PARTIE II, LIV. VII, CHAP. LI
et de ta prudence, dont je rends mille grâces au ciel , qui sait élever les pauvres de la poussière , et faire d'habiles gens de ceux qui ont le moins d'esprit. On me dit que tu gouvernes ton île en honnête homme, et cependant qu'il y a toujours quelque chose de bas dans ta manière. Il est bon que tu saches , Sancho , qu'il est souvent nécessaire , pour soutenir Fautorité de sa charge , de s'élever au-dessus de sa condition. Ceux que la fortune a fait monter à des emplois considérables, doivent se régler pour leur personne et en toutes choses suivant la dignité de leurs charges , et non pas suivant les inclinations que leur donne la bassesse de leur naissance. Mets- toi bien et proprement, car un pilier façonné et ajusté ne paraît plus un pilier : je ne dis pas que tu te couvres de dentelles et de broderie , et qifétant juge, tu t'habilles en courtisan ; mais sans f écarter de ta profession, tiens- toi toujours propre et en bon équipage. Il y a deux choses que tu dois particulièrement faire pour gagner le cœur du peuple que tu gouvernes: la première,. de vivre honnêtement avec tout le monde , ce que je t^ai déjà dit une autre fois; et l'autre, d'entretenir toujours l'abondance dans ton île , n'y ayant rien qui fasse tant murmurer le peuple, ni qui le porte si fort à la révolte, que la misère et la cherté des vivres.
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<c Ne t^amuse point à faire tous les jours des ordonnances; et quand tu en feras, qu'eUes soient justes et qu'on les suive exactement, car les lois qui ne sont pas suivies, sont comme si elles n'étaient pas lois; au contraire, elles font dire que ceux qui ont eu l'esprit de les inventer, n'ont pas eu l'adresse ni la force de les établir ; et surtout les lois sévères qu'on ne sait pas faire exécuter, deviennent comme la poutre qu'on donna pour roi aux grenouilles : d'abord elles en étaient épouvantées, mais n'y voyant ni valeur ni force, elles la méprisèrent, et sautaient dessus en se moquant.
« Récompense la vertu , et châtie les vices ; ne sois ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire ; choisis le milieu entre deux choses si opposées : c'est en cela que consiste la prudence. Visite les prisons, les boucheries, et les marchés publics; c'est là particulièrement que l'œil du gouverneur est nécessaire , car si la police n'est bien observée , ce n'est plus que confusion et que désordre. Console les prisonniers qui sont dans l'attente du supplice , et regarde si la faveur ou la haine ne fait point relâcher le scélérat, et persécuter l'innocent. Règle les poids et les mesures , et te rends redoutable par des châtimens exemplaires à tous ceux qui vont contre la loi publique.