‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 75 sur 109 · PARTIE I, lilV. UI, CHAP. XYII. 20I · texte numérisé non relu

PARTIE I, lilV. UI, CHAP. XYII. 20I

meux Xantes ; là sont des montagnards qui cul-< tîvent les champs Massiliens ; ici ceux qui criblent le fin or de T Arabie-Heureuse ; là ceux qui jouissent des frais et célèbres rivages du Termodonte ; ceux qui pèchent le sable d'or du riche Pactole ; les ISumides inconstans , et peu sûrs dans leurs promesses ; les Perses , sans pareils à tirer Tare ; les Mèdes et les Parthes , qui combattent en fuyant ; les Arabes , qui campent toujours sans avoir jamais de demeure arrêtée ; les Scythes ^ farouches et cruels; les Ethiopiens^ qui se percent les lèvres ; et mille autres nations que je vois , et dont je connais les visages , mais dont je n'ai pas retenu le nom. De cet autre côté viennent ceux qui boivent le liquide cristal du Betys, dont les bords sont couverts d'oliviers ; ceux qui se décrassent le teint dans les riches ondes du Tage ; ceux qui jouissent des salutaires eaux du divin Genil; ceux qui cultivent les champs Tartesiens « si abondans en pâturages ; ceux qui mènent une vie si heureuse dans les délicieuses prairies du Xérès ; les riches Manche-*gués , couronnés de jaunes épis ; ces gens tout couverts de fer, et qui sont le reste du sang des anciens Goths ; ceux qui se baignent dans le Pisverga , fameux par la tranquillité de ses eaux ; ceux qui font paître leurs troupeaux dans les amples pâturages de la tournoyante Guadiane ;;

ceux qui tremblent au pied des froides montagnes des Pyrénées , et dans les neiges de F Apennin ; en un mot , tout ce que l'Europe renferme dans sa vaste étendue.

C'est une chose inconcevable que la quantité de provinces et de nations qu'il nomma, en donnant à chacune ce qu'elle a de particulier, avec une présence d'esprit merveilleuse , et toujours suivant le style de ses inimitables livres. Sancho était tellement étonné de ce grand flux de paroles , qu'il n'avait pas le mot à dire. Il ouvrait seulement de grands yeux , et suivait de la tête la niain de son maître , pour voir s'il pourrait découvrir les chevaliers et les géans qu'il montrait. Mais enfin ne pouvant parvenir à rien voir : Monsieur, lui dit-il à demi désespéré , je donne au diable Fhonune , le chevalier et le géant qui paraît , de ceux que vous avez îà nommés ! au moins n'en vois^je pas la queue d'un ; peut-^tre que tout cela se fait par enchantement comtne les fantômes de cette nuit. Comment es-tu donc fait ? répondit don Quichotte : est - ce qiïe tu n'entends pas le hennissement des chevaux , le son des trompettes , le bruit des tambours et des timballes ? Devant Dieu , si j'entends rien , dit Sancho , si ce n'est le bêlement de quelques moutons. Aussi était-ce la vérité , et les troupeaux étaient déjà assez proches pour se faire

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entendre. Je vois bien , dit alors don Qmchotte» que tu as plus de peur que tu ne dis ; car un des effets de la crainte , c'est de troubler les sens et de peindre les objets autrement qu'ils ne sont. Mais si le courage te manque, tiéns-toi à l'écart^ et me laisse faire ; c'est assez de moi pour porter la victoire où je porterai mon bras. A ces mots » il donne des éperons à Rossinante , et , la lance en arrêt , fond comme un éclair du haut de la colline dans la campagne. Sancho lui criait à pleine tête qu^il s^arrêtât , et que c'était assurément des montons ; il prenait le ciel à témoin ^ se donnait à tous les diables , et tout cela inutilement. Maudit soit celui qui m'a engendré ! disait-il : hé ! quelle folie est donc ceci ? Seigneur» seigneur don Quichotte , vous vous trompez , il n'y a là ni géans, ni chevaliers, ni asperges, ni écu entier, ni demi ; et voulez-vous assommer plus de moutons que vous n'en sauriez payer ?

Don Quichotte ne s'arrêtait point pour cela ; et bien loin de l'écouter, il criatt lui-même de toute sa force : Courage, courage, chevaliers qui combattez sous les étendards du valeureux PentapoHn au bras retroussé ! suivez-moi seulement,, et vous verrez que je Taurai bientôt vengé du traître Âlifanfaron de Taprobâne. En niême temps , il vole tout ftirieux au milieu de Fescadron de brebis, qu'il perce de tous côtés, et

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avec autant de courage et de vigueur que s'il eût eu affaire à ses plus cruels ennemis. Ceux qui conduisaient le troupeau se CQntentèren t d'abord de lui demander à qui il en avait, et que lui avaient fait ces pauvres betes ; mais , enfin , voyant qu'ils ne gagnaient rien à crier, ils prirent leurs frondes, et commencèrent à saluer notre héros à coups de pierres un peu plus grosses que le poing , avec tant de diligence qu'un coup n'attendait pas l'autre. Mais lui, méprisant cette m^^nière de combattre , ne daignait pas s'en garder, et ne cessait de courir de tous côtés, criant à bute voix: Où es-tu, superbe Alifanfaron? A moi, à moi, je t'attends ici seul , pour éprouver tes forces et te punir de la guerre injuste que tu fais au valeureux Pentapolin ! De tant de pierres qui volaient autour de notre héros , une enfin l'atteignit dans les côtes , et lui en enfonça deux. Il se crut mort, ou du moins dangereusement blessé ; niais se souvenant de son excellent remède , il porte promptement le vaisseau de fer-blanc à la bouche ^ et commence à avaler cette précieuse liqueur. Mais avant qu'il en eût pris ce qu'il jugeait nécessaire , une autre pierre lui vient fracasser le vaisseau dans la main , et en chemin faisant lui emporte trois ou quatre den^ d<? la bouche , et lui écrase presque tous les doigts. Ces deux coxips furent si violens,

que le bon chevalier en fut jeté par terre , où il demeura étendu , et les bergers le croyant mort, rassemblèrent vite leurs troupeaux, ramassèrent les moutons qui étaient demeurés sur la place au nombre de sept ou huit , sans comprendre les blessés , et s'éloignèrent en diligence.

Sancho , cependant , n'était pas parti de dessus la colline d'où il contemplait les incompréhensibles folies de son maître , et s'arrachant la barbe à pleines mains , il maudissait cent fois le jour et l'heure que sa mauvaise fortune le lui avait fait connaître. Mais le voyant par terre et les bergers retirés , il courut à lui , et le trouvant en très-mauvais état , quoiqu'il n'eût pourtant pas perdu le sentiment : Ah ! seigneur don Quichotte , lui dit-il , ne vous disais^je pas bien de revenir, et que c'était des moutons, et non pas une armée que vous alliez attaquer?

Voilà , dit don Quichotte , comment le larron d'enchanteur, qui m'en veut , tourne et change toutes choses à sa fantaisie; car, mon pauvre Sancho , je te l'ai dit cent fois , ce n'est pas une affaire à ces joueurs de gobelets , que de nous faire voir et croire tout ce qu'ils veulent ; et le traître de négromant , envieux de la gloire que j'allais acquérir, n'a pas manqué de métamorphoser ces escadrons d'ennemis , et d'en faire des moutons , pour diminuer le prix de ma vie-

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toire. Mais , veux-tu me faire un plaisir, et en même temps te désabuser une bonne fois? monte sur ton âne, et suit dé loin ce prétendu bétail : je gage qu'ils n'auront pas |ait mille pas , qu'ils reprendront leur première forme , et tu verras ces maîtres moutons devenir des hommes faits et parfaits, comme je les ai dépeints d'abord. Mais non, n'y va pas pour l'heure, j'ai besoin de toi ; appro*che et regarde combien il me manque de dents , car il me semble qu'il ne m'en est pas resté une dans la bouche. Sancho s'approcha, et comme il y rega|*dait de si près qu'il avait quasi le nez dedans, le b^ume acheva d'opérer *dans l'estomac de don Quichotte, de sorte qu'avec la même impétuosité qu'aurait pu faire un coup d'arquebuse , il darda tout ce qu'il avait dans le corps aux yeux et à la barbe du charitaUe écuyer. Sainte Marie ! s'écria Sancho , mon maître est blessé à mort , et rend le sang tout clair par la bouche. Cependant y regardant de plus près, la couleur, l'odeur et le goût , lui firent connsdtre que ce n'était pas du sang , mais le baume qu'il lui avait vu boire ; ce qui lui donna un si grand soulèvement de cœur, que sans avoir le loisir de tourner seulement la tête , il vomit à son tour tout ce qu'il avait dans les entrailles au nez de son maître, et ils demeurèrent tous deux dans le plus plaisant état qu'on se puisse

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