CHAPITRE LUI
De la fin du gouveroement de Sancbo Pança.
Il n'y a rien de stable en ce inonde , s'écrie cid Hamet, philosophe mahométan : les saisons se détruisent Tune l'autre ; le temps passe et se renouvelle incessamment ; le jour succède à la nuit , et les ténèbres à la lumière ; c'est un changement continuel , et une révolutioii perpétuelle. Mais la seule vie de l'homme se ressent de cette inconstance, sans se renouveler jamais, si ce n'est dans l'autre monde, où il n'y a plus de changement. Cette réflexion morale de notre auteur, par laquelle il semble qu'il ait dessein de nous donner des idées d'une étendue infinie , n'a d'autre objet que la fin du gouvernement de Sancho, qui, avec de si heureux commence^ mens , s'en alla sitôt en fumée ^ qu'il semble que
ce n'ait été qu'un songe , tant il y a peu de fondement à faire sur les présens de la fortune.
Notre gouverneur étant dans son lit la septième nuit de son gouvernement, et contre l'ordinaire des gouverneurs , plus rassasié de procès * que de bonne chère, et, fJus fatigué de faire des statuts et ordonnances , et de visiter la ville, que de tout autre divertissement , il pensait à se refaire de tant de fatigues dans le sommeil, et commençait à fermer les yeux , quand il ouït un bruit épouvantable de cris et de cloches , qui lui firent croire que son île s'abîmait. Il se mit en son séant sur son lit, et prêta l'oreille pour voir si dans cette confusion il ne démêlerait point ce que ce pouvait être; et non -seulement il ne le devina point , mais un nouveau bruit de trompettes et de tambours se joignant à celui des cris et des cloches , augmenta de beaucoup sa frayeur et son étonnement. Il se leva comme en sursaut, et courant tout en chemise à la porte de sa chambre, il vit venir par une galerie plus de vingt personnes avec des flambeaux allumés, et Tépée à la main, qui crièrent: Aux armes! aux aimes! monsieur le gouverneur , les ennemis sont dans l'île , et nous sommes tous perdus si vous ne nous secourez de votre valeur et de votre prudence. Avec ces cris ils abordèrent le gouverneur, et l'un d'eux le reconnaissant: Armez-vous