la paume de la main. Comment! dit don Quichotte à cette triste nouvelle, devant Dieu, si je n'aimerais mieux qu'on m'eût coupé un bras , pourvu que ce ne fût pas celui de l'épée! Vois-tu, mon enfant, une bouche sans dents est proprement un moulin sans meule , et il n'y a point de dent qui ne vaille mieux qu'un diamant; mais.enfin qu'y ferons-nous? c'est là notre partage , à nous qui faisons profession des austères lois de la chevalerie : marche, ami, et me guide , j'irai le train que tu voudras. Sancho prit le devant , et s'achemina du côté qu'il crut trouver à loger, sans s'écarter du grand chemin, qui paraissait fort battu en ce lieu-là. £t comme

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