PARTIE II, LIV. VIÏI, CUAP. LUI
promptement , monseigneur, lui dit-il , où vous êtes perdu , et tojjt ce qu'il y a de gens dans votre île. A quoi bon m'armer ? répondit Sancho : estce que je sais ce que c'est que d'aCrmes? il faut garder cela pour monseigneur don Quichotte de la Manche, qui vous dépéchera les ennemis dans lin tournemain ; mais moi , qu'est-ce que je ferai là ? de l'eau toute claire , car, par ma foi, je n'y entends rien, tïà! monsieur le gouverneur, repartit l'autre, eh, qu'est-ce que ceci? nous aban^ donnerez-vous au besoin ? nous vous apportons des armes offensives et défensives : armez-^ous , et vous mettez à notre tête ^ comme notre chief et notre gouverneur. Que Ton m'atme , à la bonne heure , dit Sancho. Aussitôt oh lui mit deux boucliers sur la chemiise , l'un devant , l'autre derrière, lui passant les bras entre deux, et les liant étroitement avec des courroies , de telle sorte que le pauvre homme demeura enchâssé , sans se pouvoir remuer , ni seulement plier les genoux pour marcher; et on lui mit une lance à la main , sur laquelle il fut obligé de s'appuyer pour se tenir de bout, tant il était contraint. L'ayant équipé de cette manière , ils le prièrent de se mettre à leur tête , et de les* mener contre les ennemis , disant qu'ils étaient assurés de vaincre, tant qu'ils l'auraient pour guide. Et comment diable voulez-vous que je
2So DON QUICHOTTE.
marche ? répondit Sancho : je ne saurais seule^ ment plier le jarret avec ces taUes où vous m'aves emboîté ; tout ce qu'il y a à faire , c'est de me porter à forcé de bras dans quelque endroit que je garderai avec cette lance , ou avec mon corps. Vous n'avez qu'à marcher, monsieur le gouverneur , dit un de la troupe , c'est plutôt la peur que vos armes qui vous en empêchent: mais dépeche2Hvous, le bruit aug^iente, et le danger redouble.
Ces rq^roches obligèrent le pauvre Sancho de tâcher à se remuer ; mais au premier pas il tomba . tout de son long , et il crut s'être mis en pièces. Il demeura par terre étendu , ressemblant proprementà une tortue avec ses écailles, ou comme une barque qui donne sur le sable. Pour le voir tombé, ces impitoyables moqueurs ne lui. en firent pas plus de quartier : au contraire, ils éteignirent presque tous les flambeaux , et faisant un tintamaarre de gens qui combattent , ils passèrent et repassèrent cent fois sur le corps du pauvre gouverneur, donnant de grands coups d'épée sur les boucliers, pendant que le misérable se ramassant: le mieux qu'il pouvait , pour éviter cet orage de coups , suait d'angoisse , et priait Dieu de tout son cœur de le délivrer de ce péril , et du métier de gouverneur. Les uns bronchaient contre lui, les autres tombaient dessus: un mau-