PARTIE II, LIV. VÎI, GHAP. LI
qull lui allait dire , sans ajouter ni diminuer ; et Toici ce (|u'il lui dicta :
Lettre im Sanoho Pança a don Quichotte de
r LA Manche.
« L'occupation que me baillent mes affaires est si grande , que je n'ai^pas loisir de me gratter la tête , Tï\ seulement de me rogner les ongles ; aussi les.ai-je si-longs , qu'il n'y a que pfeu qui y puisse remédier. Je vous dis cela , monsieur mon dherunàître , afin que vous ne vous étonniez pas de ce q^e je ne vous ai encore point donné avis si je me trouve bien ou mal de te gouvernement. Je ne sais comment sont faits les autres ; mais s'il en faut dire la vérité , je souffre encore plus de faim , que quand, nous allions autr^ois par les forêts et les déserts.
« Monseigneur le duc m'écrivit il y a deux jours , pom* m'avertir qu'il est entré 4^ns cette île certains espions qui ont desseih de me tuer. Jusqu'ici ils ne l'ont pas encorefait , que je sache» et je n'en ai su découvrir pas un , si^ce n'est un certain docteur , qui est entreténu du village pour tuer tous les gouverneurs'' qui viennent. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio , et né natif de Tii^ teafuera. Que votre seigneurie regarde quel nom voilà, et si je n'ai pasVaison de craindre detomber entre ses mains. Ce docteur dit lui-même qu'il!
23o DON QUICHOTTE.
ne guérit point le mal quand on Ta ; mais qu'il l'empêche de venir par ses médecines , qui sont diète sur diète , jusqu'à rendre un homme plus sec que du bois , comme si la faiblesse n'était pas pire que la fièvre ; enfin il me tue et me fait mourir de faim, et moi, je m'en vais mourant d'ennui de ce que m'étant imaginé, quand je vins dans le gouvernement , que j'y verrais tomber les allpuettes toutes rôties , et je me délasserais sur la plume entre des draps de Hollande; j'y suis venu faire pénitence comme un ermite-: comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien peur à la fin quelle diable n'en profite, et ne m'emporte décharné comme un squelette.
(c Jusqu'à présent je n'ai encore touché ni gages, nîfait d'impdis ; et jenesauraisdevinerpour^ quoi, car on m'a dit ici que les habitans du lieu donnent ou préteqt de grandes sommes de deniers aux gouverneurs avant qu'ils entrent*dans l'île , et que c'est aussi la coutun^e des autres gouverneurs.
« Une de ces nuits , faisant la ronde , je pris une jeupe demoiselle , belle à ravir, en habit de garçon, et son frèrç en habit de femme." Mon maitre<l'hôtel devint sur-le-champ amoureux de la fille, et il la choisit dans son imagination pour sa femme*, à ce qu'il nous a dit; et pour moi, j'ai résolu de faire mon gendre du garçon , et