CHAPITRE XVIII
Do i'agrét(,ble conversation que Sancho eut avec son maître , de la rencontre qu'ils firent d'un corps mort, avec d'autres é/irénemens admirables.
Si je ne me trompe, monsieur, commença Sancho, cette foule de disgrâces qui nous sont arrivées depuis quelques jours, ne sont autre chose que la punition du péché que vous avez commis contre Tordre de votre chevalerie , en violant le serment que vous aviez fait de ne point manger de pain sur tahle , et tout ce qui s'ensuit, jusqu'à ce que vous eussiez gagné Tarmet de ce Malandrin, ou je ne sais comment, car j'ai oublié le nom du More. C'est fort bien dit à toi , répondit don Quichotte ; mais pour ne pas mentir, cela m'avait échappé de la mémoire. Et toi, tu peux croire aussi comme une chose indubitable , que c'est pour avoir manqué à m'en faire ressouvenir, que tu as eu l'aventure de la berne ; mais enfin pour moi , je réparerai ma faute , car dans l'ordre de chevalerie il y a accommodement pour tout. Et moi, monsieur, reprit Sancho , est-ce que j'ai fait des sermens qui m'engagent à quelque chose ? Cela n'y
fait rien , dit don Quichotte , quoique tu n^aies pas jure , tu es participant au serment, et il faut que tu en portes ta part au moins comme comr plice : ainsi il sera bon, à tout hasard, que nous essayons d'y donner ordre. Puisque cela est, dit Sancho, n'allez pas, s'il vous plaît, l'oublier comme vous aviez fait, car peut-être reprendrait-il fantaisie aux fantômes de se réjouir en^ core une fois à mes dépens,, et peut-être bien aux vôtres, s'ils vous voyaient si incorrigible.
Pendant cette conversation, la nuit surprit nos gens au milieu du chemin ^ sans qu'ils sussent où se mettre à couvert. Ce qu'il y avait encore de mauvais, c'est qu'ils mouraient de faim, et ils étaient, comme on dit, au bissac par la perte du leur. Pour les achever de peindre, il . leur arriva une nouvelle aventure , ou du moins quelque chose qui en avait véritablement l'air. Il se fit nuit tout-à-fait „ et ils ne laissaient pas de marcher, parce que Sancho s'imaginait qu'étant dans le grand chemin , ils n'avaient tout au plus qu'une lieue ou deux à faire pour trouver une hôtellerie. Pendant qu'ils allaient dans cette espérance , l'écuyer mourant de faim , le maître ayant grande envie de manger, et la nuit fort obscure, ils virent à quelque distance d'eu^ quantité de lumières qui paraissaient autant d'étoiles mouvantes. Peu s'en fallut que Sancho ne s'éya-
ai4 DOl* QUICHOTTE.
iiouît à Cette Tue , et don Quichotte même fut un peu surpris. L*un tira le licou de son âne , et Tautre retint la bride de son cheval , et s'arrêtant pour considérer ce que ce pouvait être , ils s'aperçurent que les lumières venaient droit à eux , et que plus elles s'approchaient , plus elles devenaient grandes. îLa peur de Sanchoen redoubla, et les cheveux en dressèrent sur la tête à don Quichotte, qui rappelant pourtant son courage : Âmi Sancho, dit-il , voici sans doute une trèfr-grande et très-périlleuse aventure, et où j'aurai besoin de toute ma valeur.
Malheureux que je suis, répondit Sancho, si c*est encore ici une aventure de fantômes, comme elle en a bien la mine , où diantre sont les côtes qui pourront y fournir? Fantômes tant qu'ils voudront , dit don Quichotte , je te réponds qu'il ne t'en coûtera pas un cheveu de la tête : s'ils te jouèrent un mauvais tour la dernière fois , c'est que je ne pus sauter les murailles de la cour; mais à présent que nous sommes en rase campagne , j'aurai la liberté de jouer de l'épée. Et s'ils vous enchantent encore , comme ils firent, dit Sancho, que me servira-t-il que vous ayez le champ libre ou non ? Prends courage seulement, répliqua don Quichotte , et l'expérience te va faire voir quel est le mien. Aussi ferai-je, si Dieu le veut, répondit Sancho. Et