‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 4)Chapitre 122 sur 248 · PARtiE II, LIV. Vn, CHAP. HI · texte numérisé non relu

PARtiE II, LIV. Vn, CHAP. HI

et en bonne foi je la souhaitais tant que rien plus. IjC chapelet de corail est beau et bon, Thabillement de chasse de mon mari ne l'empire point. Tout notre village est en joie de ce que vous avez fait mon mari gouverneur, encore qu'ils en doutent pourtant, principalement monsieur le curé, maître Nicolas notre barbier, et le bachelier Samson Carrasco ; mais pour moi , je ne me soucie gdèrequ'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu que cela sôit comme je sais qu^il est. Je ne l'aurais pas cru non plus que les autres , s'il en faut dire la vérité , à moins que de voir le collier de corail et Thabillement de chasse; car tous les habitans de ce village tiennent mon mari pour un ben^ét , et disent qu'un homme qui n'a jamais gouverné que des chèvres, ne saurait bien gouverner autre chose ; mais qui Dieu aidé est bien aidé. Il faut que je vous dise , ma chère dame , que j'ai résolu de m'en aller un de ces jours à la cour, en carrosse \ pour faire enrager les envieux , et leur fermer la bouche. Et je vous prie, poqr cela, de demander à mon mari qu'il m'envoie promptement de l'ai'gent, et en bonne quantité , parce que la dépense est grande à la cour ; car un pain coûte une réale , la viande plus de quatre sous Ja livre , suivant le taux ; et s'il ne^veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bientôt , car le^ pieds me démangent dje me met- T. IV, i^>

tre en chemin , et mes voisins me disent que si je m'en vais à la cour avec mes enfans, et en grande pompe , on coi>naîtra mon mari par moi, plutôt que moi par lui ; parce que tout le monde demandera , qui sont les dames du carrosse , et mon cocher répondra : La femme et la fiUe de Sancho Pança, gouverneur de Tîle Barataria. De cette façon mon mari sera connu, et moi estimée partout, et jusqu'à Rome. Je suis fâchée à mourir de ce que le gland n'a pas bien donné cette année dans notre village ; je vous en envoie pourtant environ demi-boisseau, que j'ai ramassé moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma faute , s'il n'est gros comme des œufs d'autruche. Je vous prie que votre grandeur ne s'oublie pas de m' écrire, je ne manquerai pas de vous faire aussitôt réponse , et de vous donner avis^ de ma santé et de tout ce qui se passe dans le village. Sancho mon fils et la petite Saneha vous baisent le» mains ; Dieu vous conserve, ma bonne dame.

« Celle qui a phis d'envie de vous voir que de vous écrire , votre affectionnée servante ,

« Thérèse Pança , femme de Sancho, gouverneur. »

La lettre donna beaucoup de plaisir à la compagnie , et la duchesse ayant demandé à dop Quichotte s'il croyait qu'il n'y eût point de mal

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d'ouvrir celle que Thérèse écrivait à son mari, il l'ouvrit aussitôt lui-même , et lut ce qui suit : « J'ai reçu ta tettre, mon cher ami Sancho de mon âm»» et je promets qu'il ne s'en est pas moins ft^« deux doigts que je n'en sois devenue foll^ de joie : vois-tu , mpn enfant, quand j'en*tendis que tu étais gouverneur, je faillis à tomber roide morte tant j'étais trfunsportée , car tu as bien otu dire que la joie fait mourii* aussi bien que la tristesse; notre petite Sancha était si hors d'eUe-mêmc , qu'elle ne pouvait se tenir en place; j'avais devant moi l'habillement que tu na'as envoyé, et le collier de corail de madame la duchesse à mon cou ; je tenais les lettifés à la main,r et le messager était présent, et si ce nonobstant je m'imaginais que Ce fût un songe que tout ce que je voyais et ce que je touchais; car qui aurait jamais cru qu'un gardeur de chèvres pût devenir gouverneur d'île ? tu sais bien ce que disait ma défunte mère , et elle avait raison : Qui vit beaucoup voit beaucoup ; je le dis, mon ami, parce que j'espère de voir davantage si je vis plus long-tanps , et je ne serai point contenté que je ne te voie fermier ou receveur ; et encore qu'on dise que ce sont des offices qui appartiennent au diable , toujours font-ils venir de Teaû au moulin. Madame la duchesse te dira que j'ai envie d'aller à la cour : regarde si cela est a propos , et

me mande ta volonté , car j'irai en carrosse pour ne te point faire de déshonneur. Le curé , le barbier, le bachelier, et jusqu'au sacristain même , ne peuve;nt croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est folie ou enchanx^ment , comme tout ce qui arrive à ton maître , et Sômson dit qu'il veut t'aller chercher, et t'ôter le gouvernement de la tête, et à monsieur don Quichotte la folie qu'il a dans sa cervelle ; pour moi, je ne fais que m'en rire , en considérant mon collier de corail, et je ne songe qu'à l'habit que je veux faire à notre fille de celui que tu m'as envoyé. J^ envoie du gland à madame la duchesse, et je voudrais qu'il fût d'or ; toi envoie-moi quelques colliers de perles , si on en porte dans ton île. Les nouvelles de ce village sont : la Berruca a marié sa fille avec un peintre de balles , qui était venu ici pour peindre tout ce qu'il rencontrerait ; messieurs les marguilliers lui ont commandé de peindre les armoiries du roi sur les portes de notre bourg ; il a demandé deux ducats pour la besogne, ils le$ lui ont baillés par avance ; il a travaillé huit jours, et au bout de cela il n'en a pu venir à bout , et a dit pour excuses qu'il ne s'amusait point à peindre des babioles ; il a rendu l'argent , et puis il s'est marié en maître du métier : il est vrai que depuis il a pris la bêche , et il va tous les jours aux champs. Le fils de Pierre

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